La Revue

Hommage à Jean Cournut
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°88 - Page 33 Auteur(s) : Jean-François Rabain
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Jean Cournut : un psychanalyste engagé Jean Cournut nous a quitté le 27 décembre 2003. Son oeuvre est bien connue des lecteurs du Carnet Psy. Nous avions rendu compte de ses deux derniers livres, Epître aux Oedipiens (n°35) et Pourquoi les hommes ont peur des femmes (n°68). Deux livres importants dont le style à la fois alerte et profond, fougeux et inventif, "pétillant comme le champagne", écrivions nous, nous faisait à la fois rire et penser. "Le style est de l'homme même", aimait rappeler Jean Cournut, citant Buffon. Ce qui caractérisait le style de Jean c'était l'humour, cet humour qui traversait de part en part ses interventions ou ses propositions théoriques, lors de ses conférences, toujours animées par le désir de repenser les concepts, de les reformuler au risque de la clinique.

J. Cournut publia plusieurs livres, dont récemment L'ordinaire de la passion en 1991, Epître aux Oedipiens en 1997, et Pourquoi les hommes ont peur des femmes paru en 2001, livre qui a été traduit dans de très nombreuses langues, y compris en chinois ! A ces livres, il faut également ajouter le Rapport pour le Congrès des psychanalystes de langue française, Sur le corps de l'autre. (La castration et le féminin dans les deux sexes, RFP, 1993, T. LVII), qu'il écrivit avec sa femme, Monique Cournut-Janin. On retrouve dans ce travail à deux voix, comme dans ses autres ouvrages, l'importance qu'il accorde à la dimension pulsionnelle qui organise la vie psychique et articule le point de vue dynamique et économique. En freudien convaincu, J. Cournut se proposait de donner toute sa signification et sa force au complexe d'Odipe et au complexe de castration qui lui est étroitement associé. Jean Cournut concevait le modèle névrotique, même si le modèle idéal n'a jamais existé, comme la référence indispensable à toute cure, fut-elle d'un état-limite. Dans Epître aux Oedipiens, il mettait l'accent sur les pulsations de la psyché, les seuils et les limites qui en règlent les perpétuels mouvements. Aussi bien le schéma spatial de la topique freudienne lui paraissait trop statique. Il préférait les rythmes, les pulsations et les syncopes. Un mobile de Calder plutôt qu'un stabile, ou plutôt un Tinguely, avec en plus les sentiments et la parole.

Jean Cournut fut un analyste engagé, tant sur le plan de ses publications ou de ses convictions, que sur le plan de son action dans l'espace social. A l'époque où s'élaborait la politique de secteur, il travailla, au début de sa carrière, avec Philippe Paumelle et Serge Lebovici, notamment à l'îlot Brillat-Savarin, un secteur déshérité du XIIIe arrondissement. De cette expérience il rendra compte dans son premier ouvrage, L'îlot asocial et son école, écrit avec Sophie Dehaut. Cet engagement, Jean Cournut le poursuivra au sein de l'institution analytique, poursuivant une politique d'ouverture. Avant de devenir membre titulaire de la SPP puis d'en devenir le Président pendant deux législatures, de 1997 à 2001, Jean Cournut avait participé, en 1980, à la création et à l'animation du Collège des Psychanalystes, dont l'objectif était "d'appréhender d'une façon systématique et raisonnée l'insertion de la psychanalyse dans l'espace politique et le corps social, d'en étudier les répercussions sur la théorie et la pratique..."

Cet engagement constant ne fut pas seulement social et institutionnel. Nombreuses sont les publications qui témoignent de son souci d'une transmission vivante et dynamique de la psychanalyse. Il participa à des nombreux colloques ouverts dont ceux de C. Stein à Études freudiennes. Il initia lui-même un séminaire "ouvert" à la S.P.P., qui accueille les analystes non-inscrits. J. Cournut aimait interroger la pensée des autres et s'y confronter. Il savait que la psychanalyse devait participer au champ ouvert de la culture. Président de la SPP, il organisa des débats avec des anthropologues (Françoise Héritier,) et des analystes lacaniens (Patrick Guyomard). "Ennemi de tout sectarisme, Jean Cournut ne s'est jamais laissé enfermé dans une logique de clan", rappelle Paul Israël. Il n'a jamais accepté les clivages définitifs entre les différents courants psychanalytiques, liés au grand schisme existant entre les analystes lacaniens et les freudiens orthodoxes de l'API. "Il a sans cesse ouvré pour tenter, sinon de rapprocher les clans et les écoles, au moins de créer des passerelles favorisant le dialogue et les échanges théoriques et cliniques". Cette position s'est avérée indispensable au moment de la discussion de l'amendement Accoyer avec les pouvoirs publics sur la question des psychothérapies. Saluons aujourd'hui l'engagement de Jean Cournut, dans cet interface entre la psychanalyse et le corps social, qui restera une référence pour beaucoup d'entre nous et qui porte nos actions comme nos réflexions concernant la psychanalyse pour demain.