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Cliniques du travail
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°114 - Page 18-19 Auteur(s) : Cyrille Bouvet
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Cliniques du travail

Il faut connaître les cliniques du travail dont les recherches actuelles sont le prolongement d'un siècle de travaux sur le problème du travail (voir pour l'historique le livre très intéressant d'Isabelle Billiard, Santé mentale et travail, paru en 2001 aux éditions La Dispute). Il faut les connaître pour deux raisons : d'abord parce qu'elles explorent le domaine très important de la vie humaine qu'est le sujet au travail ; ensuite parce que cette exploration conduit à envisager la vie psychique sous un angle original et complexe qui déborde la question du travail. Ce livre de Dominique Lhuilier tombe à pic pour présenter les débats et les apports des cliniques du travail d'une façon globale et très bien documentée. Elle rappelle d'abord les enjeux de société et de santé publique que soulève le travail, en particulier à notre époque (stress, harcèlement, épuisement, etc.). Deux risques sont présents : ne pas voir les souffrances psychiques graves provoquées par certaines organisations du travail (y compris à l'hôpital) ou verser dans une psychologisation à outrance de la souffrance professionnelle accroissant ainsi la culpabilisation et l'individualisation de problématiques pourtant imprégnées d'institutionnel.

L'auteure, situe ensuite les cliniques du travail (clinique de l'activité, psychodynamique du travail, psychopathologie du travail) dans leurs fondements épistémologiques et méthodologiques s'inspirant de la psychologie clinique et de la sociologie clinique tout en les renouvelant et les dépassant. Si le sujet est au coeur de la recherche en clinique du travail, il l'est en tant qu'il trouve et construit sa place dans des collectifs auxquels il participe et qui le constituent en partie. C'est tout le problème de l'intersubjectivité et de l'institutionnel que l'engagement du sujet au travail soulève. Ainsi, si le sujet est envisagé suivant le modèle psychanalytique, ce modèle est enrichi par la prise en compte de l'institutionnel en référence aux travaux de R. Kaës et de D. Anzieu. La question du sens, de la représentation et du symbolique traverse aussi le rapport du sujet au travail : pour qui agit-il ? Quel est le sens de son action ? Ainsi, des désirs et fantasmes inconscients jusqu'aux valeurs et systèmes de représentations sociales, les cliniques du travail s'efforcent de rassembler en une approche intégrée ce qui traverse le sujet au travail.

Un troisième élément, d'autant plus important qu'il est souvent négligé dans les autres approches cliniques, c'est la réalité de la matière, le réel du travail qui fait butée tant aux désirs du sujet travaillant qu'aux prescriptions de la tâche par l'organisation du travail. Ce travail réel impose au sujet une inventivité (que Christophe Dejours appelle la métis - "l'intelligence rusée" des grecs classiques) pour atteindre l'objectif fixé malgré la résistance inattendue du réel. C'est le champ de l'action, de l'activité, dont la prise en compte participe de l'originalité des cliniques du travail.

Dominique Lhuilier illustre régulièrement son propos par des comptes rendus de recherches menées en particulier avec les surveillants de prison, les policiers ou encore avec les personnels des hôpitaux. A chaque fois la méthodologie repose sur la rencontre avec les professionnels et la facilitation de la verbalisation de leur vécu global de travail au plus près de la réalité de leurs activités professionnelles. Il s'agit de comprendre et non de juger, de travailler avec les sujets ce savoir qui émane d'eux et non de se poser comme expert unilatéral. Les résultats de ces recherches intègrent autant de données intrasubjectives que sociales ou techniques et insistent sur leur interdépendance. L'intérêt de cette approche est de tenter une compréhension complexe et éminemment clinique du sujet (l'homme en situation) en prenant en compte les divers éléments en jeu dans la situation. Le risque est de se trouver parfois dans des grands écarts théoriques potentiellement confusionant entre, par exemple, des rapprochements d'éléments inconscients précoces et archaïques (le moi peau originaire, l'aire transitionnelle) et des situations institutionnelles concrètes. Mais l'auteure n'abuse pas de ces liens théoriques et elle ne s'y engage qu'avec prudence. Le travail est dans une position duelle : du coté de l'aliénation d'une part, du coté de l'émancipation et du développement du sujet d'autre part. L'absence de travail (que l'auteure aborde par le biais des "placardisations") est souvent déstructurante psychiquement ce qui confirme (parmi d'autres arguments) les fonctions psychosociales équilibrantes du travail. Cependant, le sujet au travail doit constamment construire le moyen de mettre ensemble des exigences internes et externes souvent contradictoires ou tout au moins disharmonieuses.

Dans un chapitre intéressant, l'auteure montre que le sujet dispose de trois issues à ces contradictions : l'action sur le réel, les mécanismes de défense et les mécanismes de dégagement (en reprenant les idées de Lagache). Elle montre aussi que ces moyens, s'ils dépendent du potentiel interne de l'individu, dépendent aussi du contexte institutionnel dans lequel ils s'exercent. Elle développe par exemple la notion de "stratégie collective de défense" reprise à la psychodynamique du travail. En bref, un des intérêts majeurs des cliniques du travail est d'envisager ensemble la subjectivité, l'institutionnel et le rapport à la réalité (la matière à transformer) pour saisir ce qui constitue et motive le sujet dans son engagement au travail. Les approches cliniques en psychologie pourraient s'inspirer de ces apports. En particulier l'accent porté sur le rapport au réel (l'activité) et sur l'institutionnel (le contexte, la situation), l'aiderait à se dégager d'une approche parfois trop centrée sur une subjectivité abstraite de son contexte et du débat qu'elle entretient avec le monde et par lequel elle existe et se manifeste.