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La parentalité : un nouveau concept pour quelles réalités ? La place du père
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°81 - Page 27 Auteur(s) : François Marty
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Introduction

Parler du père et de sa place suppose que l'on ait préalablement défini ce à quoi le père renvoie : la mère, l'enfant, la famille, le social. "La place du père dans la parentalité"est ici abordée d'un point de vue psychanalytique, voire d'un certain point de vue psychanalytique. Dans le père, on entend, peut-être attend-on aussi, le papa, au sens de la personne du père. Je voudrai rendre sensible, au-delà de cette association réductrice père/papa, à d'autres aspects qui concernent la question du père, celle de sa place et de sa fonction, des aspects plus fondamentaux aussi sur le plan de la scène psychique.

Le mot père vient du latin Pater "qui n'implique pas tellement la paternité physique, rôle assumé plutôt par genitor et par parens : il exprime surtout une valeur sociale et religieuse, désignant le chef de la maison, le pater familias, l'homme en tant que représentant de la suite des générations" (Dictionnaire historique de la langue française). Ce commencement de définition donne à penser la question du père dans une acception plus large que celle relative à la paternité. Elle indique la fonction symbolique que peut occuper la personne physique qu'on appelle "père". Ces premiers éléments aideront à penser la place et la fonction du père dans la filiation, la généalogie et le générationnel dans l'espace familial et social, dimensions symboliques à quoi la notion renvoie. Le père n'est donc pas seulement le géniteur. Historiquement, c'est d'abord un mot employé dans sa valeur religieuse comme appellatif de Dieu, puis plus tard comme titre honorifique (la langue en garde une trace avec les "Pères de l'Eglise", "le Saint Père") avant de désigner un personnage plus familier, voire bonhomme (petit père, gros père, voire pépère).

S'agit-il d'une dévalorisation linguistique du terme - du Saint Père au pépère - dévalorisation qui serait en rapport avec celle des attributs qui lui étaient associés ? Le pater familias romain et sa toute puissance qui lui donnait droit de vie et de mort sur les siens aurait-il laissé la place à un père affadi, voire soumis tant à la volonté de la mère/épouse qu'à celle du législateur ? Beaucoup pensent qu'aujourd'hui la place du père est menacée, que sa fonction est dévaluée, attaquée, comme si l'on était dans une culture où le père n'avait plus sa place. Telle n'est pas mon avis, ne serait -ce que parce que la place du père est par définition, comme nous le verrons, une place qui, si elle est à prendre dans le fantasme - et, à ce titre, elle ne peut être qu'attaquée - n'en est pas moins une place inoccupable. C'est une place vide, comme l'est celle de la case manquante dans un jeu de pousse-pousse, place qui permet ainsi que les autres places se distribuent, que cela circule, qu'il y ait du jeu. Mais que signifie aujourd'hui être père ?

1. La parentalité : point de vue psychanalytique

La parentalité est une des figures de la relation d'objet, celle qui unit le sujet à son enfant. La parentalité s'étaye sur une fonction psychique et biologique, celle d'assurer le développement et le bien-être de son enfant. La parentalité renvoie au caractère interactif de cette relation. La parentalité peut se différencier en maternalité (P.C. Racamier, 1961) et paternalité, termes qui désignent le travail psychique qui s'effectue pour chacun des membres du couple devenant parent. P.C. Racamier a proposé le terme de maternalité à propos du ratage de ce processus chez certaines mères, ratage dont le développement pouvait les conduire jusqu'au délire. Il peut en être de même chez certains pères vis-à-vis du processus de paternalité. La parentalité est le cheminement qui conduit un sujet à devenir parent. On observe chez le "primipère" (le futur père) pendant que sa conjointe est enceinte et accouche, des remaniements psychiques (fantasmatiques et libidinaux) comparables à ceux qui se développent chez la primipare. On pense à la couvade, à certaines régressions, voire à une certaine identification à la mère par féminisation (G. Delaisi de Parseval, 1981).

La parentalité d'un sujet s'enracine dans son histoire ; on voit les prémisses de ce processus dès l'enfance, lorsque l'enfant joue à la poupée ou "au papa et à la maman", par exemple. Le futur père se construit à partir d'un tissage complexe des identifications elles-mêmes issues de rencontres avec des figures paternelles dans l'enfance (A. Konicheckis, 1999). On mesure ainsi combien cette capacité à se projeter dans un rôle parental est intimement liée à la sexualité et aux représentations qui sont véhiculées dans l'espace familial pour chaque enfant. Avec l'adolescence, ces représentations et cette capacité "parentale" sont remaniées en fonction des transformations qu'amène avec elle la puberté. La parentalité est l'un des facteurs, un des agents aussi, qui favorisent la transmission intergénérationnelle (entre les générations), mais aussi transgénérationnelle (ce qui se transmet de façon pathologique et à l'insu des protagonistes d'une génération à l'autre, comme les secrets, par exemple). Elle est, à ce titre, le creuset des identifications (cf. S. Stoléru, 2000).

2. Le père, quel père ?

"Mater certissima est, pater incertum". On sait que, pour attester la filiation royale d'un enfant, on assistait à l'accouchement de la Reine. Aujourd'hui, on ne serait plus sûr de rien, quand on pense qu'une mère peut porter en son sein l'enfant de sa fille ou de sa sour ou de quelqu'un d'autre encore! Etre père, est-ce être géniteur, mari de la mère ou celui qui reconnaît l'enfant et lui donne son nom? Dans certaines cultures, le père peut être une femme ; ailleurs, il peut ne jamais être désigné, il peut s'agir d'une paternité sociale endossée par un oncle. On le voit, il n'est pas facile de s'y retrouver si l'on prend le problème uniquement par le bout de la filiation, voire par celui de la procréation.

Le Réel, le Symbolique, l'Imaginaire (J. Lacan, 1974-1975)

Il y au moins trois pères : le réel (mais on vient de voir qu'il est, par définition, incertain); le symbolique, c'est celui qui est le gardien de la loi ; l'imaginaire, c'est celui du roman familial, celui des projections fantasmatiques du père, de la mère et de l'enfant aussi. Ces trois pères habituellement n'en font qu'un, même si chaque registre peut être distingué. Le père, c'est le nouage de ces trois registres en une entité singulière qui assure à la fonction paternelle une importance qui dépasse la pure fonctionnalité de la reproduction, qui dépasse la dimension individuelle pour devenir aussi un signifiant culturel et social. C'est leur nouage qui donne au père sa consistance et son efficacité.

Le père imaginaire est le père idéal, celui auquel chacun essaie de se conformer. C'est celui auquel on peut se référer. Le père imaginaire est le lieu de tous les fantasmes. Le père pense au sien en se demandant ce qu'il aurait fait ou dit dans une situation particulière de la vie où sa parole ou ses actes sont attendus. Ce père peut servir de recours à la mère aussi en s'adressant à son enfant pour lui rappeler in memoriam la parole du père. Mais cette référence peut aussi s'avérer aliénante empêchant le sujet de trouver ses propres réponses. Ce père maître autoritaire qui ne s'allie pas avec la mère peut faire naître chez elle des désirs de complicité avec l'enfant, contre cette figure autoritaire paternelle.

Le père réel "est celui au plus près de la dimension biologique du besoin" (C. Trono, 1993). C'est le géniteur, le reproducteur, celui qui s'attache à subvenir aux besoins primordiaux de sa famille. Mais, à lui seul, ce père réel n'a que peu de poids sur les décisions familiales, il n'intervient pas sur la scène de l'imaginaire et du symbolique. Il est trop ancré dans une réalité qui l'apparenterait à la mère. C'est un bon père/papa, mais qui peut laisser vacante la place du père, celle qui fait fonctionner le rapport à la loi et à l'interdit.

C'est le père symbolique qui est "le gardien-interprête de la Loi" (C. Trono, 1993). Il est le gardien de la loi, son représentant. Il n'est donc pas la loi, mais y est soumis comme les autres. Cette garantie du respect de la loi concerne avant tout l'ordre symbolique et plus précisément l'interdit de l'inceste. Cette loi fait référence dans la mesure où la parole du père est relayée par celle de la mère, dans la mesure où la mère reconnaît le père dans le désir qu'elle en a. Le père symbolique serait, à cet égard, le père tel que la mère le porte dans son discours. C'est pourquoi une mère qui élève seule son enfant peut très bien faire une famille, être parent et offrir à ses enfants les repères qui vont leur permettre de se structurer comme sujets. C'est pourquoi aussi une famille comportant un père et une mère peut très bien ne pas fonctionner comme telle, ne pas offrir de triangulation structurante pour l'enfant, si cette place symbolique du père n'est pas présente dans le discours maternel. C'est cette fonction paternelle que J. Lacan a bien mis en évidence, notamment lorsqu'elle vient à manquer, que son accès est barré, comme dans la psychose (J. Lacan, 1981). Penser ainsi le père, c'est mettre l'accent sur la place qu'occupe pour la mère son propre père. Le père de la mère, c'est celui qui donne la dimension odipienne à la relation qui s'instaure entre la mère et l'enfant. Le père préexiste à l'enfant, il est déjà présent dans la structure symbolique de la relation entre la mère et l'enfant.

Penser ainsi le père interroge également la sexualité, les origines et donne sens à l'acte par lequel un enfant est conçu. Le désir parental concernant la venue d'un enfant importe tout autant que les raisons physiologiques qui concourent à sa procréation. "Un enfant se conçoit autant dans des propos et des désirs partagés que dans un acte sexuel" (D. Dumas, 1999). Naître, c'est d'abord naître au désir de ceux qui engendrent, c'est être pris dans une parole qui dépasse le sujet naissant, qui lui préexiste et en même temps le fonde. Le père, c'est peut-être d'abord cette parole fondatrice qui fait "ex-ister" l'enfant. Le rôle du père est de porter l'enfant non dans son ventre mais dans ses pensées, de le faire vivre non de son lait mais de ses désirs. La question du père ouvre celle du sens, de l'imaginaire en donnant à l'enfant l'occasion de s'interroger sur ses origines. En même temps, penser l'enfant ainsi, par projection des désirs parentaux contribue à constituer un enfant imaginaire, enfant qu'il faudra symboliquement tuer pour laisser place à l'enfant réel (S. Leclaire, 1975). Le père, comme la mère ont à rêver l'enfant pour qu'il advienne, mais ils ont aussi à renoncer à ce que l'enfant à naître ne soit qu'une pure projection de leur idéal. Sinon, l'enfant reste prisonnier de ces projections parentales qui l'enferment dans un destin aliéné à ces voux parentaux mortifères. Comme disait le poète (K. Gilbral), les parents sont l'arc et l'enfant la flèche de la vie. La vie de l'enfant échappe à ceux qui l'ont ainsi lancé.

Le père de la horde et le père oedipien

Peu d'analystes ont pensé le père et ses sentiments hostiles à l'égard du fils. On en trouve pourtant quelques illustrations dans les récits mythiques comme ceux qui concernent les relations entre Chronos et Ouranos, figure d'un père dévorant ses enfants. S. Freud a brièvement évoqué cette hostilité dans Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910). "Dans le plus heureux des ménages, le père a le sentiment que l'enfant, particulièrement le jeune fils est devenu son rival, et une hostilité, s'enracinant profondément dans l'inconscient, prend dès lors naissance contre le favori" (p. 217). Ce concept d'hostilité paternelle ne connaîtra un destin exceptionnel, comme le souligne fort justement P. De Neuter (2000), ni dans l'ouvre de S. Freud lui-même, ni chez les autres analystes après lui. S. Freud reviendra néanmoins sur cette question avec le mythe du père de la horde, dans Totem et Tabou (1912), pour montrer comment le culte du père s'est construit sur le meurtre du père de la horde, un père préhistorique, pré odipien en quelque sorte. En tuant ce tyran, les fils ont pu accéder au sentiment de culpabilité, à l'ambivalence des sentiments d'amour et de haine et muer leur voux parricides en culte des morts. Le meurtre du père est philogénétiquement devenu le fantasme du meurtre, fantasme nécessaire à la vie psychique, destiné à être refoulé.

L'altérité : du miroir à l'Oedipe 1ère version. La question de l'autre et la métaphore paternelle

Avec le stade du miroir, l'enfant découvre une première version de son altérité ; disons, pour faire court, qu'il entre dans un repérage de lui-même où se distingue l'opposition moi/non moi. Il se découvre comme un être séparé du corps de sa mère. Il lui faudra l'accès à la problématique odipienne pour découvrir un autre versant de son existence de sujet, sujet désirant et sexué. Avec l'Oedipe infantile, l'enfant découvre un autre objet (dans le parent odipien) sur lequel il va pouvoir investir libidinalement dans le registre du désir et non plus seulement du besoin. Avec la problématique incestueuse, l'enfant se découvre sujet engagé dans l'intersubjectivité. La mère, comme parent supportant la fonction de satisfaire aux besoins de l'enfant, change de statut. Pour le garçon il la découvre désirable, pour la fille, elle apparaît progressivement comme objet de rivalité. Dans les deux cas se pose la question de la place qu'occupe la mère, du double déplacement qui s'est opéré. D'une part, l'enfant a orienté sa libido de l'auto érotisme et des objets partiels vers un objet total, d'autre part, il introduit dans cet investissement un couple d'opposé amour/haine qui se développe concomitamment à cet investissement odipien de l'objet parental. Désirer la mère, c'est désirer la femme du père, c'est nécessairement s'exposer à la rencontre avec "l'autre de la mère". Le père se substitue ainsi comme signification à la mère, celle pourvoyeuse des satisfactions aux besoins primaires de l'enfant. Ce déplacement (métaphore) de la mère au père ouvre la voie pour l'enfant à l'autre, à l'altérité, à la tiercéité et non plus à la binarité du lien mère/enfant.

Par ailleurs, la rencontre avec le père dans l'Oedipe infantile renvoie l'enfant à une distinction primaire entre les sexes (versus phallique/castré), une distinction marquée par l'angoisse de la castration (angoisse qui se construit à mesure que se découvrent les sentiments de rivalité avec le parent du même sexe) et par la nécessité d'attendre une meilleure intégration de sa vie pulsionnelle pour la compléter.

3. La fonction du complexe d'Oedipe

Tout le monde connaît la légende d'Oedipe, du moins telle que S. Freud l'a analysée pour nous donner à entendre ce qui, pour chacun de nous, se dramatise avec nos figures parentales. Tout le monde ne connaît pas forcément le rôle qu'y joue le père d'Odipe, Laios (un pédophile), comme il n'est pas évident de comprendre le sens que revêtait le mythe pour les anciens (le mythe s'interprète comme un récit qui répondrait à des questions qui ne sont pas posées). Interpréter le mythe c'est retrouver à quoi répond le mythe. Ici, le mythe d'Odipe répond à la question des origines : qui suis-je, d'où viens-je, où vais-je ? Qu'est-ce qu'être un homme, un fils, un père ? De quoi héritons-nous en naissant de nos parents ?

Mais, aujourd'hui, la réalité psychique que décrit l'histoire d'Odipe fait partie intégrante de notre héritage culturel. Tout le monde a fait, fait ou fera son Odipe (sauf ceux pour lesquels la fonction de tiers qu'occupe le père est entravée, ceux pour qui le Nom du Père est forclos, comme dirait J. Lacan, ceux qui sont aux prises avec la psychose). Pour les autres, la banalité du propos, l'Odipe, cache mal le fait que cette problématisation de l'humain constitue un drame essentiel pour chacun, drame qui est à rejouer à chaque génération pour chaque sujet. Rien n'est totalement acquis ; ce qui est transmis par les générations antérieures doit être reconquis par les générations suivantes. Ainsi va la vie psychique : une conquête de soi que nul autre que soi ne peut faire. Mais qu'apporte de si essentiel le complexe dit d'Oedipe ?

L'universalité de l'Odeipe, de l'inceste et de son interdit ont été mis en évidence par l'anthropologie moderne (E. et M.C. Ortigues, 1964), en réponse à ceux qui pensaient pouvoir limiter cette forme structurale que prend le complexe odipien à nos sociétés occidentales. Or, si cette forme peut varier selon les cultures, la signification que prennent ces relations est toujours la même. L'enfant se repère en fonction de ses origines ; il cherche à se situer par rapport à ses parents géniteurs et, se faisant, il accède à une "compréhension" de sa place dans ses rapports avec les autres. Il tient ses coordonnées psychiques de certains repères qui seront à la base de ses identifications. C'est ce qu'ont bien mis en évidence M.C. et E. Ortigues avec la notion de repères identificatoires (E. et M.C. Ortigues, 1986).

Lorsque ces repères sont troubles, embrouillés, voire déniés, lorsque l'enfant ne dispose pas des éléments qui lui permettent de se situer comme sujet, il entre dans une imagination, parfois délirante, en quête de sens pour sa vie. Le délire est toujours, chez l'enfant comme chez l'adulte, en rapport avec la filiation. C'est une voie qui est empruntée pour explorer les énigmes qui font barrage et qui empêchent l'enfant et l'adulte de se penser. Connaître ses origines, du moins pouvoir s'interroger explicitement à leur sujet, c'est un gage du travail de penser. Lorsque les secrets liés aux origines sont trop prégnants, ils parasitent la pensée et constituent des sortes d'interdits dont la manifestation la plus évidente se traduit souvent chez l'enfant par une difficulté d'investissement du savoir. Dans les formes graves, le délire de filiation peut se traduire par un déni de paternité (F. Marty, 1999, a), le père n'étant plus reconnu comme le parent de l'enfant ou de l'adolescent.

4. Le père de l'adolescent - l'Oeipe pubertaire

Si l'Oedipe infantile confronte l'enfant à son désir et à l'interdit, avec l'entrée dans la problématique odipienne pubertaire, l'adolescent se confronte aux imagos parentales qu'il sexualise à nouveau. Il doit les affronter pour passer de l'enfance à l'âge adulte via l'adolescence, renouer avec la violence des fantasmes incestueux et parricides : violence de la séduction, violence des voux de mort, violence nécessaire à vivre ; violence nécessaire à dépasser.

Le regard du père joue un rôle déterminant dans le devenir de la fille devenant femme. Son insistance, vécue comme incestueuse, voire persécutrice ou son absence, voire le désintérêt que peut manifester le père à l'égard de sa fille conditionneront, pour une large part, la fonction désirante de la jeune fille. L'identité, avec l'adolescence, se génitalise. Le père odipien pubertaire est à séduire, comme un père qui découvre en sa fille une jeune femme (F. Marty, 1999 b).

Si, du côté du garçon, la place du père est une place à prendre, le père, un homme à abattre, si le fantasme du meurtre du père est une nécessité structurante (D.W. Winnicott, 1968), l'issue de cette confrontation meurtrière offre à l'adolescent la perspective de l'identification. Toute autre est la solution "trouvée" dans la réalisation effective du parricide qui, elle, est comme un "fantasme de meurtre" avorté, voire un meurtre du fantasme (F. Marty, 1997). Pour autant, cette place du père est une place inoccupable et donc impossible à occuper. C'est bien en cela aussi que le meurtre du père ne peut être qu'une nécessité fantasmatique, sa réalisation un désastre sur le plan psychique.

5. Le soutien narcissique parental

La puberté fragilise l'adolescent, elle le menace et le contraint à se protéger contre ce corps pubère qui est parfois vécu comme un ennemi de l'intérieur. Au plus fort de la tourmente adolescente, l'adolescent doit puiser en lui les ressources défensives dont il a besoin : barrières contre la tentation de l'inceste, élaboration de la violence des fantasmes incestueux et parricides. Mais pour venir à bout de ces sollicitations qui assaillent littéralement l'adolescent, il est nécessaire qu'il trouve dans l'environnement familial un soutien narcissique qui l'aide à ne pas se décourager et à ne pas tomber dans la détresse. Les parents peuvent jouer ce rôle de soutien, mais cela leur est souvent difficile tant ils sont eux-mêmes attaqués par la violence que l'adolescent projette sur eux lorsqu'il ne parvient pas à élaborer celle qu'il éprouve à l'intérieur de lui. C'est précisément lorsque l'adolescent est débordé par sa propre violence, lorsqu'il ne la reconnaît pas comme sienne, mais qu'il l'impute aux autres, c'est précisément à ces moments-là que le soutien narcissique parental est le plus précieux. Ce soutien a pour but d'éviter que la détresse de l'adolescent ne le pousse toujours davantage à trouver des solutions économiques aux problèmes qu'il rencontre en agissant une violence dont il se sent être la victime. Soutenir narcissiquement l'adolescent ne veut pas dire le laisser faire tout ce qu'il veut, mais au contraire lui montrer que sa destructivité est l'expression d'un processus qui se déroule et non une intention de détruire réellement les objets qui l'entourent, à commencer par les objets parentaux. Soutenir narcissiquement l'adolescent, c'est résister à sa destructivité, lui montrer que l'on tient bon.

La fonction de limite : les parents doivent à l'enfant l'exercice d'une limite - à la tentation incestueuse, à la toute puissance - faute de quoi, ils s'exposent eux et l'enfant à des agirs transgressifs (P. Legendre, 1989). La carence paternelle serait à entendre ici comme l'expression d'une impossibilité pour le père à donner à ses enfants la limite. Cette impossibilité fait de lui un parent complice, voire incestueux. Mais la carence paternelle peut s'entendre aussi dans des situations cliniques où le père excède sa fonction ; c'est le cas des pères tyranniques, des pères préhistoriques et pré odipiens. En carence ou en excès, le père manque à être, à se constituer comme référence, comme tiers, comme limite à la violence des fantasmes incestueux et parricides de l'enfant et de l'adolescent. Cette position paternelle qui échoue à se constituer comme limite est à l'origine d'expressions violentes, souvent agies de part et d'autre.

La filiation est une dette : la filiation narcissique (psychose), comme modèle de l'auto-engendrement (P.C. Racamier, 1989) - modèle que l'on retrouve dans l'auto-désengendrement à l'ouvre dans les problématiques suicidaires ; être à l'origine de sa vie autorise à décider de sa mort. La filiation narcissique s'oppose à la filiation instituée, modèle de la prise en compte de la dimension symbolique de la parenté où la reconnaissance d'une dette vis-à-vis de ses géniteurs met en évidence le fait que nul ne saurait être à l'origine de sa propre vie (J. Guyotat, 1980). Faute de cette reconnaissance de dette, l'enfant puis l'adolescent ne parvient pas à se situer dans la filiation, bien sûr, mais aussi dans la généalogie, dans l'univers symbolique à quoi ouvre cette inscription dans les lignées paternelles et maternelles.

Le don de la limite est aux parents ce que la reconnaissance de la dette de filiation est aux enfants. Si l'un ou l'autre venait à manquer, la scène où se jouent les relations entre les êtres pourrait à chaque instant basculer dans une réalité délirante et meurtrière. La violence agie est souvent à l'adolescence l'expression du dépassement d'une limite de cet univers symbolique des relations de filiation (F. Marty, 1997).

6. L'identification à la fonction parentale

Si le complexe d'Oedipe s'achève sur une conquête fondamentale par l'identification (intérioriser les qualités de l'autre rival plutôt que de chercher à le tuer), la fin de la confrontation entre l'adolescent et ses parents s'achève sur un nouveau tour donné à la problématique de l'identification. L'intériorisation des qualités du rival et le renoncement au vou de mort proféré par l'enfant contre le parent rival correspond au progrès qui s'est accompli dans l'univers symbolique où est entré l'enfant : devenir comme le parent rival vaut mieux que de chercher à prendre sa place. La place du père mort est inoccupable, parce que c'est déjà la place de quelqu'un d'autre, parce que le père s'est intériorisé en personnage qui règne dans le monde psychique de l'enfant (cf. le surmoi).

Quelques siècles avant notre ère, un empereur de Chine avait renoncé à pratiquer ce que ses prédécesseurs faisaient régulièrement : au lieu de sacrifier son armée au moment de sa propre mort, l'empereur décida de faire mouler en terre cuite (terra cota) une armée entière à l'effigie de son armée véritable. Au lieu d'enterrer ses valeureux guerriers pour qu'ils le suivent dans la mort, l'empereur préféra enterrer leurs effigies, des symboles. Le meurtre rituel s'est mué à Xian, au cour de l'Empire du milieu, en ouvre d'art, en monument de mémoire offert à la communauté des hommes. On n'en demande pas tant à l'enfant, mais c'est pourtant la prouesse qu'il accomplit : renoncer à la violence de ses pulsions meurtrières pour gagner en capacité de penser et de créer.

Sortie du processus d'adolescence ?

La parentalité potentielle (S. Stoléru, 1995) que l'on voit à l'ouvre chez les adolescents et qui constituent les prémisses de la parentalité adulte va laisser place à ce que j'appelle l'identification à la fonction parentale (F. Marty, 1999), identification qui va donner à l'adolescent la possibilité de se sentir responsable de ses actes et de ses pensées. L'adolescent peut ainsi, dans le fantasme, devenir parent à son tour en ayant le souci de l'autre : take care, caregiving, en portant un autre que soi-même. Ainsi s'achève l'adolescence, lorsque l'on sort de la préoccupation narcissique, lorsque l'on se sent apte à se prendre en charge et à envisager d'aller vers un autre dans l'autonomie de la rencontre et non dans la dépendance à des substituts parentaux.

Conclusion

Un père tout seul, est-ce que ça existe ? Pris dans la triangulation oedipienne, au-delà de sa présence réelle, il est d'abord un signifiant, à l'ouvre dans le langage et l'ordre symbolique. De sa place, le père organise les relations entre les humains au sein de l'espace psychique familial mais aussi de l'espace social. Le père n'est pas seulement l'homme géniteur, il n'est pas seulement le mari de la mère, il est, avant tout, une référence qui permet à l'enfant de sortir de la toute puissance infantile et narcissique, du fantasme de l'auto engendrement pour accéder à sa position de sujet parlant et désirant. Le père fait de l'enfant un sujet social. Il ne s'oppose pas à la mère ni ne vient la compléter. Il est l'autre de la mère, donc l'autre obligé de l'enfant. Dire père, c'est entrer dans le registre de la génération, c'est se situer par rapport aux autres et accéder à la dimension de la socialisation. Dans l'histoire de Caïn et Abel (F. Marty, 2000), le père n'apparaît pas encore. Il intervient quand Caïn devient le premier à transmettre la vie humaine à des enfants humains. Avant, Adam et Eve n'étaient, si je puis dire, que des créatures de Dieu. Avec Caïn, le père devient figure humaine parce qu'il s'inscrit dans une filiation humaine. Caïn devient le père d'une longue descendance parce qu'il a été "fils de". Ainsi le père est celui qui ordonne la descendance, lui donne une filiation, il s'offre comme repère.

Avec l'adolescence, le père introduit la question du rapport entre hommes et femmes pour questionner, avec la paternité, la sexualité génitale.

On le voit, le père n'est pas, dans cette conception, le symétrique de la mère dans une sorte d'équivalence symbolique et/ou fonctionnelle. Il est la figure de l'autre, celle qui donne à l'enfant et à l'adolescent le statut à la fois de "pas tout" et de sujet manquant, support des idéaux, assurant l'ordre symbolique dans la différence des générations. Trouver le père, c'est inscrire l'enfant dans une filiation, une généalogie, c'est offrir à l'enfant les moyens de se repérer. Mais penser le père ne peut s'envisager sans penser la mère, sans penser la génération. Un enfant tout seul, ça n'existe pas plus qu'un père tout seul, ou qu'un père avec son enfant. Penser le père nous oblige à penser au-delà de la personne physique du père pour envisager la dimension humanisante auquel sa référence a conduit l'homme. C'est pourquoi aussi, penser le père, c'est penser le père à tuer symboliquement, c'est penser le père mort. Pr François Marty Professeur de Psychologie clinique et de Psychopathologie Université de Rouen

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