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L'appareil psychique groupal
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°63 - Page 17-18 Auteur(s) : Marie-Frédérique Bacqué
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L'appareil psychique groupal

René Kaës apparaît, dans cet ouvrage, édité pour la première fois il y a vingt-cinq ans, comme un homme libre dans sa pensée, dans ses références et dans ses choix d'illustrer ses concepts. Il y parvient aussi bien avec la peinture du dix-septième siècle qu'avec les dessins de ses petits patients. Parler du groupe est forcément pluriel et il n'hésite pas à évoquer différents champs comme le monde de la publicité, du cinéma ou de l'entreprise. Ainsi, quand il cite le Supplément Mensuel de la Vie du rail, c'est pour analyser les rites de deuil des futurs retraités et la pérennité des valeurs de la grande famille des cheminots.

Quand il évoque les contes, comme celui des « Sept Souabes », des frères Grimm, c'est en analysant le fantasme d'embrochement. Qui n'a pas connu les défenses du groupe « embroché », c'est à dire amalgamé en position défensive sur la base d'un lien identificatoire, contre la menace de la mère archaïque (le formateur, le moniteur du groupe) ? Il suffit de participer à un enseignement ou d'en donner un pour observer qu'une partie du groupe reste souvent au fond de la salle, parcourue par le même effroi ou souvent par les mêmes accès de rires nerveux, homogène dans son hostilité et dans son exclusion de l'autre tout-puissant. Le fantasme d'homosexualité est ici un recours pour faire face à la représentation d'une mère prégénitale qui détient le pouvoir (le savoir). Cette étape est bien connue dans la construction d'un groupe et conduit à des situations de clivage parfois invalidantes.

René Kaës décrit le développement de l'appareil psychique groupal à l'aide de nombreux exemples qu'il synthétise de la façon suivante :

  • Dans un premier temps, le groupe large est chaotique et sans limite. Il donne lieu à des angoisses schizo-paranoïdes sidérantes : carence fantasmatique et pensée vide prédominent.
  • Établir les limites est une première tentative vitale : l'espace groupal est un sac dont la paroi est poreuse. Aussi les mécanismes de défense passent encore par le clivage afin d'établir une première différenciation entre le dedans et le dehors. 
  • La « peau » du groupe devient progressivement une surface de communication et, carapace ou limite encore perméable, elle génère des fantasmes d'appartenance (« tous dans le même sac ») ou de séparation et d'écran. Le grand groupe fonctionne alors comme la peau individuelle : il sépare, il renferme, il isole.
  • Le groupe se différencie et se dote d'organes comparables à ceux d'un individu : yeux, oreilles, ventre, anus. Perception, locomotion, excrétion se mettent en place et deviennent actes conscients
  • Au sein du groupe se constituent des îlots plus ou moins protecteurs et enviables. Ainsi, le groupe des moniteurs est bien différencié de celui des « membres » et peut faire l'objet de tentatives de séduction ou d'attaque. Lieu du Surmoi ou de l'Idéal du Moi, cet espace psychique bien construit va engendrer l'agressivité puis la dépression, lorsque le groupe réalise que la perte des leaders risque de conduire à la catastrophe. Dépasser la dépression permet l'accès à la voie symbolique en intégrant l'hostilité à l'égard de l'objet d'amour (l'équipe des moniteurs, la matrice du groupe lui-même) et en élaborant finalement l'histoire du groupe sur le mode « mythopoétique ».

Ici, R. Kaës fait référence à la classification proposée par Laplanche et Pontalis dans « Fantasme originaire, fantasme des origines, origine du fantasme ». Le fantasme originaire, refoulé selon Freud, est antérieur à l'individuation. Dans cette Urphantasie, les origines de l'inconscient du sujet sont collectives et individuelles, mais surtout, elles sont partagées par le groupe. Parmi les fantasmes communs au groupe, on retrouve les scènes les plus archaïques d'incorporation, de dévoration ou de morcellement. Parfois, c'est un membre du groupe qui devient inducteur d'un fantasme collectif (R. Dorey et A. Missenard ont insisté sur ce rôle dans les années soixante-dix). Ce qui fait dire à R. Kaës que « le fantasme est structuré comme un groupe », après avoir écrit en 1966 que « l'inconscient est structuré comme un groupe » c'est à dire que les fantasmes successifs développés par les groupes vont avoir un pouvoir organisateur sur eux.

Ainsi, le fantasme de scène primitive implique la tiercisation, tandis que le fantasme de castration répond à la question de la différence des sexes. Chacun de ces fantasmes constituent autant de structures qui doivent aboutir, au sein même du groupe, à l'émergence des fantasmes individuels.

René Kaës décrit l'ensemble de ces fantasmes et les illustre avec beaucoup de talent, car si son style est dense, il entraîne toujours la curiosité, souvent rassasiée par les exemples. De même, l'idée d'avoir adjoint à chaque partie, des commentaires effectués en 2000, permet une prise de distance par rapport à ses écrits et surtout un regard après-coup de l'évolution de la théorie psychanalytique des groupes. Les aspects autocritiques n'en sont d'ailleurs pas exempts. R. Kaës reconnaît que pendant les dix premières années qui ont suivi la création du Ceffrap (Cercle d'études françaises pour la formation et la recherche active en psychologie), le « déchiffrage de nos entremêlements psychiques et de leurs ouvres », l'a empêché de s'intéresser aux autres théories psychanalytiques du groupe. La nécessité de « s'instituer face à l'establishment psychanalytique » semble à l'époque avoir été suffisamment coûteux en énergie pour qu'il puisse faire entendre que la modification du dispositif de la cure entraînait une transformation de la théorie. D'où le très beau mot-valise pour désigner le groupe de ces jeunes analystes : « c'était notre élaboratoire ».

Les élaborations de René Kaës sont effectivement très marquées par les années soixante-huit, qui voient la naissance littérale du groupe des « jeunes » contre les mandarins, de la liberté d'entreprendre contre la reproduction du système. Et c'est de cette créativité dont jouit toujours R. Kaës lorsqu'il développe l'espace psychique du groupe. Le paradoxe est bien là, si évident dans cette assertion : « penser le groupe oblige à faire surgir ce qui est destiné à se loger dans les formation métapsychiques de la psyché, là où les liens, les groupes et les institutions, la culture et les rites reçoivent les objets psychiques non pensés, refoulés, rejetés ou déniés. L'approche psychanalytique seule peut mettre au jour qu'un accord inconscient s'établit pour que, de cela, il ne soit pas question ».