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À corps et à cri (1ere partie) : "Je serai ton homme mon fils"
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 37 Auteur(s) : Paul Denis
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J'ai été assez sensible à ce que disait Marcelli à propos du symptôme comme "suspension du temps". Le symptôme arrête en effet le mouvement psychique. On pourrait dire ainsi qu'il y a dans le symptôme une sorte de fidélité à un objet, ou de façon plus précise de fidélité à un fantasme parental, à un fantasme de tel objet-parent ; c'est singulièrement vrai dans le symptôme hystérique. Je vous rappelle l'article de Freud "fantasme hystérique et bisexualité" où la crise d'hystérie est une façon de jouer, de mettre en scène, de mimer la "scène primitive", c'est à dire l'échange sexuel entre les parents tel que le sujet hystérique l'imagine en lui donnant son corps pour théâtre. Il s'agit en fait de relations sexuelles entre les parents telles que l'imagination infantile les a écrites à sa façon mais aussi dont elles ont été dictées par les fantasmes parentaux perçus par l'enfant. Je rejoins donc tout à fait ce que disait C. Chabert sur le lien entre les fantasmes parentaux et la scène primitive. Je ne sais pas quels étaient les parents d'Hermann Melville, mais l'auteur de Mobydick qui passe sa vie à pourchasser Mobydick, la baleine blanche, a eu un Idéal du Moi tout à fait contraignant, Idéal du Moi dont Michel de M'Uzan dit qu'il est constitué par le programme phallique de la mère. Je trouve que cette formulation de Michel de M'Uzan est tout à fait intéressante à appliquer à l'étude des fantasmes parentaux. Il y a eu des auteurs, anglicistes et non pas psychanalystes, pour dire que, dans le nom de Mobydick, se retrouvait conjoints "Mo" comme "mother", "by" comme "baby" et "dick" qui est le nom familier du pénis. Donc Mobydick, la baleine blanche, concentre l'enfant, la mère, et le pénis paternel, l'idéal du héros de Melville étant de capturer la réunion des trois. Dans cette poursuite d'une conquête impossible, il y a incontestablement quelque chose d'une fidélité, un programme assigné par la génération précédente. L'article de M. Soulé (que B. Golse nous a cité) comporte aussi un passage tout à fait intéressant sur les inhibitions au tricot pendant la grossesse, et en particulier les difficultés de certaines mères à tricoter l'entrejambe de la layette de leur fille ou de leur garçon. Elles se trompent dans les diminutions, elles demandent à leur mère comment faire, alors qu'elles savent tricoter. Le fait que les mères ne tricotent plus nous prive ainsi d'inhibitions intéressantes. Invariablement cet article de M. Soulé m'évoque une histoire qu'on racontait à l'époque de la thalidomide. La scène est censée se passer dans le métro, où une femme enceinte tricote avec beaucoup de vivacité tout en avalant des comprimés. Quelqu'un lui demande : "Vous prenez des comprimés alors que vous êtes enceinte ?" - "Oui, oui , répond-t-elle, c'est de la thalidomide". - "Mais pourquoi, prenez vous quelque chose qui rend les enfants manchots ?" La future mère répond : "J'ai jamais su tricoter les manches". Les fantasmes parentaux sont, si l'on veut, ce qui tricote le psychisme de l'enfant. Alors "la mère qui tricote suffisamment" doit savoir tricoter les manches, et l'entrejambe et le reste. Quand elle ne sait pas tricoter les manches, quand elle recule devant des fantasmes qu'elle évite, elle gêne le développement de l'enfant qui s'infléchit en fonction des évitements maternels. La mère, malgré elle, induit le développement dans une direction qui l'arrange. Bien-entendu, je crois que toutes les questions qui ont pu être soulevées par R. Roussillon, D. Stern et aussi par C. Chabert, sur cette question du "fantasme" nous invitent à distinguer celui-ci du projet maternel. Mais l'essentiel est de percevoir l'importance du fantasme inconscient car il est à l'origine de toute une série de conduites, de comportements, d'agir, qui sont illisibles dans leur contenu psychique pour la mère elle-même -ou pour les parents eux-mêmes- et qui viennent gêner ce maintien de l'indécision si nécessaire dont parlait Chabert tout à l'heure. Le fantasme conscient d'une mère qui pense que son fils devrait être architecte comme son propre père à elle, n'aura pas le même impact que le fantasme inconscient qui voudrait que son fils soit un séducteur fantastique et vienne combler les désirs de conquêtes homosexuelles qu'elle n'a pas pu satisfaire. Conscient, le fantasme se trouve confronté à d'autres rêveries, à une perception de la réalité, qui permettent un certain jeu, qui le rendent moins contraignant et laissent à l'enfant une certaine liberté ; inconscient, le fantasme exerce une pression aveugle et invisible. Inconsciente de ce qu'elle désire de sa fille préadolescente, elle peut la pousser à des relations sexuelles précoces, pour satisfaire indirectement un fantasme de nymphomanie qu'elle n'a jamais pu directement vivre ni percevoir ou dont elle n'a jamais pu tirer de plaisir à travers des rêveries. Je crois que, quand le fantasme inconscient est suffisamment repris, suffisamment élaboré dans le tissu psychique, il n'induit pas les mêmes conduites ou les mêmes comportements, les parents sont dans une situation où l'indécision dans l'agir assure une certaine liberté de fonctionnement à l'enfant et lui permet de développer ses propres fantasmes, ou disons peut-être des contre-fantasmes par rapport à la fantasmatique des parents. Là où les choses commencent à tourner d'une manière beaucoup plus difficile, c'est lorsque l'aveuglement des parents à leurs propres fantasmes entraîne une ébauche d'actes significatifs allant dans le sens de leur réalisation. Je peux vous en citer quelques exemples tirés de la littérature psychanalytique ; je renvoie pour l'un à l'article de C. Chabert Mon père préfère les blonds, dans lequel elle décrit une façon, pour un père, d'induire chez sa fille un certain type de comportement masculin. Très éloquent est aussi l'article de Colette Chiland Mange mon fils, tu seras gros, tu seras homme et femme dans lequel elle montre comment une mère, gavant son fils et, en le rendant obèse, satisfait un fantasme de toute puissance et de bisexualité physique : si son fils est gros, il jouira d'une bisexualité qui lui donnera les avantages des deux sexes. Si elle se contentait de rêver et de fantasmer une sorte de toute-puissance sans agir par le gavage, l'enfant aurait une liberté plus grande. Un autre exemple est donné par un cas de Léonard Shengold. Il rapporte une observation d'inceste mère-enfant, d'inceste mère-fils (ce qui est plus rare que l'inceste entre père et fille). La particularité du cas est que cette mère traitait son garçon comme une fille, l'habillant comme une fille, le coiffant en lui faisant des anglaises, l'élevait effectivement en fille. Paradoxalement, quand ce garçon a eu 14 ou 15 ans, elle s'est offerte à lui, l'enfant s'est rué sur elle, pour un rapport sexuel de quelques instants avec sa mère, et ensuite s'est sauvé. L'explication de L. Shengold est que cette femme, dès qu'elle a eu un garçon, a eu le désir et la crainte de commettre l'inceste, et qu'elle a lutté, dès le début, contre cette idée en habillant son fils en fille. Il s'agissait là d'une lutte contre un fantasme contraignant, inconscient mais envahissant son monde interne et dont la force inconsciente nécessitait des contre mesures agies pour limiter le désir et la crainte qu'elle avait de ce passage à l'acte qui a fini par survenir avec des effets très pesants sur l'avenir de son fils. Donc tout le registre agi induit par les fantasmes parentaux inconscients, même s'ils ne conduit pas jusqu'à l'inceste, donne, malgré tout, une forme particulière au comportement des parents et induit le développement de l'enfant dans une certaine direction. Je voudrais vous donner encore un exemple d'un fantasme parental particulier recueilli dans ma propre pratique. Il s'agit d'un fantasme maternel qui pourrait être exprimé de la façon lapidaire dans la formule suivante : " je serai ton homme mon fils". Le cas clinique où il est apparu de façon assez éloquente était - trop rapidement- celui-ci : cette mère traitait son fils comme un mari machiste et jaloux, elle l'isolait beaucoup par rapport aux autres enfants. Elle le maintenait toute la journée du mercredi à la maison, en lui donnant des consignes avec des tâches ménagères qu'il devait réaliser ; elle avait un magasin en face de la rue, elle regardait tout ce qui se passait, et elle suivait le déroulement de toutes les tâches auxquelles l'enfant était assigné. Un jour, cette mère qui épiait donc son fils d'une manière très serrée, comme je vous l'ai indiqué, mais aussi dans ses conduites corporelles, surprend son fils en érection, elle a, à ce moment là, une vive réaction de colère et menace : "ça ne va pas durer longtemps". Devenu adulte, ce garçon a développé une forme de sexualité particulière, il avait choisi un métier que choisissent volontiers les femmes aimant l'exercice de l'autorité. D'autre part, il s'était engagé, sans être exclusivement homosexuel, dans une vie où il avait exclu tout engagement à durée indéterminée avec une femme ; il n'avait eu que de brèves liaisons féminines et recherchait essentiellement des expériences homosexuelles furtives : "ça ne durait pas longtemps". Ses conduites sexuelles étaient d'une certaine manière fidèles à l'assignation maternelle, étaient une sorte de symptôme de fidélité à cette mère : il lui fallait rester en position féminine, et si jamais il se risquait à un désir sexuel propre à son sexe, "ça ne devait pas durer longtemps", pas plus que l'érection surprise par sa mère. D'autres cas m'ont fait retrouver ce fantasme : "je serai ton homme mon fils" ou d'une manière quelquefois plus subtile : "pour toi au moins, je serais un homme, mon fils". Je crois que l'on peut retrouver des formulations fantasmatiques de ce genre relativement nombreuses ; certaines sont très contraignantes et influent grandement sur la construction de la vie fantasmatique des sujets ainsi que sur la construction de leur identité. Les enfants ne peuvent pas ne pas être perméables aux fantasmes de leurs parents, surtout quand ceux-ci sont soutenus par des agir qui ne laissent pas une certaine marge de jeu, de liberté. Il faudrait pouvoir en prendre et en laisser par rapport aux fantasmes de ses parents, mais dans beaucoup de cas, leur reprise par les enfants pèse d'un poids considérable. Les enfants absorbent les fantasmes de leurs parents, peuvent s'en nourrir ou s'en empoisonner mais ne s'en dégagent pas si aisément. Une mère se plaignant de son fils disait un jour à une amie : " Mon fils, je lui ai tout donné, et vous savez ce qu'il a fait ? Il a tout pris.". Même mes fantasmes ignorés, aurait-elle pu ajouter.