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À corps et à cri (1ere partie) : Empreintes des fantasmes originaires
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 35 Auteur(s) : Catherine Chabert
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Ma première réaction face à l'intitulé de cette table ronde Fantasmes parentaux a été la perplexité. J'avais initialement été sollicitée par B. Golse et A. Braconnier sur celle consacrée au destin de l'originaire mais comme je ne pouvais être présente hier -ce dont je vous prie de m'excuser- ils ont eu la gentillesse de maintenir leur proposition en me "déplaçant" du côté donc des fantasmes parentaux. Ma perplexité ne m'abandonnant pas, je leur ai demandé rapidement, presque furtivement ce qu'ils entendaient par "fantasmes parentaux" et ils ont eu la bonne idée de ne pas me répondre tout de suite si bien qu'une fois la question posée, elle m'est apparue comme une voie possible de travail. Ce qui m'a retenue d'abord, c'est l'adjonction de "parental" au fantasme. J'ai pensé immédiatement que ce n'était pas une conception freudienne, que la nature du fantasme était d'être, dans son énonciation, essentiellement anonyme, générale, voire dépouillée - à l'instar du fantasme "On bat un enfant" ou de sa version symétrique "Un enfant est battu". Je pensais aussi, toujours à propos de la nature du fantasme que son destin était paradoxalement de revenir à l'originaire -je veux dire aux fantasmes originaires- et que son incarnation relevait surtout d'opérations traductrices susceptibles de produire des rêves, des scènes, voire des comportements ou encore de s'exprimer grâce à la construction de "fantaisies" dont la part consciente constituait toujours le point d'appel. Par là-même, se profilait pour moi le problème de l'identification du fantasme, de sa singularité personnalisante ou fonctionnelle : des fantasmes filiaux, fraternels, conjugaux, parentaux seraient-ils repérables de manière précise sans que soit abandonnée pour autant la définition fondamentale notamment en ce qui concerne sa qualité inconsciente et son inaccessibilité. Au delà du temps de mes résistances -et celles-ci me font toujours m'obstiner davantage car, comme vous le savez, les résistances sont un moteur formidable- la mise en perspective proposée aujourd'hui entre fantasme et "parentaux", s'est peu à peu imposée à moi dans la pluralité de réflexions et d'associations partant dans des directions diverses... Je me suis demandée si "parentaux" concernait les représentations inconscientes des parents concernant leur enfant -bébé ou adolescent- ou si l'adjectif sollicitait plutôt les représentations des enfants concernant leur parents, alors qu'avec évidence, c'est la première interprétation qui est la bonne, le maintien de l'indécision permet de penser le caractère commun, partagé, voire transmis, un matériau transitionnel en quelque sorte qui n'appartient ni à l'un ni à l'autre mais à tous en même temps. Une indécision qui parfois pourrait s'engager dans la confusion lorsque les limites s'avèrent poreuses entre le moi et ses objets. Bien entendu, le pluriel "parentaux" sans distinction entre père et mère, entre masculin et féminin m'a arrêtée. Fallait-il revenir à la note de Freud dans Le moi et le ça à propos de la première identification, celle avec le père de la préhistoire personnelle. Je le cite : "Peut-être serait-il plus prudent de dire : avec les parents, car père et mère, avant la connaissance sûre de la différence des sexes, du manque de pénis, ne se voient pas attribuer une valeur distincte ?" Dans cette perspective, "parentaux" renverrait à une absence de distinction, de différence entre père et mère, et viendrait inscrire la singularité de la parentalité dans la clinique relationnelle, au sens le plus commun du terme, mais aussi dans un réseau fantasmatique de représentations et d'affects internes, témoignant de la particularité de liens pris à la fois dans une topique et une économie spécifique. L'infléchissement narcissique y trouverait des traces évidentes -qu'on se souvienne du texte de Freud dans Pour introduire le narcissisme aussi bien dans l'élation idéalisante que dans la déception, dans l'ambivalence des sentiments et son impossible acceptation. Ma première hypothèse, banale au demeurant, serait donc celle d'une bascule pulsionnelle narcissique prévalente dans les fantasmes "parentaux", en apparence plus évidente lorsqu'il s'agit d'un tout petit enfant . En apparence car comment oublier sa place dans l'organisation du Complexe d'Oedipe et de la castration ? On pourrait peut-être en effet repérer dans les fantasmes parentaux, les deux temps de la sexualité humaine et la scansion de l'après-coup, à l'adolescence, avec son cortège de reviviscences oedipiennes, de désir, d'excitation et de renoncement dans une sorte de renversement qui offre et interdit le fils ou la fille comme tentation amoureuse au même que, jadis, le parent, alors l'enfant s'est vu à la fois offrir et interdire ses objets d'amour originaires. Chemin faisant la seconde question que je souhaite évoquer -il n'est pas question de la traiter aujourd'hui dans le temps qui m'est imparti- pourrait se formuler ainsi : "les fantasmes "parentaux" ne sont-ils pas, finalement, tissés par la trame des fantasmes originaires ? Ne constitueraient-ils pas les variantes possibles de ces fantasmes susceptibles de se traduire dans des versions différentes, dans des changements de points de vue qui relèvent d'une mobilité identificatoire plus ou moins effective, selon les moments de la vie, selon les individus, mais qui, finalement sont construits à partir du même synopsis ? Se retrouveraient alors, au-delà de situations cliniques singulières, les repères essentiels de la scène primitive et de la castration traversées bien sûr par la séduction -si vivement active à l'adolescence des deux côtés (des parents et de l'adolescent). Une place à part, comme toujours peut être ménagée au fantasme de retour au sein maternel- dans lequel l'amour du même et la mort s'entremêlent parfois de façon surprenante. Pour illustrer ma première hypothèse, de l'infléchissement inéluctablement narcissique des fantasmes parentaux, je vous livre une séquence du discours de la jeune mère célibataire (séduite et abandonnée) d'une petite fille de 4 ans qu'elle appelle "Bébé". "Vous savez, c'est comme si je portais des oillères qui m'empêchaient de regarder de côté ou en arrière. Je ne permets de penser qu'au travail de chaque jour, à la préparation des repas et à l'avenir de bébé. Je (lui) fais faire des mises en plis au salon de coiffure (la mère est coiffeuse) mais elles ne tiennent pas et il faut qu'elle ait une permanente. Je ne veux pas la lui faire moi-même. Peut-être l'emmènerai-je chez un grand coiffeur quand j'irai au congrès de la parfumerie. Elle en veut une. Bébé a beau être jeune, elle a déjà autant d'ambition que moi. Elle profite si bien de ses leçons de danse et de diction ! L'année prochaine, je veux qu'elle commence le piano. Je crois qu'il lui serait utile de jouer d'un instrument. Son professeur de danse lui donnera un numéro à la prochaine soirée. Plus tôt elle débutera dans sa carrière, mieux cela vaudra pour nous deux". Quelques semaines plus tard, un simple accident change radicalement le discours de la mère qui sombre dans la déception : "Vous savez ce que j'ai toujours dit, si une enfant est soignée, élégante et jolie, elle sera charmante et intelligente. Mais d'une enfant sale et laide vous ne pouvez rien attendre. Bébé est si honteuse d'avoir perdu ses cheveux et d'avoir la tête bandée qu'elle est dégoûtée de tout. Elle ne fait plus aucun effort pour parler correctement, aucun effort pour quoi que ce soit. Je ne peux plus en venir à bout." Voilà qui donne raison à Freud et au passage consacré, en 1914, à His majesty the baby. Je crois cependant utile de préciser que j'ai prélevé ce fragment dans le roman Le cour est un chasseur solitaire écrit par une grande adolescente de 19 ans, Carson Mac Cullers. Pour mettre à l'épreuve ma seconde hypothèse, celle de la prégnance des fantasmes originaires, j'emprunterai un exemple au cinéma, à un cinéaste. Je veux parler de Louis Malle : rapidement d'abord, Le souffle au cour, qui, en son temps a défrayé la chronique. Vous connaissez l'histoire : un adolescent est initié amoureusement, sexuellement par sa mère. A qui appartient cette réalisation de désir, à qui appartiennent les fantasmes qui la sous-tendent ? Au fils ? A la mère ? Le film - scandaleusement - finit bien : le garçon termine la nuit commencée avec sa mère, dans le lit d'une fille de son âge. et tout le monde est content. Pourtant, trente ans plus tard, Louis Malle réalise Passion fatale : un homme tombe éperdument, follement amoureux de la future femme de son fils. Il la séduit. Le fils les surprend et pris d'effroi indescriptible devant la scène, il recule et bascule dans la cage de l'escalier. C'est la séquence suivante qui m'intéresse, celle où l'on voit Jeremy Irons, le père, descendant nu, les cinq étages, et là, en bas, prenant son fils mort dans ses bras : comment ne pas penser, alors, à une étrange Pieta qui mêle la mort et la sexualité, l'enfant et le jeune homme, la mère et le père, l'homme et la femme ?