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De la personne au groupe. À propos des équipes de soins
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°81 - Page 12 Auteur(s) : Pierre Delion
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De la personne au groupe
A propos des équipes de soins

François Tosquelles était un "parlêtre". François Tosquelles sera toujours un "parlêtre" (Lacan). Lorsque j'ai dû, pour répondre à la demande formulée par Michel Minard d'une nouvelle préface à l'occasion de la réédition du dernier ouvrage d'auteur de Tosquelles, lire et relire encore son texte, je me suis rendu compte avec émotion et plaisir que la lecture se faisait en compagnie de sa voix inimitable, à la fois drôle, toujours pressée par l'urgence des tonnes de choses à dire, souvent rocailleuse au point d'être difficilement compréhensible sans un effort portant sur le "tonal" (Peirce-Balat) pour mieux se laisser prendre par le contenu généralement original de sa pensée en marche, bref non seulement avec sa voix mais avec sa personne toute entière.

Car ceux qui le liront et le reliront se rendront compte à quel point la quasi-perception de la présence de François Tosquelles n'est que l'actualisation toujours rejouée du "double-transfert" (Salomon Resnik) que nous continuons d'entre-tenir avec lui. Ce faisant, presque dix ans après sa mort, il nous indique une fois encore la force de sa conception du symbole et de tout ce qui en a découlé dans sa pensée : "parler n'est pas toujours symboliser, bien que la combinatoire des formes alors mises en acte lorsqu'on s'adresse à un autre, en créant ainsi des formes renouvelables, révèle aux partenaires le sens de ce que l'on dit. Nommer, c'est indiquer la chose en question, mais ce n'est pas la chose elle-même". Tosquelles est mort le 24 Septembre 1994 à Granges sur Lot, mais Tosquelles continue de me parler, de nous parler, créant ainsi des formes renouvelables, continuant à révéler à ses partenaires transférentiels le sens de ce que l'on dit ici et maintenant. "On ne peut rien comprendre ni articuler avec aisance et opportunité en psychiatrie sans mettre en jeu la personne, voire les systèmes de protection et de défense qu'on nomme la personnalité, du psychiatre requis aux prestations thérapeutiques concrètes. C'est le cas pour tous".

Et c'est par la personne que Tosquelles va entrer dans la problématique des groupes et des équipes. Cette personne est celle qui éprouve en écho la souffrance de celle que son équipe reçoit pour la soigner. Mais dans ces échanges humains, "les formulations des discours jouent sur plusieurs couches", venant ainsi obscurcir les relations entre les personnes jusqu'à y perdre le fil de la trame sous le poids toujours croissant des malentendus. S'appuyant tantôt sur la viticulture et son observation de la grappe de raisins comme métaphore de l'équipe et de son opérateur, la constellation transférentielle, tantôt sur la navigation en mer et l'équipage qui en rend le voyage possible, il insiste sur la survenue inévitable de malentendus dans ces histoires de plusieurs personnes ensemble, comme autant d'occasions de "dérives" ou de "dérapages", de "délires" ou de "suspens", laissant les formulations langagières dans une impuissance qui est souvent délétère pour les objectifs assignés, et qui explique assez bien que les asiles départementaux conçus par Esquirol soient rapidement devenus, avant le recours à Freud, et pour cause, des situations expérimentales de non prise en compte du contre-transfert institutionnel. "Le constat de la violence coupe la parole à son origine", car "la parole est toujours fendue, et elle est susceptible d'être refendue. Ceux qui se placent dans une situation d'écoute sont amenés à la fois à saisir les fentes combinatoires et à les ré-articuler".

C'est là que Tosquelles situe l'extrême importance de la formation professionnelle des personnes qui travaillent dans un équipe : non seulement une transmission des connaissances théoriques et pratiques mais aussi une possibilité de reformuler dans le concret de la vie quotidienne les aléas du transfert sous-tendus par les malentendus déjà évoqués, car "la parole construit toujours de nouveaux liens", comme autant d'indications de l'ensemble des éléments qui constitue la personne humaine, et précisément, celle qui souffre. La notion d'équipe s'appuie toujours chez Tosquelles sur celle de réseau, "l'équipe psychiatrique ne se trouve jamais seule sur le terrain", non pas ce réseau au sens tristement technocratique, objet de ce nouvel impératif catégorique : "faites des réseaux", ces mêmes technocrates oubliant qu'il s'agit là tout simplement de la pierre angulaire de la doctrine du secteur, mais plutôt le "réseau des dons" au sens proposé par Mauss dans son étude des "techniques des corps". D'ailleurs, "la prise et l'emprise de la personne à l'ouvre, ce que trace et élabore la vie humaine dans son développement, n'est pas l'individu dans sa valeur marchande. Ce qui façonne la personne serait plutôt les effets des dons qu'elle reçoit ou qu'elle offre sans espérer aucune contrepartie capable d'être mise sur le marché". Mais si Tosquelles insiste à ce point sur ces notions différentielles de personne et de personnalité c'est pour indiquer avec force que si "la personnalité est toujours bâtie par et sur la perspective de construire de véritables systèmes de défense", elle "vise ainsi à mettre la personne à l'abri". Ce faisant, l'équipe de soin peut repenser son action dans une visée consistant à faciliter l'émergence chez chacun de ses membres de la personne en deçà de la personnalité défensive, et dans le même mouvement, faciliter un travail homothétique chez et avec les patients. Nous le voyons, Tosquelles situe ces "exercices de la patience" (Oury) comme un don de chacun, une contribution dit-on aujourd'hui moins finement, à l'énergétique des réseaux transférentiels, donc toujours en instance "d'institutionnalisation" (Chaigneau).

Que les équipes naissent et évoluent différemment, qu'elles rassemblent des personnes diverses qui ne sont pas en relation toutes au même moment, que ces équipes constituent une structure plurielle, changeante n'est que la constatation du fait que ces équipes sont dans le "monde". Le vivre avec les autres est ainsi une des composantes essentielles de leur fonctionnement. Mais Tosquelles nous rappelle que "c'est au niveau de la vie psychique de tout un chacun que les liens et les rapports entre les uns et les autres apparaissent". Ce faisant, il insiste avec juste raison sur l'idée que le travail n'est pas seulement productif dans les rencontres directes avec le patient ou avec ceux qui sont en liens avec lui, celles-ci sont évidemment fondamentales, mais qu'il doit également être créatif. Et il ajoute que "le travail forcé peut être productif, mais qu'il n'est jamais créatif : nos tâches professionnelles exigent de nous une personnalisation très active où, devant l'inconnu de l'autre, il faut l'inventer au plus près de ce qu'il est. Nos jeux et nos enjeux, qui dévoilent la vie des autres, comportent l'actualisation de nos intuitions, de notre imagination et de nos concepts. C'est ainsi que s'ensuit notre souci, voire notre responsabilité". Nous voyons ainsi comment la notion de "hiérarchie subjectale" doit venir enrichir celle de hiérarchie statutaire, trop simpliste et éloignée de la complexité requise pour un tel fonctionnement. La responsabilisation des membres d'une équipe soignante ne va pas sans mise en place d'opérateurs qui visent à autonomiser la pensée de chacun d'entre eux dans une conception polyphonique d'ensemble articulé. Alors seulement, les potentialités créatives, voire créatrices de chaque personne du "collectif" (Oury) pourront émerger de l'indifférenciation grise. Et dans cette perspective, la pluridisciplinarité prend une place importante : "la pluralité n'est pas un obstacle à la constitution des ensembles, c'est un a priori qui génère les ensembles". Et c'est dans et sur ces ensembles que la notion de constellation transférentielle prend toute sa mesure pour rétablir, j'oserais même dire ré-instituer, la continuité du phénomène du "transfert dissocié" (Oury). La raison d'être du concept d'institution réside précisément dans cette observation clinique d'évidence, pour peu que les personnes soignantes veuillent bien partager la vie des personnes psychotiques, condition nécessaire mais non suffisante. C'est dans l'écart entre la rencontre concrète avec elle et l'absence qui la suit que la représentation s'inscrit, venant témoigner du travail de la représentativité propre à la vie psychique. "Freud a été amené à proposer le terme de pulsion pour désigner l'énergie dépensée par le travail psychique. Plus concrètement, il dit que la pulsion représente l'énergie dans le développement de l'appareil psychique". Mais du fait de la qualité particulière de la relation de cette personne psychotique avec le monde, les représentations qui surgissent dans l'appareil psychique des soignants ne se suffisent pas à elles-même. Elles ne peuvent éventuellement trouver leur continuité d'être représentatives que dans la réunion de constellation, venant donner un sens particulier à cette assertion de Tosquelles : "ni la présence, ni l'absence concrète d'autrui ne jouent le premier rôle dans la vie d'une personne : ce qui compte, c'est leur possible reconnaissance pour chacun de nous".

Dans cette occurrence, la question des lieux, au sens d'un ensemble de "situèmes", concept proposé par Claude Poncin, prend toute sa pertinence. En effet, Tosquelles évoque combien toutes les notions et idées qu'il développe doivent non seulement faire l'objet d'une attention soutenue pour pouvoir prendre consistance, mais également être le sujet d'une authentique stratégie thérapeutique et politique. Pour ce faire, un lieu d'élaboration est indispensable, et vient jouer un rôle dans "l'éveil des correspondances entre les uns et les autres. Correspondre veut dire répondre ensemble, ou répondre les uns pour les autres ; être ou devenir responsable des autres. Les équipes thérapeutiques en psychiatrie permettent de saisir à sa naissance la vaste fumisterie des perspectives égocentriques, lesquelles visent plutôt à effacer la singularité des personnes en les isolant dans les cages que formule la culture des prétendues vérités mises en circulation dans une époque déterminée. Sortir de la cage comporte des risques et des dangers évidents. Si à leur tour les équipes thérapeutiques ne se trouvent pas fascinées par une soi-disant solidarité idéale, ou idéalisée, elles peuvent aider de nombreuses personnes à s'engager avec efficacité sur ces tâches difficiles".

Tout au long de ce livre, Tosquelles peuple son récit d'un foisonnement d'idées, de concepts, d'associations qui donne à sa lecture un caractère et un style inimitables qui montre à l'envi la profondeur de sa réflexion au service de son projet vital. Il peut aussi bien citer Ramon Lull qu'Aristote, Von Monakoff et Mourgues que Freud et Lacan, Federn et Von Weisaker que Szondi, Rogers, Dupuy et Anzieu. Mais bien au-delà de l'étendue de cette culture encyclopédique et de la mémoire vive qu'elle suppose, c'est bien plus des raccourcis géniaux qui en résultent que le lecteur sera déséquilibré, au sens du déséquilibre nécessaire à la marche, pour en inférer de nouvelles pistes de travail inattendues et donc fécondes.

S'adressant à Tosquelles en guise de conclusion, son interlocuteur proposait le condensé suivant : "si l'autogestion de la vie est une évidence et qu'aucun membre des équipes de soins ne peut l'oublier dans ses prestations de service, elle comporte à la fois discontinuité et continuité, captation et don que chacun met en scène selon des titres et des occasions très variables. Ce qui est mis en jeu à tout moment, ce sont des processus de mise en forme. Chez chacun, la saisie des signes, leur captation et leur manipulation seraient des suites globales où la main humaine induit le développement du système nerveux lui-même. Son interaction, sa dialectique concrète constituent une évidence. La main est ainsi créatrice des formes, position contrastant avec la prétention au primat des pratiques intellectuelles. Ce qui fait signe pour chacun advient comme un don de l'autre. Captation et don sont des actes complémentaires. Notre système nerveux ne peut plus s'attacher tout seul à façonner les ensembles et sous ensembles susceptibles de révéler à chacun le sens des formes que chaque homme peut constater et animer. La causalité serait donc un processus de mise en forme mouvante qui ne se dévoile jamais en ligne droite : en fait il s'agit d'une métamorphose continue qui se déroule à des vitesses et à des niveaux différents. Cela se déplace ainsi par des analogies et des écarts dichotomiques qui paradoxalement tendent leurs branches et leurs réseaux à l'hétérogénéité vitale qu'on peut seulement rencontrer ailleurs, surtout lorsque l'autre que l'on rencontre nous les offre à son tour en nous accueillant. C'est de la métamorphose de "l'ami avec l'aimé" (Lull) que vous nous avez entretenu ici. Cela marche ainsi chez les hommes, et le langage alors devient l'opérateur des liens qu'on ne cesse de tisser avec les autres".

Gageons que cette conclusion provisoire donne au lecteur l'envie de se plonger dans une ouvre qui, bien qu'elle donne souvent l'impression de manquer de clarté dans l'exposition, ne s'en révèle pas moins lumineuse dans les effets qu'elle opère et continuera d'opérer chez tous les "psychistes" (Tosquelles) préoccupés des patients, enfants et adultes, les plus en souffrance psychopathologique, et par ce fait même, des institutions et des équipes dont nous avons besoin avec et pour eux. Mais plus avant encore, à un moment de l'histoire de la psychiatrie où la question du devenir des patients se pose dans des termes préoccupants, notamment en ce qui concerne leurs prises en charge au long cours, cet ouvrage est un instrument précieux dans la "navigation par gros temps" (Torrubia) qui nous est annoncée.