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L'enfant autiste, le bébé et la sémiotique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°61 - Page 12-13 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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L'enfant autiste, le bébé et la sémiotique

L'édition francophone en santé mentale est pléthorique. Face à cette multitude, il est difficile d'extraire la substantifique moelle. Et dans une librairie où l'on évalue les nouvelles parutions rapidement, le risque de passer à côté est grand.

Prenons l'exemple de L'enfant autiste, le bébé et la sémiotique. L'ouvrage est écrit par un chef de service en pédopsychiatrie qui dépense sans compter pour les enfants autistes et psychotiques à Angers. Très bien, mais quoi de neuf ? Le coup de la sémiotique en titre ? On vous l'a déjà fait : la formulation cache sans doute un synonyme pompeux de signe et symbole. De toute façon, l'autisme depuis Kanner, vous connaissez la musique ! Vous êtes -bien sûr- revenus des poussiéreuses querelles étiologiques à ce sujet. Le plurifactoriel étiologique est votre credo et le complémentarisme épistémologique votre étendard. Esprit ouvert, vous appelez de vos voux des débats mobilisant, autour d'une table, organicistes, cognitivistes et psychanalystes. Vous maniez la théorie de l'esprit avec une maestria qui n'a d'égal que votre dette à l'égard des travaux post-kleiniens. Quand vous affirmez que la pédopsychiatrie hexagonale a trop longtemps culpabilisé et tenu à distance les parents d'enfant autistes, vous êtes sincères.

Bref, vous êtes un clinicien politiquement correct en matière d'autisme mais vous êtes, surtout, en passe de commettre une grave erreur en reposant ce livre avec un lascif « Bof ! Un livre de plus sur l'autisme. ». Vous pensez ainsi échapper à une croisière ennuyeuse. Vous manquez un rafraîchissant et inattendu brainstorming sémiotique qui porte en germe une petite révolution sur la planète « Autisme » dont peuvent bénéficier tous les cliniciens. Mais attention, pour être heuristique, le contre-pied n'est pas toujours confortable pour le lecteur casanier. Il nécessite des efforts adaptatifs conséquents et le labeur de ces réaménagements scientifiques prometteurs s'accompagne souvent chez lui de ruades et de mouvements d'humeur.

L'allure est encore assez coutumière avec le chapitre de présentation sur l'autisme. La spécificité du paysage psychopathologique tient toutefois ici à un postulat cher à Delion : la prise en compte de l'institutionnel « non pas comme un artefact nécessaire, mais comme un élément fondamental du dispositif des soins ». Ce souci intra-institutionnel s'accompagne d'une politique de réseau qui donne toute sa pertinence au dépistage précoce angevin de l'autisme.

Le rythme devient plus soutenu avec la mise en perspective de l'enfant autiste et du bébé des interactions précoces. « Dans la mesure où les signes que nous adresse l'enfant autiste sont souvent énigmatiques, ils peuvent être utilement éclairés par l'étude du processus de sémiotisation in statu nascendi chez le bébé ». Mais le périple prend un virage résolument plus « décoiffant » avec le troisième chapitre introduisant la sémiotique de Peirce. Celle-ci sera désormais, jusqu'à la fin de l'ouvrage, l'épicentre de l'analyse des signes émis par le bébé, puis de ses avatars chez l'enfant autiste.

La sémiotique de Peirce colle à la peau et à la clinique de Delion depuis sa rencontre avec son maître, J. Oury. Dans son entourage, il découvre M. Balat. Cet autre peircien s'intéresse aux éveils de coma. Delion sera sensible à la convergence clinique entre ces patients et les enfants autistes, des sujets, « en délicatesse » avec le langage et, ainsi, amenés à esquisser des signes ésotériques dans l'intention de communiquer avec un autre. Mobilisé par ce dénominateur commun, Delion va se plonger dans les arcanes de la pensée de Peirce et faire sien ses complexes outils conceptuels en nous les explicitant avec une grande élégance didactique.

C'est parce qu'elle est dédiée à la méthode de production et d'analyse logique des inférences inhérentes à tout signe que cette sémiotique mérite toute l'attention du clinicien. Cela sera particulièrement vrai pour celui qui se penchera sur les icônes énigmatiques de l'enfant autiste qui se situent en deçà d'un langage articulé dans une parole.

La sémiotique a trois espaces-cibles : l'émetteur de signes (« l'objet »), l'effet psychique créé chez celui qui les reçoit (« l'interprétant ») et les signes échangés (« le representamen »). En d'autre termes, l'analyse peircienne d'un signe décompose l'inférence inhérente à la sémiose en trois temps de représentation, d'interprétation et d'attribution. Ce triptyque enrichit notablement l'analyse des désormais classiques interactions issues de la théorie générale des systèmes. Pour le bébé et l'autiste, l'originalité de ce schéma est de mettre en exergue leur absence d'autonomie sémiotique et d'en proposer une logique développementale : ils ne sont pas (encore) auteur-compositeur du lien qu'effectue l'interprétant mature entre objet et représentamen. Ce triadisme se conjugue dans trois catégories peirciennes fondamentales, la « priméité » (le vécu non réfléchi, ni même senti comme vécu), la « secondéité » (l'action à l'état brut) et la « tiércéité » (la pensée médiatrice). Selon Delion, la priméité recouvre le champ des interactions affectives ; en termes d'identifications, la priméité correspond aux identifications adhésives. La secondéité offrant un réceptacle corporel incarnant le fait actuel correspond au domaine des interactions comportementales et des identifications projectives. La tiércéité représente l'effort d'abstraction et d'anticipation fournies, à partir des sensations vécues, dans la priméité et déposées dans la secondéité du corps. Elle ouvre l'espace des interactions fantasmatiques et des identifications symboliques.

À partir de l'entrecroisement de ces trames, le bébé puis l'enfant autiste vont trouver leur place dans ce décors sémiotique. Comme les patients en éveil de coma, les bébés à la naissance et les enfants autistes produisent « des signes dont le sens n'est pas donné avec le signe ». Leur priméité est radicale mais celle des seuls autistes est en danger de le rester.

Avec M. Balat, Delion nomme « museurs » ces émetteurs de signes secrets : ils créent continûment des faits dans l'immédiateté de leur être sans aucune référence inférentielle impliquant l'altérité propre au triptyque peircien de la sémiose. Dans ce contexte, le « scribe » inscrit les signes et, après-coup, en initie l'interprétation par « l'interprétant ». Parents du bébé ou soignants de l'autiste et du patient en éveil de coma sont tour à tour ces scribes et ces interprétants. Comme le note avec acuité dans sa postface B. Golse, une des grandes qualités du travail de Delion, c'est de positionner le corps au tout premier plan des problématiques développementales et psychopathologiques. De fait, en remontant à la source corporelle du langage, l'auteur opère une heureuse synergie épistémologique entre la G. Haag des « identifications intracorporelles » et le M. Balat des « tessères » corporelles primordiales. Le corps est ici le parchemin matriciel sur lequel s'inscrit les fondations de la communication.

De tous les efforts lexicaux auquel nous invite Delion en voulant nous amariner à la navigation sémiotique, c'est au charme sémantique évidents des fonctions « phorique, sémaphorique et métaphorique » que le lecteur succombera le plus aisément. « Le bébé et l'enfant autiste, objets, vont avoir besoin d'une fonction phorique qui les « localise » sur une scène à partir de laquelle les représentamen vont pouvoir être émis ; mais sans un « dispositif » qui les accueille - fonction sémaphorique -, pas de processus de sémiose ; une fois portés par les soignants, rien ne dit que du sens peut en émerger ; par contre, sans ce passage, pas de sens. C'est donc le troisième temps logique du soin - fonction métaphorique - qui rend possible l'advenue du sens, son émergence ». Des indications thérapeutiques concrètes du packing, de l'atelier pataugeoire, l'atelier conte et de la psychothérapie individuelle et en groupe découlent de la nature des signes émis par l'enfant et de la fonction correspondante à privilégier. Dans l'institution, la lecture sémiotique partagée démontre ainsi son pragmatisme pour co-penser le cadre et son évolution.

À l'issue de cette expédition sémiotique, convenons-en, on est quelque peu courbaturé. Mais l'effet retard de cet exotisme épistémologique ne manque pas de se manifester chemin faisant : lors d'une synthèse, à l'occasion d'un premier entretien, au décours d'une thérapie parents/bébé, les outils conceptuels du pionnier Delion vous habitent et trouvent utilement leur frayage. Les remarquables illustrations cliniques, qui truffent le livre en donnant vie à ces concepts ardus, ne sont d'ailleurs pas étrangères à cette féconde empreinte.

À la question posée en ouverture par Delion : « Pourquoi la sémiotique ? », le lecteur fourbu mais revigoré répondra in fine : pour mieux relever le défi d'héberger, de porter et de donner sens aux signes archaïques de souffrances du bébé, de l'enfant autiste et du nourrisson dans l'adulte. Mais au fond, de vous à moi en toute priméité, en refermant ce livre, il aura surtout envie de dire à l'organiste Delion « Encore » comme on invite un soliste, par ses applaudissements, à rejouer. Pourquoi ? Parce que le clinicien découvrant la sémiotique tout comme le bébé engagé dans la sémiose adorent l'humanisant vertige de l'interprète. virtuose.