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Plan rouge ! La pédopsychiatrie face aux situations de catastrophes
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°79 - Page 26 Auteur(s) : Blanche Massari
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Plan rouge ! La pédopsychiatrie face aux situations de catastrophes. Colloque de la Société Française de Psychiatrie de l'Enfant et de l'Adolescent,

Novembre 2002, Paris.

Cette réunion de la société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent a permis de resituer notre rôle face à ces alertes objectives et/ou psychiques et de bien redéfinir une place qui se doit de rester spécifique au prix finalement de ne pas répondre à toute demande, où notre présence ne ferait que pallier les carences des échanges humains, et des réponses sociales. A. Plantade présidait aux débats. C. Bursztejn annonça les exposés de ses collègues après une catastrophe causée à Strasbourg par la chute d'un arbre lors d'un concert, ("un arbre tombe sur la fête"), ainsi que la catastrophe industrielle de Toulouse où la particularité était que les soignants, aussi, étaient parmi les victimes. Lionel Bailly, qui travaille à Londres, fit un rappel historique de la notion de psychotraumatisme chez l'enfant et l'adolescent : ainsi, aux U.S.A. le stress n'est pas distingué du traumatisme. Il décrit avec humour les recherches faites à l'aide d'échelles en apparence sophistiquées parvenant à un résultat en boucle : les victimes de traumatisme sont traumatisées !

Parfois les traitements préconisés ne suffisent pas à la guérison, le debriefing n'est pas non plus la panacée quand on en recherche les résultats après coup : effet néfaste dans 50 % des cas ! En fait, cette technique au départ était projetée pour un groupe ayant des références communes (exemple : groupe de militaires) : les groupes de victimes, très hétérogènes ne peuvent donc en bénéficier. Face à une catastrophe, en effet, seule est commune la description objective : L. Bailly conclut à la pauvreté conceptuelle des modèles nord-américains. L'orateur revient à nos modèles psychanalytiques où se fait la distinction des faits et du traumatisme. Rappelons que dans les trois ans, il y a guérison spontanée pour 80 % des victimes. Les traitements doivent donc faire mieux !

La rencontre manquée avec sa propre mort et sa réalité autour de soi est un facteur crucial du traumatisme. Il y a destruction d'une croyance fondamentale : ne pas penser en permanence à sa propre mortalité. Les traumatismes peuvent effondrer nos défenses par :

- Un excès de réel

- Une attaque du symbolique (torture, injustice, maltraitance)

Face à l'horreur, vient la sidération où l'on reste ni mort ni vivant : le mythe de la méduse est rappelé ; l'horreur est de faire face.

L'attaque du champ symbolique nous renvoie à nos pratiques : l'aide psychologique est certes importante mais reste incomplète sans la réparation, éventuellement judiciaire mais parfois aussi matérielle. La vulnérabilité, rappelle L. Bailly, n'est pas inéluctable car après de tels traumatismes, l'échec scolaire est certes fréquent, mais parfois émerge en revanche un investissement du savoir. La culpabilité n'est pas à barrer car elle est aussi un mode de défense à respecter, moteur pour l'avenir. Les collègues de Strasbourg nous décriront bien les enjeux par leur présence après la catastrophe de la chute de l'arbre, avec les séquences de culpabilité (le concert aurait pu par exemple être annulé) la sidération, les suites, les auteurs en déduiront comme les autres qu'il existe une temporalité post-traumatique et doutent de l'efficacité d'une intervention psychologique immédiate contrairement à l'après coup où cela peut aider l'élaboration psychique. Sur place, le soutien est essentiellement humain. Tous s'accordent sur une redéfinition de notre participation à ces cellules d'urgence.

De même, après la catastrophe de Toulouse, M. Vignes soulignera les mêmes enjeux, à la différence près, importante, du vécu réellement partagé du traumatisme. Insistons dans ce désastre, sur l'importance du syndrome du survivant, des personnes non prises en compte : des familles non ou mal relogées. Peuvent-ils en effet se contenter de notre écoute ? La solidarité, le bénévolat avec ses écueils ont pu aider, réunir des soignants d'horizons différents, sans oublier le travail indirect mais, sachons résister à certaines demandes, concluait l'orateur, et gardons notre bon sens. Un autre fait divers est rappelé : la prise en otage d'une classe maternelle. Certes le savoir du psychiatre pouvait servir à cerner la personnalité du preneur d'otages, mais une fois les enfants libérés, n'avaient-ils pas plus besoin des bras de leurs parents que des paroles et écoute d'un psychiatre ? Voilà bien un détournement de sens !

Le Dr Grappe d'ailleurs avait participé à 4 ans de travail dans une cellule d'urgence, pour en démissionner pour toutes ces raisons 4 ans plus tard. A. Danon-Grilliat mit en valeur aussi la possibilité de travail indirect dans les écoles après le meurtre d'un enfant soulignant que la violence accidentelle est bien autre chose. Un autre aspect de déviation de compétence sera rapporter par A. Gras-Vincendon. Le psychiatre doit-il annoncer les mauvaises nouvelles (un deuil en particulier) et s'il répond ne se met-il pas en la place défaillante parfois certes, d'une famille qui manque de mots, et qui voudrait protéger un enfant de ce qu'il sait déjà. Même les enfants très jeunes gardent des traces comme nous l'a fort bien raconté Marie-Michèle Bourrat mais ces traces ont manqué de représentation verbale et restent du sensoriel brut mais traumatique, qui peut resurgir et mis en sens longtemps après, sinon le souvenir reste encrypté.

B. Cyrulnik eut le mérite de rappeler qu'il faut aussi faire confiance aux ressources de chacun, ou aider à ce qu'elles émergent : si on parle trop du traumatisme, on le transmet, s'il y a silence, l'angoisse perdure, il faut donc pouvoir parler autrement. La culpabilité n'est pas à éradiquer. La mise en scène, les rites importent, sans eux, les annonces des catastrophe sont un nouveau désastre. Plus tard, il comparera les effets très différents des catastrophes naturelles et interhumaines. Les premières permettent la solidarité, les catastrophes interhumaines elles, sont empruntes de destructivité, de ruptures de liens par exemple dans les histoires de maltraitance. La recherche de compréhension de l'agresseur permet l'ambivalence. Le milieu clos est délétère mais s'il y a ouverture, les liens réapparaissent, se tissent, un sens peut être trouvé mettant à jour cette "résilience". D'autres expériences seront décrites en différenciant le travail préliminaire sur le traumatisme qui permet l'accès au travail de deuil, avec parfois des aggravations apparentes quand se vit enfin la perte et que les affects se relient.

Marie-Rose Moro raconta des exemples fort émouvants des catastrophes individuelles dans la guerre : une mère amputée d'une main, portant son enfant s'inquiétera de ce qu'il ne gazouille plus ; la mise en mot, l'écoute, le corps à corps permettent un retour au dialogue. Ou l'histoire de cette mère qui n'a plus de lait après un bombardement et qui trouve sa solution puisque le bébé refuse le biberon : le mettre au sein, le lait ce sont les mots, et le bébé acceptera ensuite d'être nourri. Cette journée fut donc riche et critique. Tous les intervenants se sont accordés sur leur refus de participer à des missions "zorro" mais ne se dérobent pas pour apporter un soutien spécifique dans l'après coup. La mise en mots, la recherche de sens tant pour les catastrophes naturelles qu'interhumaines, donnent accès au deuil, à l'ambivalence, à la culpabilité parfois levier crucial. Sont mises en relief, alors, la solidarité et les ressources individuelles ce que B. Cyrulnik à nommé la résilience.