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Perspectives neuroscientifiques et psychanalytiques sur la sexualité et le genre
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°79 - Page 24 Auteur(s) : Marianne Robert
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Perspectives neuroscientifiques et psychanalytiques sur la sexualité et le genre Troisième conférence de la Société internationale de neuro-psychanalyse

Stockholm, du 1er au 3 septembre 2002.

Après les deux premières conférences de Neurosciences et Psychanalyse organisées par Mark Solms, neuropsychologue et membre de la Société Britannique de Psychanalyse, sur le thème de l'émotion, à Londres en 2000 et sur celui de la mémoire, à New York, en 2001 (cf. comptes rendus dans Carnet Psy, n° 57 et 67), cette troisième conférence internationale, sur le sexe et le genre, faisait suite à une réunion de la Cowap (Comité de l'Association internationale de psychanalyse sur les femmes), qui organisait une rencontre sur le même thème.

Il était en effet judicieux de prolonger ainsi cette rencontre, dont je dirai simplement qu'elle m'a agréablement surprise par son esprit d'ouverture et la présence d'intervenants ayant fait des exposés riches et variés, comme Joyce McDougall, qui a introduit le débat évoquant Freud et les sexualités féminines ; Juliet Mitchell, psychanalyste anglaise et professeur sur l'étude des genres à Cambridge, qui a abordé la question de la différence entre la différence sexuelle et le genre, discutée par Colette Chiland, psychanalyste et professeur de psychologie française, ayant beaucoup publié sur ce sujet ; Toril Moi, professeur de littérature aux Etats-Unis, qui a parlé de Freud, Lacan et du féminisme : De la féminité à la finitude ; Gisela Kaplan, chercheur australienne en sciences sociales et en sciences biologiques ; Paul Verhaege (il n'était pas le seul homme présent), professeur et psychanalyste à Gent, en Belgique ; et d'autres.

Mark Solms a ouvert la conférence en rappelant la mémoire d'Arnold Pfeiffer, psychanalyste américain ayant ouvert la voie pour le rapprochement entre ces deux disciplines sur un plan international, encourageant la formation de groupes de recherche interdisciplinaires. Il n'est pas facile de frayer une voie nouvelle, vu la réticence des spécialistes de ces deux domaines à dialoguer, mais la piste est maintenant largement tracée, grâce aux efforts de Mark Solms, d'autres auteurs courageux, et sous la présidence de Daniel Widlöcher, à l'API, nous entrerons sûrement dans une nouvelle époque, où ce genre de collaboration sur les mécanismes intimes, psychiques et cérébraux, de la pensée et de l'émotion, ira de soi.

Larry Kunstadt, biologiste et psychanalyste américain, a fait une introduction sur la biologie évolutionniste du sexe. Les individus rivalisent pour se reproduire et transmettre le maximum de gènes à la génération suivante. Ce n'est pas l'espèce qui, à travers l'individu, cherche à se perpétuer, mais les individus qui combattent entre eux. On ne sait pas pourquoi la reproduction sexuelle a évolué, disait-il. Mark Solms nous a ensuite exposé la théorie pulsionnelle de Freud, posant la question de savoir si la pulsion sexuelle pouvait se ramener au principe de plaisir, disant que la recherche de plaisir sexuel est différente de la quête de plaisir au sens large et de récompense. Donald Pfaff, chercheur et professeur de neurobiologie à New York, a parlé des contributions neuronales, hormonales et génétiques à la compréhension des composants pulsionnels primitifs.

L'après-midi, Stephen Suomi, chercheur en éthologie comparée aux Etats-Unis, nous a parlé des interactions entre la biologie et l'expérience, à propos des différences de genre dans le développement socio-émotionnel chez les singes rhésus. Suomi est un disciple de Harlow et de Bowlby. Il existe une multihiérarchie chez les singes matrilinéaires, un nourrisson d'une famille de haut rang étant dominant par rapport à un singe plus âgé d'une famille de rang inférieur ; et à l'intérieur de chaque famille, une femelle plus jeune est dominante par rapport à un mâle plus âgé. L'agressivité est adaptative, protégeant contre la prédation, et les mâles quittent leur famille pour contrôler leur agressivité. Des taux bas de 5HIAA, métabolite de la sérotonine, sont en corrélation avec une agressivité élevée, et on observe que les mâles ayant un taux bas de 5HIAA sont exclus des groupes, restent solitaires et meurent avant la reproduction. Il s'agit pourtant d'un trait héréditaire. Le gène responsable code le transport de la sérotonine dans le sang. Mais peu importe le gène que l'on a si l'on a été élevé par une bonne mère. Les pairs élevés avec une version courte du gène ont une agressivité et une tendance à l'alcoolisme élevées. Ces comportements ne sont donc pas essentiellement génétiques. Peu importe d'avoir un mauvais gène si la mère est "suffisamment" bonne, mais si la mère meurt, le type de gène fait une différence. Juliet Mitchell, psychanalyste anglaise et professeur de psychanalyse et de l'étude sur les genres à Cambridge, est justement intervenue ensuite sur le thème : la culture fait-elle une différence ? Les singes sont différents des hommes, annonce-t-elle, poursuivant en disant que Bowlby n'était plus un analyste quand il parlait d'attachement. Elle a basé son argumentation sur l'absence et la présence : l'affect, lié à l'absence de l'objet, donnant naissance à la pensée chez l'être humain, vu la satisfaction hallucinatoire du désir et la retrouvaille avec l'objet.

Leslie Rogers, philosophe australienne et chercheur en neurosciences et sur le comportement animal, est intervenue ensuite sur les différences sexuelles dans le comportement : processus dynamiques et souples impliqués dans son développement, elle aussi insistant sur la différence entre le sexe et le genre, et sur les mécanismes épigénétiques modifiant l'hérédité. Eleanor Galenson, psychiatre et psychanalyste à New York, ancienne co-directrice avec Herman Roiphe d'un projet de recherche par observation sur le développement psychosexuel précoce des enfants (et dont le livre a été traduit en français), nous a parlé de leur recherche sur 70 bébés pendant dix ans montrant bien la différence entre les bébés garçons et les bébés filles, les garçons se découvrant sexuellement plus tôt, entre 6 et 8 mois, mais s'autostimulant plus tard que les filles.

Judith Gurewich, psychanalyste aux Etats-Unis et directrice d'un programme d'enseignement de Lacan à Harvard, nous a rappelé l'existence de l'inconscient dans la pensée de la différence sexuelle. Ensuite, Jaak Panksepp, professeur de psychobiologie et chercheur sur l'affect en neurosciences à Chicago, un des piliers de ces rencontres interdisciplinaires, nous a donné un point de vue alternatif sur la neurobiologie des différences sexuelles. Le lendemain, Richard Green, avocat et psychiatre en Angleterre, spécialiste du comportement sexuel, nous a parlé de la neurobiologie de l'identité et de l'orientation sexuelles, à travers des études sur des jumeaux et des études de linkage chromosomique. Colette Chiland a apporté un contrepoint psychanalytique, suivie par Marianne Blevis, psychanalyste à Paris, qui a parlé de la transmission mélancolique du féminin.

L'après-midi, Robert Hale, psychiatre et psychanalyste à Londres spécialisé dans le traitement de la déviation sexuelle et de la délinquance, nous apprend, grâce à son expérience et son travail de recherche dans ce domaine, que "le surmoi est soluble dans l'alcool, et dans l'endorphine". Jaak Pankepp a apporté un contrepoint neuroscientifique à cette présentation, sa recherche étant centrée sur les systèmes émotionnels opérants dans le cerveau de mammifère et leurs relations avec les processus mentaux chez l'homme.

J'espère que ces informations encourageront ceux qui s'intéressent à ce dialogue interdisciplinaire entre Neurosciences et Psychanalyse à se rendre à la 4ème conférence internationale sur l'attachement lors du congrès de l'API à Toronto en juillet 2003.