La Revue

Le couple Détresse-Béatitude et l'Automatisme de répétition
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°59 - Page 32-35 Auteur(s) : Henri Danon-Boileau
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Dans son fulgurant article de 1974 « la crainte de l'effondrement » (Nouvelle Revue de Psychanalyse, Gallimard, 1975) D. W. Winnicott décrit l'angoisse de malades psychotiques. Cette angoisse « d'effondrement » (breakdown) étroite-ment liée à l'hilflosigkeit concerne les processus qui ont permis « l'édification du self-unitaire » ; par un « renversement du processus de maturation », c'est « l'organisation du moi qui est menacée ». Cette crainte de l'effondrement entraîne une angoisse, symptôme défensif dressé contre une « agonie primitive » (primitive agony) telle par exemple l'angoisse de dépersonnalisation opposée à et provoquée par la « faillite de la résidence dans le corps ». Ce qui caractérise l'élément « agonique » serait qu'il relève de l'impensable, de l'indicible, en raison de sa date d'apparition, c'est-à-dire dès les premières heures, jours ou semaines de l'existence. La crainte du patient, nous apprend D.W. Winnicott, concerne le futur alors que « l'effondrement, dont la crainte mine sa vie, a déjà eu lieu. C'est un fait qu'il porte caché dans l'inconscient ». D. W. Winnicott écrit « il n'est pas possible de se rappeler quelque chose qui n'est pas encore arrivé ». En fait l'événement est survenu au bébé, alors que « tout cela se situe temporellement bien avant que ne se soit édifié ce quelque chose qu'on pourrait appeler le self ».

Les travaux des 30 dernières années sur la « compétence » du nourrisson, les observations minutieuses portant sur le bébé et son milieu (de Spitz et Bowlby à S. Lebovici, en passant par beaucoup d'autres) ont permis de dépasser la conception du nouveau-né « cire vierge », rigoureusement passif et ont démontré son rôle actif et participant par rapport à son entourage ; mais « l'expression de ces compétences est étroitement dépendante des états de vigilance du bébé qui se succèdent rapidement. de l'état de sommeil. aux cris et pleurs, en passant par un état d'éveil calme et attentif » (M. J. Hervé et J.-P. Visier, Encyclopédie médico-chirurgicale).

Le premier aspect, le plus « terrifiant » et indicible de la crainte de la mort se réfère à des moments paroxystiques vécus par le bébé, moments pendant lesquels semble disparaître l'« accordage » (Stern) mère-enfant ; ces événements participent ainsi à ce qui sera verbalisé comme angoisse de « néant ». Ces émotions qui submergent le nourrisson s'inscrivent au plus profond de la psyché, elles se répètent au cours des premiers mois de l'existence s'inscrivant et participant à l'organisation de la personnalité en fonction de ce que vit le bébé pendant tout le reste du temps avec sa mère et son entourage (en particulier pendant ses états de vigilance et de calme). Pour D. W. Winnicott, « ce qui s'était passé dans le passé était la mort en tant que phénomène, mais non en tant que fait du type que nous observons ». L'auteur écrit ensuite « il n'y a pas grand-chose à modifier pour transférer la thèse générale de crainte de l'effondrement à une crainte spécifique de la mort ». Je pense que la crainte de la mort, telle que nous pouvons la connaître tous relève de ce phénomène.

L'une des racines principales constituant la peur de la mort telle qu'elle s'exprime au travers des formulations et des images habituelles (terreur de l'inconnu, horreur du néant et toutes les angoisses de ce type) traduisent la projection dans le futur, comme le suggère D. W. Winnicott, d'une expérience qui a déjà eu lieu dans le passé ; il s'agit d'expériences pénibles (comme en témoignent cris, pleurs etc.) intenses, massives, submergeant le nourrisson, survenant dès les toutes premières heures de l'existence, mais répétées à l'identique à intervalles de temps relativement courts, plusieurs fois par 24 heures, pendant les premières semaines ou mois de l'existence et qui ne peuvent être revécues par définition. Les craintes de la mort projetées sur le futur sont l'élaboration fantas-matique des émotions et perceptions éprouvées dès les premières heures .

Une autre racine majeure de la crainte de la mort s'exprime au travers de l'impossible deuil de soi, de l'impossibilité d'accepter que le monde avec l'inépuisable trésor de ses bonheurs, des plus quotidiens et des plus humbles aux moments les plus éthérés, continue d'exister sans moi. Je ne m'attarderai pas sur le problème du renoncement en général : s'il est souvent difficile de renoncer à ce que l'on a eu, de renoncer à continuer de jouir de ce dont on a profité, on peut en rattacher l'origine au fait que toute disparition ou privation définitive, sans aucune satisfaction substitutive, est automatiquement rattachée à l'impératif de nécessité absolue, elle-même synonyme et instantanément évocatrice pour chacun de son impuissance, de sa détresse, c'est-à-dire de la mort à laquelle il est ainsi inconsciemment renvoyé.

On voit ici un des biais, un des glissements par lequel s'effectue le passage du regret nostalgique (de la jeunesse par exemple) à la forme archaïque de l'angoisse de mort, centrée sur les angoisses « agoniques » ; mais la difficulté à renoncer à la vie et à faire le deuil de soi (Ch. David) relève aussi d'un autre domaine. Les cas où le renoncement s'avère impossible répondent à l'action d'un fantasme inconscient ; s'il est concevable de pouvoir renoncer à une réalité, il est impossible de renoncer à un fantasme inconscient ; même si je dois renoncer à tel objet investi par un désir inconscient, celui-ci se déplace ailleurs aussitôt ; quel que soit l'objet auquel je renonce, il sera automatiquement remplacé par un autre, symptôme du fantasme inconscient sous-jacent dont le désir demeure inchangé. Une hydre de Lerne dont nul Hercule ne saurait triompher. Le renoncement à la vie, à soi-même est impossible (au moins dans une très large mesure) parce que « Sa Majesté le Moi » (S. Freud) se veut inconsciemment Toute-Puissante. L'analyse rencontre souvent ce fantasme sans pouvoir en venir à bout.

La raison me semble encore à rechercher dans la façon dont les premières expériences, positives cette fois, de Béatitude-Toute-Puissance, ont été ressenties (par le moyen du corps et du système nerveux) pour contribuer à l'établissement du niveau le plus primitif de la psyché. Cette association de la Béatitude et de la Toute-Puissance D. W. Winnicott la schématise ainsi : le nourrisson « crée le sein qu'il a trouvé », S. Lebovici écrit « l'objet est investi avant d'être perçu ». Parler de béatitude et de Toute-Puissance mêlées, c'est une fois encore tenter d'exprimer en mots une expérience ineffable celle des affects corporels inscrits au départ dans le système nerveux avant l'existence du self. Comme dans le cas des expériences de détresse ces expériences de Toute-Puissance-Béatitude se répètent à plusieurs reprises quotidiennement, à intervalles réguliers. Elles aussi vont s'inscrire dans les mêmes formes au plus archaïque de la psyché (même si elles ne possèdent pas la violence des réactions de détresse). Point capital : des liens se tissent entre ces deux extrêmes du fait de la circularité de leur succession, du rythme (variable avec la progression dans le temps) de leur enchaînement, liens étroitement tributaires également de l'ensemble des relations du nouveau-né avec son environnement. Mais ce qu'il faut souligner c'est l'existence d'une expérience positive, de bien-être, vécue en continuité immédiate avec la détresse. Il est donc cohérent de supposer que les affects de bien-être corporel s'inscrivent au plus primitif de la psyché en continuum des affects douloureux, formant les assises du futur fantasme de Toute-Puissance, eux aussi avant l'existence du self.

Cependant, les uns comme les autres participent à la construction du self et compte tenu de ce que l'on sait du développement du nouveau-né, on peut supposer que (de façon non linéaire mais avec tous les avatars liés à l'histoire individuelle du développement) ces événements paroxystiques vont continuer de s'inscrire ensemble dans les couches les plus primitives de l'inconscient d'un bébé en train de se développer. L'un ne va pas sans l'autre, ils sont inséparables.

On pourrait dire que progressivement et chaque jour davantage cette expérience incompréhensible et terrifiante s'élaborera, la crainte de la mort néantisante traduira l'inexprimable qui « nous » est arrivé au début du temps où a commencé de s'ébaucher le moi (le self) ; ainsi pendant une période plus ou moins brève ce vécu a été éprouvé « en » nous mais non « par » nous. Au cours du développement ces temps forts (positifs et négatifs) participeront à la construction du moi en s'intégrant différemment en raison de la période envisagée (même précoce) et du nourrisson concerné.

Les expériences positives paroxystiques se développent dès la naissance et pendant les premiers mois selon un schéma comparable à celui qui règle les « agonies primitives », à ceci près que les moments de Béatitude ne s'installent pas de façon aussi violente que leurs correspondants négatifs. La Béatitude attribuée par le nourrisson à sa Toute-Puissance (avant que d'être reportée plus tard sur les personnages parentaux) incarne, au sens propre, un fantasme, lui donne valeur de réalité existante. Ce statut ambigu favorise la force, l'investissement, la permanence toujours active de ce fantasme. S'il est souvent difficile de renoncer à ce que l'on a eu, c'est toutefois possible (je ne m'arrêterai pas ici sur cette démarche de deuil) ; en revanche il n'est pas possible à l'évidence de renoncer à un fantasme inconscient. Ceci s'avère particulièrement vrai pour le fantasme de Toute-Puissance dans sa relation avec le désir nostalgique de Béatitude puisqu'existe ce statut ambigu ; la réalité de ce qui a été éprouvé comme réalité, la Béatitude, est référée à une illusion : la Toute-Puissance.

Tout se passe pour l'inconscient comme si ce désir était exauçable puisque l'expérience en a été faite par l'intéressé (e) ; donc il ne s'agit pas de fantasme mais d'espoir légitime. Ce futur idéal auquel je ne puis renoncer (moi dans mon devenir), la Toute-Puissance me le rendra car la Toute-Puissance existe, puisque j'ai été Tout-Puissant. Ainsi nous retrouvons-nous à la poursuite d'un fantasme qui, sous sa forme même (le désir de Toute-Puissance), possède le statut de réalité vécue, le fantasme a été assouvi. De cette façon se construit le second volet de l'angoisse de mort, celui où règnent regret, envies, tout ce qui ne concerne pas directement la peur du néant, sachant que l'une conduit à l'autre.

Dans le passage de la crise « agonique » à la Béatitude-Toute-Puissance (au moins en tant que liée à l'apaisement de la faim) la première se résout dans la seconde et se conclut dans les premiers jours par le sommeil établissant une relation de contiguïté.

Dans ce sens, ces états se suivent sans solution de continuité. Dans l'autre sens, qui mène de la Béatitude à l'agonie, la relation évoluera de la contiguïté des premières heures à l'apparition de plages d'éveil calme ; il s'établit ainsi un allongement du temps de séparation au cours du cycle allant de la Béatitude-Toute-Puissance à l'agonie. Je n'insisterai pas sur le rôle essentiel des périodes d'éveil quant à l'évolution et à l'élaboration de ces moments paroxystiques au cours du développement de l'enfant ; par exemple ces répétitions dans le même ordre des mêmes émotions majeures contribuent sans doute entre autres à l'élaboration de la notion de temps, de durée.

Tout se passe comme si cette continuité circulaire d'agonies et de triomphes ces cycles répétitifs (précurseurs et fondateurs du self et de l'inconscient tel que l'approche l'analyste), l'inconscient « classique », le Ça, en avait conservé la trace qu'il exprimait par la compulsion de répétition. Serait-il légitime, à ce niveau, de parler sinon d'« empreinte », « phénomène d'apprentissage où le jeune. fixe de manière indélébile l'aspect du premier objet en mouvement qu'il rencontre. » [B. Cyrulnik, J.C. Rouchouse, E.M.C.], mais d'une expérience qui lui ressemble. La pression considérable de ces cycles répétitifs s'exerce sur un organisme contraint d'en rester aux traces irrécupérables d'affects massifs ; ce qui caractérise une des composantes du cycle c'est la succession inéluctable « malheur-bonheur ».

On peut voir là l'origine d'un masochisme gravé en chacun de nous par une expérience, qui est réellement advenue, qui a été vécue, qui demeure chez l'adulte présente, active mais à jamais inaccessible, engloutie dans l'inconscient. En effet : à la détresse succèdent la Béatitude et la Toute-Puissance. La Béatitude alliée à la Toute-Puissance finit toujours par triompher de la « déréliction ». D'où la « nécessité » d'aller pour certains sujets et/ou dans certaines circonstances jusqu'au-delà de la souffrance actuelle, comme si au prix d'une souffrance nouvelle, plus aiguë, plus « définitive », absolue, le sujet allait accéder à la Béatitude-Toute-Puissance.

Je ne m'attarderai pas ici sur ce que, comme toujours (D. W. Winnicott) un poète a parfaitement illustré : « Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle. Un bonheur assuré sans mesure et sans fin » (Corneille). Polyeucte exige en échange de son bonheur et de sa vie, la Béatitude et la Toute-Puissance. Dans la relation circulaire tour à tour un paroxysme commande et supprime l'autre. D'où la répétition puisque la Béatitude doit « par définition » succéder à l'agonie, mais l'agonie par définition finit toujours par supplanter la Béatitude. Celle-ci donc ne se trouve jamais durablement au rendez-vous et pour la reconquérir la nécessité de la souffrance s'imposera à nouveau. Ainsi s'organise l'éternel retour de la répétition masochique ; la compulsion de répétition poursuit son déroulement masochique derrière la quête de la Toute-Puissance et du bonheur absolu. Bien entendu l'érotisation des conduites masochiques peut entraîner la recherche de la souffrance pour elle-même, à la faveur des conflits inconscients les plus variés ; cette apparition régulière, répétitive, inéluctable du « malheur » après le « bonheur », de la détresse succédant à la Béatitude est sans doute à l'origine d'oppositions binaires du type Bien-Mal, de certains aspects de la pensée magique : se réjouir ou même énoncer un bonheur représente un « défi » envers la divinité et risque d'attirer le mauvais sort, la catastrophe, le châtiment mérité de l'arrogance. La succession Béatitude-Toute-Puissance-retour de la détresse favoriserait cette crainte superstitieuse. Ces points mériteraient une étude plus approfondie de même que les problèmes ainsi soulevés à propos de la pulsion de mort, du principe de constance et de Nirvana. Il s'agit là de vastes considérations théoriques qui débordent largement du champ clinique limité que j'ai tenté de signaler.

En résumé, on peut ainsi considérer que l'angoisse de la mort comporte deux grands domaines : le premier soumis à l'épouvante à l'effroi et à la détresse (et à tous les sentiments susceptibles de s'y attacher), le second relevant de la nostalgie, du regret et de leur parentèle. Chacun des deux en relation avec les premiers temps de la vie (extra-utérine), chacun projetant dans le futur ce qui relève d'un passé vécu comme un constituant des assises premières, les plus archaïques de chaque individu.

La répétition, dans une succession identique, circulaire, « douleur-bonheur », « bonheur-douleur » inscrite au plus primitif de la psyché participerait ainsi dans une large mesure à la compulsion de répétition. Le vécu « non remémorable » de « paroxysmes agoniques » positifs et négatifs, actifs à la façon d'un traumatisme (je reviendrai sur ce point ultérieurement) sont à l'origine des deux grands domaines (peur et regret) représentant la banale peur de la mort.

La répétition régulière, plusieurs fois par jour pendant plusieurs mois de cette circularité où chaque paroxysme « commande » l'autre, organise la « nécessité » d'un automatisme de répétition. Henri Danon-Boileau a publié, aux éditions Calmann Lévy, De la vieillesse à la mort. Point de vue d'un usager.

Henri Danon-Boileau vient de publier, aux Editions Calmann Lévy, De la vieillesse à la mort.point de vue d'un usager.