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La passion des origines
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°88 - Page 19 Auteur(s) : Jacques Angelergues
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La passion des origines
Etre et ne pas être

Le titre de ce volume rappelle, comme l'illustrent les grands mythes cosmogoniques, que s'intéresser aux origines, c'est toujours, aussi, lutter contre les angoisses de mort. On pourrait dire que la machine à remonter le temps existe : ce serait la cure analytique. La théorie psychogénétique que sa pratique a construit en un siècle est-elle d'ailleurs autre chose qu' "une fiction utile à comprendre ce qui se passe ensuite", demande Roger Perron qui ajoute : "mais que ce soit utile ne prouve pas que ce soit vrai" et il précise que si la théorie psychanalytique a besoin d'une théorie des origines, rien ne garantit que cela se passe ainsi chez le nourrisson de quelques semaines. On a pu dire que le bébé observé et le bébé reconstruit par la théorie analytique ne coïncident pas nécessairement.

À l'approche botanique ou zoologique de la psychiatrie de ses contemporains, Freud oppose un point de vue marqué tant par les travaux neuro-physiologiques de J.H. Jackson sur la hiérarchie des fonctions cérébrales que par la pensée évolutionniste de Lamarck et plus encore de Darwin. Freud est attaché à l'assise phylogénétique de sa théorie et il souscrit à l'hypothèse de Haeckel, en vogue alors : "l'ontogenèse récapitule la phylogenèse". Il y associe un pari sur l'histoire, parti pris optimiste et novateur : le psychanalyste "première version", en exhumant, strate après strate, les vestiges de l'évolution, apporte les clefs de compréhension de l'organisation présente et permet de trouver des solutions thérapeutiques. Perron nous rappelle qu'avec l'expérience de la difficulté des cures, comme on sait, Freud a dû déchanter : le psychanalyste n'est pas un archéologue et il ne peut travailler comme Schliemann, le découvreur des ruines de Troie. car il se heurte aux résistances, au masochisme et, plus généralement, il doit composer avec la pulsion de mort.

L'originel a partie liée avec l'originaire ; la psychanalyse accorde une grande place aux fantasmes originaires qui articulent dans l'épaisseur du psychisme de chacun la différence des sexes et des générations. Ces cheminements personnels s'articulent, au niveau de la pensée collective, avec les mythes fondateurs qui se retrouvent dans la plupart des traditions. Perron les passe en revue en montrant qu'ils offrent une trame qui distingue des oppositions structurantes (le Bien et le Mal, l'amour et la haine.) ; il souligne la place de la séduction, le poids incontournable de l'inceste et note, de plus, que tous ces mythes créditent le monde d'un sens et décrivent la création comme une ouvre qui s'accomplit.

Parallèlement, s'agirait-il, dans la cure analytique, de remonter le temps pour retrouver le grain de sable, dénouer un complexe pathogène, de régresser jusqu'à une fixation malencontreuse pour repartir d'un bon pas et retrouver la bonne trajectoire, libérant la création personnelle ? Pour le psychanalyste, et quoi qu'en ait pensé Freud au début de l'aventure analytique, il ne s'agit pas de cela : la prise en compte de la notion d' "après-coup" a conduit à envisager que "la flèche du temps a deux pointes, vers le passé et vers l'avenir", le passé est reconstruit dans l'espace analytique entre transfert et contre-transfert. C'est par de courtes évocations de cures que Perron nous en fait la démonstration.

L'origine de chacun est pour lui-même mythique, rappelle Perron en citant Ricoeur car elle est dans un temps avant l'histoire ; la préhistoire personnelle est également alimentée par le registre du "transgénérationnel" ou de l' "intergénérationnel" qui comporte des formations inconscientes dont on a pu dire qu'elles étaient d'autant plus actives qu'elles étaient inconscientes.

À propos des débuts du psychisme, le troisième chapitre du livre nous fait bénéficier de l'ampleur des compétences et de l'érudition de Perron - psychologue, chercheur et psychanalyste - qui lui permet de faire travailler intimement les modèles des psychologues (Wallon, Piaget, par exemple) et des psychanalystes depuis Freud ; l'observation d'une enfant de 12 ans, Corinne, vient illustrer de façon très didactique cette synthèse théorique.

Après un détour par des réflexions ethnologiques, via la cosmogonie aztèque, sur la tyrannie de la toute-puissance, Perron revient aux fantasmes originaires qui posent un redoutable problème théorique. S'ils sont, comme le dit Freud, non pas devenus inconscients comme la plupart des fantasmes, mais "depuis toujours inconscients ", comment se sont-ils formés ? Pour Freud, il faut absolument qu'ils proviennent d'évènements réels, pour asseoir la psychanalyse dans le biologique, d'où l'invocation de la phylogenèse. Perron note que cette mise en avant de la phylogenèse, souvent critiquée, reste néanmoins bien utile aux théories du refoulement difficilement pensable sans la présence d'un "refoulé originaire".

Le livre nous a montré que l'interrogation sur les origines est point par point tissée d'angoisse, comme le résume la célèbre formule d'Hamlet et, en conclusion, Perron souligne que si la formulation de Shakespeare du " être ou ne pas être" rend fou, l'élaboration névrotique peut la remplacer par un "être et ne pas être" qui rend l'angoisse tolérable et donc la vie possible dans de bonnes conditions.