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L'intimité surexposée
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°69 - Page 26 Auteur(s) : Didier Lauru
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L'intimité surexposée

La société contemporaine sert de toile fond au nouvel essai de cet auteur qui poursuit ses recherches dans le monde du visuel et de l'audiovisuel. Après Tintin et la bande dessinée, après l'inconscient de la photo et l'influence des écrans sur la jeunesse, cet auteur prolixe se penche sur l'influence de la télévision et des nouvelles technologies sur la constitution de nouvelles pathologies ou types de caractère.

L'intimité est il, est vrai, surexposée aux yeux de tous, dans une jouissance exhibitionnisme qui reste à distinguer des canons classiques de cette pathologie. L'auteur s'attache plus à distinguer le voyeurisme comme pathologie perverse du voyeurisme généralisé, tel que la télévision le propose au quotidien. L'exemple de référence qui est constant dans le livre est le phénomène médiatique de Loft Story qui est analysé de façon précise et quasi clinique. Il est en fait proche d'une certaine complaisance car il évite de critiquer cette émission pour en tirer des conclusions sur les nouveaux modes de construction du sujet.

S. Tisseron reprend la notion « d'extimité » qu'il situe comme une revendication actuelle des jeunes au même titre que l'intimité naguère. Il est dommage qu'il ne cite pas la genèse de ce concept déjà approfondie par les philosophes et les psychanalystes, Jacques Lacan entre autres. L'auteur en donne la définition suivante : « Le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime autant physique que psychique ». à partir de l'expérience du loft, un certain nombre de notions sont revisitées. Les nouvelles technologies comme le téléphone portable, l'écriture sur ordinateur et aussi les nouvelles machines à images, qui pousseraient les jeunes d'aujourd'hui, selon l'auteur à revendiquer un droit à se montrer et à expérimenter. L'auteur développe un certain nombre d'idées et d'arguments d'une grande pertinence, mais il tente ensuite de faire coïncider ce qu'il vient d'énoncer à sa lecture du loft, et c'est là où il me semble que sa méthodologie est critiquable. Car il est licite de fonder ses remarques et ses théorisations sur une expérience ou une pratique, mais il est plus difficile à mon sens de la fonder sur l'observation. télévisuelle de certains jeunes issus d'une sélection drastique. L'auteur met en garde contre les dangers d'une société hyper visuelle par l'utilisation des « webcams » par exemple dans les crèches. Il évoque ainsi très justement les angoisses de séparations des parents à l'égard de leurs enfants qui peuvent retentir sur le développement de l'enfant. L'enfant filmé et photographié de toutes parts garde-t-il des moments d'intimité physique ou psychique ?

Plan séquence sur le « loft » qui montre une génération d'enfants élevés par des mères seules et qui est emblématique de sujets structurés autour du narcissisme, et non plus de la névrose comme au siècle passé. Nous sommes d'accord avec l'auteur sur ce constat que la clinique nous montre au quotidien. Mais les exemples souvent affligeants de cette émission surmédiatisée ne sont qu'un pâle reflet d'une réalité de l'adolescence et du passage à l'âge adulte. Au travers de Harry Potter ou des nouvelles donnes de la différence homme/femme, l'auteur nous amène progressivement vers le changement de registre qu'il préconise : passer du mythe fondateur de l'Odipe au mythe de Narcisse. C'est sa lecture du passage de pathologies névrotiques traditionnelles au profit de pathologies narcissiques qui s'appuient sur l'étayage du groupe et vivent dans la crainte de l'abandon. Nous ne pouvons qu'être d'accord avec l'auteur quant à ce constat, mais il me paraît plus discutable de s'appuyer sur l'exemple des habitants du « loft » dans une expérience totalement artificielle, pour asseoir et confirmer ce que la clinique atteste au quotidien.

L'ouvrage est ainsi une réflexion sur les temps modernes : un conte de la société du « loft », comme le dit la bande-annonce. Ce livre intriguera le lecteur, le captivera l'irritera, bref suscitera l'ambivalence, ce qui ne me surprend guère, car il est « à l'image » de la controverse que cette émission avait suscité entre les professionnels.