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Grossesse et toxicomanie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°66 - Page 26-27 Auteur(s) : Blanche Massari
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Livre concerné
Grossesse et toxicomanie

Ce livre clair, facile à lire est en fait un long cheminement et une réflexion sur « une manière de travailler ensemble ». F. Molénat et son équipe travaillent au CHU de Montpellier au sein du service de pédo-psychiatrie, depuis longtemps en lien avec les acteurs en périnatalité (obstétriciens, sages-femmes, pédiatres, puéricultrices, généralistes, assistantes sociales, sans oublier le terrain intime des échanges avec les aides-soignantes.)

Cette expérience permet ce récit, à partir du passé clinique, mais aussi de l'initiative d'une sage-femme du service d'obstétrique de monter un projet d'accueil personnalisé pour ces femmes enceintes, par ailleurs toxicomanes (et non toxicomanes enceintes), avec la création d'une « cellule parentalité usage de drogues ».

Ce projet a pu voir le jour grâce aux liens de collaboration depuis longtemps établis. En effet, ces femmes peuvent susciter la peur, voire la sidération des professionnels, avec non seulement le risque réel de prématurité, de morbidité néonatale, mais aussi l'image d'insécurité, de fuite des parents. Cette atmosphère de terreur, de méfiance partagée par la famille, trop habituée à n'être regardée que sous l'angle de leur toxicomanie, peut induire des cercles vicieux à partir de malentendus, les fuites, le silence, l'émotion difficile à partager : telle femme fuyant la maternité en quête de drogue en laissant son bébé, peut être rapidement jugée incapable, indifférente, alors qu'elle serait simplement en manque douloureux et trop coupable devant les pleurs d'un bébé en période de sevrage, si la situation n'a pas été préparée avec la maternité, le pédiatre rencontré en anténatal, s'il n'a pas été prévu pour la mère un traitement de substitution.

Parfois même, cette incompréhension pouvait entraîner un retrait pur et simple du bébé. L'anticipation de la naissance est d'autant plus cruciale que les grossesses sont parfois des surprises reconnues tardivement. Le risque de discontinuité relationnel est majeur, non spécifique d'ailleurs. Un dossier confidentiel séparé du dossier de maternité est établi afin de respecter le désir de mise à distance, de discrétion, voire même vis-à-vis des proches de la future mère. La culpabilité de faire souffrir le bébé est constante, parfois retenue, l'idée aussi, pour ces femmes qu'on ne pourrait leur faire confiance. Le réseau, le « maillage » de sécurité tissé entre les professionnels, la future mère et sa famille vont permettre un étayage nouveau, souvent retarder des menaces d'accouchement prématuré, calmer l'angoisse, redonner une place au père, parfois lui aussi toxicomane.

Il s'agit de redonner la place au concret et au sens que prennent les échanges interprofessionnels sur lesquels pourra s'appuyer la future mère, anticiper les moments sensibles, promouvoir le travail indirect : la consultation psychologique n'est pas obligée, mais on peut aiguiser sa pertinence et le choix du moment de son indication. Le généraliste, la sage-femme de PMI sont des personnages centraux de ce filet protecteur : de l'accouchement, à la différenciation des rôles, l'accompagnement global centré sur le corps et la continuité psychique, la vérification active et partagée avec la mère du suivi, l'éventuelle hospitalisation peut renforcer cet appui avec l'expérience de sollicitude et la confiance en la compétence de la maternité, la prise en charge du syndrome de sevrage de l'enfant enfin l'anticipation concertée du retour au domicile et de ses suites.

Le document vidéo est un témoignage précieux d'une famille qui s'est sentie regardée autrement, écoutée, le bébé né certes ce qui est rare, sans problème de sevrage, et un père reprenant avec joie un rôle actif auprès de sa femme et de ses enfants. Bien sûr la qualité de ce récit montre bien les ressources émotionnelles et la compétence des parents, mais il s'appuie aussi sur la mise en ouvre du réseau, du partage des émotions, de la relation des professionnels de leurs propres expériences et de liens faits en direct avec d'autres mères en difficulté : les parents insistent sur l'écoute et le partage qui les ont sortis de leur tragique isolement, de leur mauvaise image d'eux-mêmes, car ils ont été regar-dés autrement.

Cette collection va bientôt s'enrichir d'un autre titre Pour une éthique de la prévention. Sur ce terrain de réflexion la transmission de l'expérience est fondamentale. C'est d'ailleurs l'intérêt et le souci constant dont témoigne ce livre.