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L'extermination des malades mentaux dans l'Allemagne nazie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°69 - Page 17-19 Auteur(s) : Pierre Delion
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L'extermination des malades mentaux dans l'Allemagne nazie

Ce livre a été écrit en 1948 par Alice Von Platen, docteur en médecine, membre de la commission médicale présente au procès des 23 médecins accusés de crimes contre l'humanité par le tribunal militaire américain de Nuremberg. Fondatrice d'instituts de formation en psychothérapie de groupe en Allemagne, en Italie, en Ukraine, elle travaille depuis de nombreuses années à Rome et à Cortone comme psychothérapeute. La traduction de l'ouvrage en français par Patrick Faugeras chez érès, date de cette année, et il aura donc fallu attendre 53 ans pour pouvoir en lire le contenu. Entretemps, les éditions de l'Arefpi nous avaient permis de découvrir, par l'édition de la thèse de médecine (1981) de Max Lafont L'extermination douce, sous-titrée La mort de 40000 malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques en France, sous le régime de Vichy, l'ampleur du problème et la profondeur du refoulement collectif à ce sujet.

Un colloque organisé à Brumath en 1996 par l'Information psychiatrique avait également fait le point sur ce drame trop longtemps « oublié ». Benoit Massin y déclarait que « des psychiatres tout à fait normaux, habituels et représentatifs de leur science étaient compromis, expliquant sans doute ainsi le malaise des confrères quant à la responsabilité de la profession », et également le peu de retentissement qu'eut le livre de Von Platen lors de sa sortie en 1948. La préface de Jean Ayme, psychiatre honoraire des hôpitaux et psychanalyste, et surtout ancien président du Syndicat des psychiatres des hôpitaux, successeur de Henri Ey à ce poste, et un des principaux acteurs de la mise en place de la politique de sectorisation, attire notre attention sur l'importance de cette contribution historique dans nos réflexions sur la psychiatrie : « La mort programmée des malades mentaux sous l'Allemagne nazie relève d'un processus historique et idéologique beaucoup plus complexe que l'idée qu'on a pu s'en faire au lendemain de la Deuxième guerre mondiale. Pour beaucoup, ce n'était qu'un parmi d'autres actes de barbarie d'un mouvement politique raciste et xénophobe permettant à un homme nouveau de dominer le monde en éliminant les races inférieures et les « sous-hommes ». L'extermination des malades mentaux assurait la pureté de la race et éliminait les bouches inutiles ».

Dans la galerie de portraits que trace Alice Von Platen, à travers les témoignages des médecins au procès de Nuremberg, il apparaît que ceux qui se sont montrés les plus diligents pour mettre en ouvre ce que Hitler avait désiré étaient souvent des psychiatres animés par la volonté de mettre en application les méthodes thérapeutiques les plus modernes pour les patients présentant un espoir de guérison afin d'accélérer leur sortie. Il ne restait plus qu'à euthanasier les incurables improductifs, afin de réaliser des économies et utiliser ce « matériel » à des fins de recherche scientifique. Ayme conclut son introduction par une mise en garde à laquelle il me semble important d'accorder la plus grande attention : « Certes, nous n'en sommes plus aux méthodes grossières et brutales des nazis, mais les mesures sanitaires récentes (néo-asiles, externements arbitraires, psychotiques mis à l'encan...) relèvent d'une logique d'exclusion. [.] Certes, le fascisme n'est pas à nos portes, mais que nous réserve l'avenir dans une société où les valeurs dominantes sont le profit, la réussite, la perfection et l'élimination ? »

Alice Von Platen commence son ouvrage par une description de l'ampleur de l'hécatombe : « Selon les calculs de la Chancellerie du Führer, sur une population de mille individus, on dénombre dix malades mentaux, parmi lesquels cinq nécessitent une hospitalisation et un, considéré « psychiquement mort », doit être exterminé. En fait, ce sont environ 70 000 malades mentaux, sur une population globale d'un peu plus de 70 millions d'habitants, qui furent mis à mort. Si, selon une statistique officielle établie en 1942 par le service de santé des nazis, le nombre total de malades exterminés jusqu'au 1er Septembre 1941 a atteint 70 273, selon d'autres sources, telle que la commission des crimes de guerre du tribunal international de Nuremberg, pendant toute la durée de la guerre, on administra à plus de 200 000 malades mentaux « la mort par compassion », chiffre auquel il faut ajouter les 10 000 victimes de l'action 14f13 et les victimes de l'euthanasie sauvage, c'est donc 260 000 personnes qui auraient été exterminées. » Nous avons même le chiffre précis des économies réalisées pendant chaque année de cette pratique : 88 543 980 marks.

L'auteur insiste dès 1948 sur la place du médecin et de son éthique dans cette dérive et en tire des enseignements dont il n'est pas inutile de rappeler la profondeur aujourd'hui :

« La propagation actuelle de la maladie et la tendance de l'homme moderne à ne pas vouloir supporter la moindre anomalie conduisent souvent les médecins à ne plus savoir reconnaître quelle est leur vocation fondamentale et à s'occuper de questions juridiques et spirituelles qui sont étrangères à leurs compétences ; en tout état de cause, nous tenons à le souligner, il ne saurait incomber au médecin de décider s'il doit laisser vivre ou faire mourir les malades. Partout dans le monde, la relation entre médecin et patient est en crise chaque fois que les conditions fondamentales de la profession médicale ne sont plus reconnues. »

Elle étudie la place de l'eugénisme dans l'Allemagne, où elle a toujours été considérée d'un point de vue social plutôt que du côté du malade. Elle rappelle que le livre de Binding et Hoche paru en 1922, Die Freigabe der Vernichtung des Lebensunswerten Lebens (L'autorisation d'éliminer les vies n'étant plus dignes d'être vécues), véritable référence culturelle des médecins eugénistes allemands, promeut l'idée que l'extermination des malades trop atteints est une attitude de pitié vis-à-vis d'eux. En effet, ces malades « constituent une charge particulièrement lourde pour leurs parents ainsi que pour la société. Leur mort ne laisse aucun vide sinon peut-être dans le sentiment d'une mère ou d'une infirmière dévouée ». Mais une fois que la justification sociale est trouvée, encore faut-il que des médecins puissent l'accepter. Or les « médecins engagés dans le programme d'euthanasie de Hitler étaient généralement des fonctionnaires publics. à l'écoute des témoignages, on apprend que, dans des assemblées réunissant cinquante à soixante psychiatres et directeurs d'asiles, le plus souvent les plus fidèles compagnons du Parti, il ne se manifesta aucune forme de dissension (à une exception près) lorsque les participants furent informés du programme ».

Hitler, après avoir pris nettement position dans son livre Mein Kampf d'une façon encore toute théorique, va commencer dès 1934 à préparer « son combat » en faveur de la pureté de race en prenant appui sur le Parsifal de Wagner, le gardien de la pureté du sang opposé à Amfortas qui dépérit à cause de son sang contaminé. En 1939, il adresse à sa chancellerie un document qui officialise et généralise sur une grande échelle la sinistre euthanasie : « Le Reichsleiter Bouhler et le Dr Brandt sont chargés, sous leur propre responsabilité, d'élargir les compétences de certains médecins qu'ils auront eux-mêmes désignés, les autorisant à accorder la mort par faveur aux malades qui, selon le jugement humain et à la suite d'une évaluation critique de l'état de leur maladie, auront été considérés comme incurables ».

Rapidement, cette « ordonnance » sera suivie d'effet, et une cellule constituée afin d'accomplir la sinistre besogne. Des questionnaires non motivés sont envoyés aux directeurs d'asiles pour qu'ils établissent une liste des patients présentant les maladies suivantes : « schizophrénie, épilepsie, démence sénile, paralysie générale, idiotie, encéphalite, maladie de Huntington ; également les patients hospitalisés depuis cinq ans au moins, les internés malades mentaux criminels, et enfin ceux qui n'étaient pas de sang allemand ou affine ». Les listes étaient centralisées par la cellule intitulée « Communauté de travail du Reich pour les établissements thérapeutiques et hospitaliers », chargée de rédiger les expertises sur la foi des listes reçues des établissements. Là, la « Société d'utilité publique pour le transport des malades », composée d'autobus gris aux vitres occultées, et qui furent par la suite si tristement connus de tous, exécutait le transfert des asiles psychiatriques vers les centres d'extermination. Les six centres d'extermination, gérés et dirigés par la « Fondation générale des instituts de soins », dotés d'un personnel spécifique, étaient ceux de Bernburg sur Saale, Sonnenstein, Hartheim, Grafaneck, et Hadamar. « Dans ces centres, on avait préparé des chambres à gaz, camouflées en salle de douches et des fours crématoires pour l'incinération des cadavres ». Le personnel, « en général plutôt fruste et sans aucune formation dans le domaine du soin, était sélectionné selon des critères de fiabilité politique ». Une exception cependant, les secrétaires chargées du « service des lettres de condoléances ».

Alice Von Platen fait ensuite une descrip-tion détaillée des principaux médecins engagés dans cette tâche criminelle ; il en ressort une impression pénible de lire des biographies de fonctionnaires zélés, incapables de réaliser la portée de leur comportement et idéalisant au contraire l'importance de leur mission létale. Toutefois, un grand nombre d'entre eux mourut dans des conditions qui peuvent faire penser, si longtemps après, que le concept freudien de « culpabilité objective » n'est pas vain.

Enfin, elle retrace ce qu'elle qualifie de « résistance contre l'euthanasie », en évoquant la position des nombreux médecins généralistes qui avaient rapidement compris ce que devenaient les malades mentaux qu'ils hospitalisaient, ainsi que celle de quelques médecins d'asiles dépendant des églises. Mais la plupart des personnes concernées directement ne prirent pas de positions claires visant à s'opposer à cette extermination des malades mentaux, ce qui explique sans doute l'énormité du chiffre des disparus.

En outre, elle conclut son livre par ce souhait qui, cinquante ans après, résonne toujours aussi tragiquement : « J'ai voulu, par cet écrit, présenter un certain aspect de la tragédie que la pratique de l'euthanasie a constitué en Allemagne, qui n'est elle-même qu'un petit chapitre de l'immense tragédie du national-socialisme. Seule une connaissance approfondie de ce qui s'est passé peut permettre un changement d'orientation par rapport à un passé où la faute de l'Allemagne quant à la dissolution de toutes les valeurs établies, a été lourde ».

Encore sous le choc de cette lecture, sidéré par un tel dévoiement de la médecine, troublé par la lâcheté en chaîne qu'elle a supposée, je me dis que c'est aussi une leçon de vie qui nous est proposée là. Tant que certains se battront pour témoigner, quelles qu'en soient les conséquences, les effets possibles du sadisme d'état, élevés par des considérations idéologico-économiques à une utilisation partisane de la science, seront limitables. Le malheur réside dans le fait que cette expérience va au-delà de ce qui semble imaginable à nos yeux naïfs. L'importance de la rendre accessible aux lecteurs français va dans le sens de déciller nos regards, notamment sur la fragilité de la psychiatrie, et de nous rappeler avec force que, justement, la manière dont on exerce la psychiatrie est un des « indicateurs » de l'état du fonctionnement humain d'une société.

Retrouver les motivations théoriques qui amenèrent au meurtre de tant de malades mentaux dans l'Allemagne nazie, et comprendre comment les principes idéologiques du IIIe Reich prirent consistance dans le monde de la psychiatrie, voilà ce que cet ouvrage permet de réaliser. Ce faisant, il éclaire singulièrement les débats éthiques d'aujourd'hui, que ce soit la question de la stérilisation des malades mentaux, l'arrêt Perruche, ou la modélisation dure d'une organisation ségrégative de la psychiatrie en France.

Et je ne peux m'empêcher de repenser à un remarquable article d'Annick Cojean sur « les mémoires de la Shoah » : « Postulat préalable : l'histoire n'est pas inéluctable. Elle est le fruit de millions de décisions humaines, de choix dont les auteurs ont à peine conscience mais qui engagent leur responsabilité [.] Si la dernière et la plus terrible des mesures prises par le régime était intervenue juste après la toute première et la plus inoffensive, des millions de gens auraient été scandalisés ! Par exemple si le gazage des juifs était intervenu immédiatement après la pose des étiquettes « magasin allemand » à la vitrine des commerces non juifs en 1933 ! Mais évidemment ça ne s'est pas passé comme cela. Dans l'intervalle, il y eut des centaines de petites marches, certaines imperceptibles, mais chacune vous préparant à ne pas être choqué par la suivante. La marche C n'est pas tellement pire que la B, et si vous n'aviez pas réagi à la B, pourquoi le feriez-vous à la C ? Puis à la D ? ».

La lecture de ce livre incontournable d'Alice Ricciardi Von Platen nous permettra désormais de considérer que nos décisions, même les plus petites, doivent se faire en accord profond avec notre éthique, car toutes les « petites marches » comptent.