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Freud, fragments d'une histoire
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°83 - Page 21 Auteur(s) : Jean-Jacques Pailler
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Freud. Fragments d'une histoire

Alain de Mijolla

Ce livre est la reprise en recueil d'articles écrits pendant 25 ans de recherche (de 1974 à 2002) et présentés là dans leur forme définitive, en une architecture cohérente. Ils sont groupés en deux parties : l'homme Freud et sa pratique. La méthode de l'auteur est de faire de longues citations, nous travaillons ainsi vraiment sur des textes. Ces textes sont resitués dans le contexte personnel ou social et donc utilisables. Cela n'empêche pas que pointe un réel plaisir d'écrire, perceptible surtout quand Alain de Mijolla écrit sur Freud adolescent qui semble l'avoir particulièrement mis en verve. Ne se range-t-il pas "sous cette bannière"du "roman historique", comme Freud ?

Les problèmes des biographies et des biographes ont beaucoup occupé les travaux de l'AIHP. A. de Mijolla rappelle ici les rapports ambivalents de Freud à la biographie, son goût du mystère, ses autodafés. Il développe l'idée que l'investigation biographique serait la répétition de l'investigation touchant la vie des parents qui permettrait les fantasmes d'identification, avec, au bout du compte, le rabaissement du "grand homme" comme les parents ont été désidéalisés. Fantasmes d'idéalisation qui, par ailleurs, peuvent aider l'appréhension d'une ouvre que la biographie, malgré tout, "n'explique pas".

Les correspondances sont une mine pour les biographes et Freud écrivait beaucoup. Dans cet "artisanat" surtout nocturne et ses rites de fabrication, Alain de Mijolla décèle une compulsion, moindre toutefois que celle à élaborer l'ouvre, encore qu'il met en évidence, dans le processus créateur, l'importance d'un correspondant, grain de sable nécessaire à la sédimentation de la nacre. Cet "artisanat" est aussi un dispositif qui pare à l'ennui mortel et à l'angoisse qu'avait Freud de sa propre mort. Au centre de ce réseau épistolaire, Freud, "araignée vigilante" sait la place de chacun. L'auteur en mesure la distance par le délai de réponse, méthode originale et convaincante qui s'applique d'abord à Fliess et à Jung dont nous suivons les ruptures. Enfin pourquoi les autodafés de 1885 et 1908 et pourquoi certains échappèrent ?

Après ce lever de rideau, apparaît un Freud adolescent, "tranquille", sérieux, un peu fantasque (l'Academia Castellana), un peu poseur (n'avait-il pas choisi d'être Cipion ?). La richesse, l'appétit, les talents de cet adolescent sont émouvants. Le tournant de 1873 où il décide de devenir naturaliste : "je jetterai les yeux dans les archives millénaires de la nature", confirmé d'une certaine manière par les cours de Brentano dont la méthode philosophique voulait être la même que celle de la science de la nature, semble particulièrement important. Ce courant le conduit, étudiant en médecine en 1876, à disséquer quelques centaines d'anguilles et à devenir chercheur en biologie pendant vingt ans.

Cette activité de chercheur en biologie se prolongera par celle de chercheur en psychanalyse. Recherche zoologique en laboratoire, psychologique clinique enfin psychanalytique pour laquelle la liaison et l'équilibre nécessaires avec la pratique sont affirmés dès les débuts. La recherche en psychanalyse pour Freud commence avec son autoanalyse (n'est-ce pas le cas de toute recherche en psychanalyse?). Se posent ensuite (et toujours) les problèmes de la transmission de la psychanalyse et de son enseignement à l'université. C'est encore ce projet de concours proposé par Freud en 1922 (Mady Jeanet-Hasler) dont le but était de montrer les rapports dialectiques entre technique analytique et théorie, concours qui n'aura pas de succès. Freud est manifestement attiré par la recherche théorique mais toujours en liaison et à partir de la clinique. Je pense qu'en effet, c'est seulement sur la base d'une clinique précise, qu'aujourd'hui, des psychanalystes d'obédiences différentes, peuvent dialoguer. Et qu'il est utile qu'ils le fassent.

Ces problèmes touchant la recherche seront repris dans la dernière partie : la pratique de Freud. Aux origines de la pratique rappelle l'électrothérapie, Messmer, Puységur, l'abbé Faria, Charcot, l'hypnose et tout ce qu'a pratiqué Freud, au baquet près. Mouvement d'intériorisation psychique que précisera René Roussillon (Du baquet de Messmer au "baquet" de S. Freud, PUF 1992), intériorisation progressive, d'une étape à l'autre, éclairant ainsi la continuité au milieu de ces ruptures, aboutissant à la psychanalyse ou "c'est à l'intérieur du sujet lui-même que se déroule le plus important de la relation thérapeutique" ?

Le cinéma nous montre Freud dans des situations de vie familiale, témoignages émouvants et limités à cette émotion et à ce que l'on peut deviner de quelque trait de caractère. Mais le cinéma prétend aussi montrer la situation psychanalytique. Depuis le film de Huston Freud, the secret passion, à partir du scénario de J.-P. Sartre, en 1962, un certain nombre s'y sont essayé, avec les règles propres à cet art (le suspense), la censure américaine plus ou moins avouée, celle d'Anna Freud. Ces films (sauf Nineteen, nineteen de Hugh Brody) montrent essentiellement le temps de l'hypnose, la situation analytique elle-même est une gageure pour le cinéma, art de représentation privilégiant l'extériorisation.

Alain de Mijolla ne veut pas mettre Freud sur son divan mais le divan du Dr Freud l'intéresse. Partant de Freud et de sa métaphore de la ville ensevelie, il distingue les procédés, expérimentaux et éphémères et la méthode à laquelle ils s'intègrent, ou non, selon leur cohérence théorique à un moment donné. Car l'adéquation ne peut se faire qu'en considérant l'époque et l'évolution des conceptions. Procédés, méthode, théorie sont liés et dépendent de l'époque. On connaît la série : dévoilement de souvenir, lutte contre les résistances, transfert paternel (et complexe d'Oedipe), contre-transfert (narcissisme, identification, deuxième topique), à chaque époque sa théorie et sa méthode. Il n'est pas dans l'usage aujourd'hui d'offrir du poisson à nos analysants que, par ailleurs nous ne voyons plus six fois par semaine. Mais pourquoi ? Pourquoi la règle fondamentale n'est-elle pas toujours prononcée? Pourquoi l'attention d'aujourd'hui est dite flottante mais pas "également" flottante, c'est-à-dire étendue pareillement à toutes les parties du discours du patient, infimes, modestes ou importantes, corollaire, au fond, de la règle fondamentale. Comment les modalités de la cure ont changé du temps de Freud ?

Cette partie sur la pratique de Freud est l'occasion de s'interroger sur nos pratiques actuelles, psychothérapeutiques par exemple, débat permanent mais particulièrement important de nos jours ou, à partir de la clinique et de l'histoire, une réflexion semble nécessaire. C'est une contribution à cette réflexion que peut proposer ce livre dans sa deuxième partie. De la première on peut espérer une certaine diminution de l'idéalisation de Freud, de l'ambivalence qui l'accompagne et des déboires qu'elles engendrent. A travers les identifications, un certain "travail" de l'Histoire.