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Michaël Balint. Le renouveau de l'Ecole de Budapest
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°59 - Page 17-18 Auteur(s) : Marie-Frédérique Bacqué
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Michael Balint
Le renouveau de l'Ecole de Budapest

L'histoire de Michael Balint est inséparable de celle de la Hongrie alors qu'étrangement, son nom, sa pratique et les applications modernes de ses travaux conservent une résonance anglo-saxonne. Avec lui, c'est pourtant encore la culture magyare qui entre en scène et l'histoire de la vieille Europe avec tous ses excès. Michael Balint fait partie de ceux qui cherchent à s'adapter. Moins bouillonnant que son compatriote Ferenczi, Balint reste discret sur sa vie personnelle : les raisons de son changement identitaire, la catastrophe de la guerre. Il reste dur au mal même quand les événements sombres s'accumulent. Le courage de Balint et de sa famille frappe dès les premières lignes de Michelle Moreau Ricaud. Elle présente ses recherches originales, ses interviews, et des annexes où elle nous permet de lire les lettres du fils de Balint, de sa nièce ou encore de Ginette Raimbault. Ces textes redonnent vie à l'homme, dont les photos retracent la vitalité, l'humanisme et l'émotion tragique de ce vingtième siècle.

Balint présente au cours de sa vie, deux changements fondamentaux, qui, même pour sa biographe, font l'objet d'une incertitude explicative. Est-ce la première guerre mondiale dont le jeune Mihaly revient blessé, alors qu'il a à peine vingt ans ? S'agit-il de tromper le numerus clausus qui s'exerce contre les étudiants juifs à Budapest ? Mihaly Bergsmann adopte le patronyme de Balint (nom typiquement hongrois), de la même manière que Ferenczi et ses frères avaient abandonné celui de Fraenkel, trop connoté. Le second changement concerne la religion. Mihaly Balint quitte le judaïsme pour un baptême chrétien lui permettant de se convertir à la religion unitarienne, « religion protestante, donc réformée [.], religion de frères et non pas du Père et du Fils ». À nouveau revient la lutte oedi-pienne. Elle préside les relations incertaines avec le père de Mihaly, médecin énigmatique et froid, mais aussi l'opposition au Maître viennois, dans la contestation du concept de narcissisme primaire. Lisant Freud dès le lycée, Balint est déjà en analyse didactique à Berlin en 1922. Mais il baigne radicalement dans le milieu analytique hongrois lorsqu'il rencontre sa future femme Alice Székely-Kovacs. Alice est la fille de Vilma, amie de Ferenczi, l'une des premières analystes didacticiennes de Budapest. Alice est promise à un avenir brillant de théoricienne. Ses écrits ont influencé ceux de Balint, tout comme sa personnalité. Elle rédige une thèse sur « l'unité duelle », c'est à dire la dyade mère-enfant. Elle-même vit cette situation avec Vilma, à peine âgée de seize ans de plus qu'elle. Ce milieu maternel puissant, renforcera l'intérêt de Balint pour « L'Amour primaire ». En revanche, son amour pour Alice va rendre d'autant plus difficile la séparation.

Alice et Mihaly séjournent à Berlin de 1920 à 1924. Balint travaille à mi-temps comme stagiaire à la Polyclinique de Berlin (centre de formation analytique le plus couru), mais il passe également un doctorat de biochimie et publie quelques articles. Il gardera de cette double formation, fondamentaliste et clinique, une passion pour la recherche et l'expérimentation qui l'amènera très vite aux applications de la psychanalyse. Balint est cependant médecin, bien qu'il souligne lui-même n'être « absolument pas intéressé par la médecine », il écrit pourtant, dès la trentaine, deux articles précurseurs : « de la psychothérapie à l'intention du médecin généraliste » et « la crise de la pratique médicale ». Dans ces articles, il défend, comme Freud, la pratique de l'analyse par des non-médecins et imagine plutôt la psychanalyse appliquée à la médecine, comme une base de compréhension pour la pratique quotidienne. Pour lui, la crise de la médecine est plutôt une crise de la science médicale : puisque les médecins n'ont pas accès à « l'âme », rien d'étonnant à ce que le malade aille cherche chez le guérisseur « le tact, la sympathie, le magnétisme. ».

1933 est marquée par la mort de Ferenczi. Balint se lance dans un travail de recherche et d'édition de ses travaux. Il est désormais le chef de file de l'école hongroise et se charge de transmettre à la communauté analytique les idées avancées de Ferenczi, d'Alice et de lui-même sur la présence d'une relation d'objet (passive) dès la début de la vie, l'importance de la régression dans la cure et bien sûr la critique du « dogme freudien du narcis-sisme primaire ». Cette discussion est accueillie par un silence général lors de sa présentation auprès des collègues de la société viennoise. Le cataclysme nazi est hélas aux portes de Budapest et il faut fuir. Les Balint hésitent et choisissent Londres pour terre d'accueil alors qu'Ernest Jones tente, par tous les moyens de les en dissuader. Jalousie, différent conceptuel ? Jones semble suffisamment menaçant pour que Balint accepte à grands regrets de ne pas s'installer à Londres (saturée en analystes de renom) pour l'industrielle Manchester. Jones nourrit d'autres arguments contre Balint : ce dernier veut à tous prix poursuivre l'ouvre de Ferenczi en la traduisant et en l'éditant, alors que Jones exprime de violentes critiques à son encontre, dans le tome III de La Vie et l'oeuvre de S. Freud.

Las, dans l'impossibilité de se consacrer plus avant à ces graves questions, Balint est confronté à un véritable traumatisme. Alice meurt subitement le 29 Août 1939. Sa mère la suit quelques mois plus tard et c'est un double deuil, renforcé par l'amertume de l'exil qui frappe Balint, sans parler de la clientèle encore rare et de la guerre mondiale qui résonne en échos douloureux. « Accepter sans angoisse excessive un certain degré de dépression comme étant une condition inévitable de la vie, et avoir confiance dans la possibilité (mais non la certitude) de se retrouver meilleur qu'avant à l'issue de chaque dépression », cette phrase tirée de Amour primaire et technique psychanalytique, s'applique, chacun l'aura compris, d'abord à son auteur, qui tente, pendant quelques années de surmonter ces événements.

Il se remarie en 44 avec une psychologue analyste, pour une union mouvementée et rapidement promise à l'échec. Il décide enfin de s'installer à Londres où la sortie du tunnel s'annonce. Il est consultant à la Tavistock Clinic et rencontre une analyste, Enid avec qui il se remarie après avoir divorcé d'Edna. Il a le sentiment de retrouver, au delà de l'amour, la connivence intellectuelle qui lui a tant manquée à la mort d'Alice. Grâce à elle, il va employer la méthode de groupe et le « casework » pour créer sa méthode de supervision des médecins. Cependant, il s'inspire également de Bion et de l'analyse de contrôle développée par sa belle-mère Vilma Kovacs. Pour Michelle Moreau Ricaud, il s'agit d'une « chimère anglo-hongroise », dont les répercussions sont moins profondes sur le monde de la médecine que Balint aurait pu l'espérer. En France, en effet, si la Société Médicale Balint est très active, elle n'a pu parvenir à imposer, comme en Allemagne, la participation obligatoire à un groupe Balint pendant les études médicales. Elle est créée en 1967, alors que le fameux ouvrage de Balint Le Médecin, son malade et la maladie est paru dix années plus tôt. Un véritable mouvement international ne prendra réellement forme qu'à la mort de M. Balint, en 1970 et la Fédération Internationale voit le jour quatre ans plus tard. Elle compte près de quarante pays aujourd'hui et est reconnue comme Organisation Non Gouvernementale par le Conseil de l'Europe.

On lira avec grand intérêt les « avatars et le devenir du mouvement Balint » qui s'engagent en France. Les groupes de médecins généralistes (qualifiés par Cyrille Koupernik de « forçats déguisés en notables ») ont un succès pour le moins ambigu en France, puisqu'ils ne touchent finalement que très peu de médecins : moins de 1 %. Rien d'étonnant si on lit l'article posthume de Balint Six minutes par patient. Interactions en consultation de médecine générale.

Finalement, ce voyage avec Balint, nous fait parcourir l'histoire du vingtième siècle et celle de la Psychanalyse. Mais, de ses splendeurs et misères, on retiendra la « rage de guérir » de Ferenczi, la lutte contre le dogmatisme freudien de Balint, une certaine ingratitude du corps médical face à un renouveau des concepts et des pratiques intégrant enfin l'inconscient. Le tout dans une excellente biographie élaborée par une psychanalyste militante de la Société Médicale Balint.