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Mémoire de l'inhumain. Du trauma à la créativité
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°83 - Page 20 Auteur(s) : Pierre Delion
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Mémoire de l'inhumain
Du trauma à la créativité

Sidney Stewart fut l'un de ces jeunes combattants de la guerre du Pacifique, comme son nom ne l'indique pas, fait prisonnier en 1942 par l'armée japonaise. Durant quatre ans, d'un camp à l'autre, déporté des Philippines au Japon et en Corée, il a traversé l'atrocité des humiliations et des privations jusqu'au déchaînement de cette sauvagerie qui pousse à l'animalité, sans jamais perdre la foi en la parole de l'autre. Il fut l'unique survivant de son camp et se devait de témoigner de la dignité humaine rencontrée chez ses compagnons de souffrance, non seulement pour leur rendre hommage, mais surtout, comme le dit sa femme, Joyce Mac Dougall, dans sa préface, "pour essayer de comprendre et de faire savoir comment les êtres humains s'efforcent de vivre et de survivre dans ces situations inhumaines extrêmes".

En s'imposant de rédiger ce récit autobiographique pour la mémoire de ceux avec lesquels il a tant souffert, Sidney Stewart s'élève au rang des Primo Levi, Robert Anthelme et Henri Alleg dont les écrits témoignent d'autres outrages à l'humanité mieux connus de nos jours - les ravages du nazisme pour les deux premiers et la honte de la torture en Algérie pour le troisième -par une impérieuse nécessité de les adresser à leurs frères humains survivants. En nous racontant son parcours, il se sauve de l'oubli de sa propre histoire par un travail de création "thérapeutique", comme il le dit lui-même, qui le hausse vers la sublimation, et lui permet de retrouver les talents qu'il avait cultivés auparavant comme peintre et comme graveur, tout en devenant un psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris, particulièrement attentif aux expériences limites et aux effets du trauma chez ses analysants.

Mais si cet auteur a une grande importance pour moi, c'est qu'il est inscrit dans mon adolescence, puisque en 1963, jeune élève des Jésuites à Sainte Croix du Mans, le collège dans lequel était passé Antoine de Saint Exupéry, je faisais partie des lecteurs qui, pendant chaque repas, midi et soir, lisaient "recto tono" un récit religieux puis un récit biographique réputé "moral" pour les jeunes gens de treize et quatorze ans que nous étions alors. Or, je me souviens encore de ce titre sous lequel est d'abord paru en France en 1950 le livre de Sidney Stewart Nous sommes restés des hommes. Mais je me souviens aussi d'avoir eu trop souvent, envahi par une émotion difficile à contrôler, du mal à lire ce texte à mes condisciples qui mangeaient en silence, en écoutant avec attention les moments quelques fois très éprouvants qu'il recèle en lui. Je me souviens de certains de ces détails, les hommes obligés de boire leur urine, ceux qui délirent de peur, ceux qui ont la dignité chevillée au corps et au cour, les tortionnaires qui jouissent de leurs pouvoirs de tuer, ceux qui demandent pardon d'être obligés de faire le mal.et de la force d'inscription qu'ils ont eu dans mon esprit d'enfant. Ces souvenirs m'ont accompagné lors de moments plus difficiles, sans comparaison avec ceux de l'écrivain, comme si de les avoir lus à mes camarades de classe, en avait fait pour moi la matrice de souffrances possibles à dépasser. Car s'il est un élément fondamental dans la manière dont Sidney Stewart raconte cette histoire, c'est qu'à aucun moment il ne porte de jugement ni ne se laisse aller sur ceux qui le persécutent objectivement : il se limite à l'effort d'écrire. Comme le propose Joyce Mac Dougall, "construire une ouvre, au plein sens du terme, avec, pour matériau une expérience qui aurait pu n'être que destructrice démontre, à l'évidence, que son auteur se place bien au-dessus de ses persécuteurs, ce qui est la meilleure façon de les vaincre."

Cette leçon de vie, à un moment au cours duquel certains hommes ont à nouveau opté pour la guerre, est une grande leçon d'humanité, lorsqu'avec des accents freudiens contemporains de la deuxième topique, John, un des compagnons de Sidney, déclare : "aussi longtemps que les hommes seront des hommes et que les pays seront composés d'individus, nous aurons des guerres. La masse du peuple n'est pas responsable de la guerre. Ce sont les individus qui le sont". La réédition de ce récit, que la censure diplomatique américaine avait d'ailleurs empêché de paraître aux States après la fin du conflit en question, quelques temps après la mort de son auteur permettra de plus au lecteur de lire ou de relire les quatre articles qui ont été sélectionnés par les éditeurs dans l'oeuvre de psychanalyste de Sidney Stewart : trauma et réalité psychique, trauma et créativité, quelques aspects théoriques du fétichisme et Paris is burning.

Qu'il me soit permis ici de recommander chaudement la lecture de ce remarquable ouvrage, car en nous rendant proche d'une expérience qui est trop peu connue en Europe, celle du conflit entre les Etats-Unis et le Japon, il fait oeuvre de culture, mais surtout, en nous contant ce voyage aux confins de l'humain, il fait ouvre civilisatrice, car il montre qu'au-delà du trauma, quelque soit le prix qu'il a payé par la suite, il est resté un homme. Pour cela Sidney Stewart doit être lu et connu, médité et intériorisé par chacun de nous, pour que, nous aussi, nous puissions "rester des hommes".