La Revue

À propos du bébé et de l'adolescence
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°88 - Page 24 Auteur(s) : Bernard Golse, Alain Braconnier
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Le bébé dans l'adolescent, l'adolescent dans le bébé ou comment s'occuper d'adolescents sans se mettre les bébés à dos, et comment penser les bébés comme de futurs "ados-naissants" ? (à propos du colloque A corps et à cri des 26 et 27 mars 2004 à Paris)

Adriana, adolescente de 16 ans, en conflit avec ses parents, venant consulter à la suite d'une fugue, affirme que, bébé, elle n'avait déjà pas supporté les barreaux de son berceau. Madame G. accompagnant son fils en révolte contre elle, affirme brusquement que lors d'une visite chez son pédiatre lorsque Johan était encore bébé, ce médecin lui aurait dit : "méfiez-vous qu'il ne fasse pas un oedipe trop fort sinon plus tard vous aurez des difficultés avec lui". Fantasmes de l'adolescence sur les origines des entraves à l'autonomie et à la liberté, reconstruction d'un chaînon manquant mettant en scène dès l'originaire les avatars de la triangulation, télescopage des différents étapes amenant le sujet du statut du bébé à celui de jeune adulte, la complexité du développement humain garde toujours et gardera sûrement encore longtemps les mystères que chacun tente d'élucider.

Ces deux étapes de la vie confrontent les parents à la question de leur identité de parents : sont-ils des objets parentaux adéquats ou inadéquats ? La mise en opposition dialectique du changement et de la répétition devient alors la base d'une réflexion sur la rencontre aux différentes étapes du développement du sujet avec le monde, et sur la construction des représentations de celui-ci et de lui-même. Du bébé à l'adolescence, le déroulement temporel du développement en deux temps des faits qui le signifient, est éclairant. Le bébé est en effet dans un premier temps séparé de la mère par la rupture du cordon ombilical puis laissé dans un couffin, tel un héros fondateur d'une nouvelle existence et d'un nouveau roman.

L'adolescent est en effet dans un second temps séparé de ses parents par la distanciation psychique d'avec son enfance, prise de distance qui le menace mais qu'il désire tout à la fois, tel un héros fondateur d'une subjectivité unique et là aussi d'un nouveau roman.

Roman du bébé, d'un héros pour ses parents, roman de l'adolescent, d'un héros pour lui-même. Ces deux romans s'inscrivent dans un autre roman, le roman familial. Nous utilisons ici le terme de roman familial au sens du bain familial et de sa culture dans lequel le bébé et l'adolescent se meuvent. Ces deux temps de la vie du développement humain sont fortement marqués par le poids des attitudes et des fantasmes familiaux et tout particulièrement parentaux. Tous les cliniciens qui s'intéressent plus particulièrement à ces deux temps du développement ont peu à peu reconnu l'importance du rôle des parents. Beaucoup affirment qu'on ne peut pas s'occuper sérieusement du problème des bébés, ni de ceux des adolescents sans prendre en compte la question des parents. Ce qui était assez évident pour les bébés, l'est devenu depuis ces vingt dernières années pour l'adolescent. Serge Lebovici qui a été à l'origine des deux sociétés internationales, la WAIMH et l'ISAPP, a joué un rôle très important si ce n'est fondateur à ce sujet.

Ces trois romans, celui du bébé, celui de l'adolescent, celui de leurs parents sont inscrits dans une dynamique parfois conflictuelle, parfois dialectique, parfois harmonieuse entre la représentation du destin et celle du projet.

Le roman du bébé est d'emblée infiltré par la question de son destin et du projet que ses parents ont pour lui. Mais qu'en est-il du projet propre du bébé ?

Le roman de l'adolescent est toujours infiltré par la question de son destin et du projet que ses parents ont pour lui mais, peu à peu, ce projet se confronte de plus en plus à ses propres projets de vie. Son destin sera déterminé par la résolution des éventuels conflits entre ces deux projets.

En utilisant une métaphore, nous pouvons dire que l'artiste ne peut se mettre dans un état d'esprit de création que s'il a le temps de l'esquisse, et celui de la perspective. Le temps de l'esquisse et celui de la perspective témoignent de la nécessité d'articuler au mieux le désir et la contrainte. Esquisse et perspective permettent de passer de l'irreprésentable au représentable.

Esquisse et perspective ouvrent la voie à la liberté d'exister, de la naissance à la mort. Esquisse et perspective sont les soucis partagés autant par les cliniciens du bébé que par ceux qui s'occupent des adolescents. A ces deux temps du développement, l'esprit et le cerveau se construisent d'une manière essentielle. Cette construction serait-elle néanmoins différenciée par le fait que ces deux théoriciens de l'esprit, le bébé et l'adolescent diffèrent en ceci que le bébé perçoit le monde avant de pouvoir forger ses représentions mentales, alors que l'adolescent, quant à lui, doit d'abord mettre en place ses représentations, avant de percevoir le monde qui se présente à lui. En mal de représentations, il fera appel au bébé toujours présent en lui, comme le montre alors le recours entre autres à toutes les conduites auto-érotiques. On pourrait dire que l'un est un théoricien naïf s'éclairant peu à peu des représentations du monde, l'autre, un théoricien plus ou moins déjà éclairé devant néanmoins transformer, parfois difficilement, ses représentations personnelles du monde.

Heureusement, depuis 20 ans, à propos de ces questions, des connaissances sur les interactions entre le bébé et son environnement, sur l'intérêt d'une prévention par des soins précoces, sur l'évaluation de la nécessité d'une poursuite ou non de ces soins pour une prévention des troubles psychologiques et psychiatriques de l'adolescence, ont été accumulées par les chercheurs et les équipes les plus spécialisés. Ces connaissances doivent être transmises et mises à jour aujourd'hui compte tenu des avancées dans ces domaines, l'objectif étant évidemment que les spécialistes de la petite enfance et ceux de l'adolescence se rencontrent sur les questions respectives qu'ils se posent, sur les points communs et sur les différences.

Pour nous, cinq thèmes au moins méritent d'être revisités et approfondis :

- L'approche du psychisme de la naissance à l'âge adulte avait été jusqu'alors largement dominée par la théorie psychanalytique s'appuyant sur les étapes de la sexualité infantile. Aujourd'hui les travaux psychologiques, cliniques et comportementaux sur l'attachement ont fortement enrichi la compréhension des faits et les actions possibles. L'articulation entre ces deux conceptions sur les origines et le développement du psychisme humain et les actions qui s'en suivent constitue un premier thème de réflexion.

- La théorie psychanalytique de l'après-coup appelle aussi aujourd'hui à être prise en compte à la fois par les spécialistes du bébé et par ceux de l'adolescence, afin de mieux comprendre l'importance qui doit lui être donnée dans la compréhension clinique et dans les soins. Le poids des "traumatismes" de la petite enfance est un des problèmes centraux de la prévention.

- Le devenir des bébés dès leur origine, ce qui est désigné par certains comme "l'originaire", nécessite une meilleure compréhension de l'articulation entre les aspects génétiques et environnementaux. Cela mérite là aussi une mise à jour actuelle pour tous ceux qui ont le souci de prendre en compte tous les facteurs en jeu dans le développement.

- La prise en compte de la contribution, pour le développement humain, des deux processus dits "de séparation-individuation" au cours de la petite enfance et au cours de l'adolescence, offre désormais une base théorique importante à la modélisation des liens entre la petite enfance et l'adolescence. Certains ont pu parler de naissance et de renaissance à propos de ces deux étapes du déroulement de la vie.

- Enfin, l'importance des parents, de leurs attentes concernant leur enfant doit évoluer au fur et à mesure que l'enfant grandit. Cette évolution ne va pas de soi. On en connaît mieux les aléas.

L'objet trouvé n'est-il jamais que retrouvé ? "On ne veut jamais que son destin", écrivait Thomas Mann sous l'influence de Goethe et de Freud. S'il y a trace du bébé chez l'adolescent, il y a trajectoire vers l'adolescence chez le bébé. Si l'adolescent est le devenir du bébé, paradoxalement le bébé et l'adolescent sont l'un et l'autre ressentis, et se ressentent eux-mêmes, comme une construction, une création inattendue et radicalement nouvelle.