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À corps et à cri (1ere partie) : Naître, renaître, être
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 32 Auteur(s) : Françoise Moggio
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Naître et ensuite ? Interrogeait le titre d'un livre qui connut un certain succès il y a quelques années. Être : répondrait, sans doute D. Winnicott, qui a pensé aussi bien le bébé que l'adolescent. Entre naissance et adolescence des liens existent, indubitables, mais peut-on vraiment en faire des processus si proches que l'on en vienne à utiliser une terminologie semblable comme tendrait à nous le faire penser le titre de notre table ronde ? La naissance est un phénomène ponctuel, d'une extrême complexité biologique, défini comme "le commencement de la vie indépendante pour un être vivant au sortir de l'organisme maternel". L'adolescence est un phénomène biopsychique marqué par une processualité de plusieurs années. Entre les deux, comme nous l'a appris Freud il y a tout le développement psychosexuel et ce phénomène propre à l'homme du biphasisme de la sexualité. Le "re" de renaissance peut nous faire craindre la marque de la répétition, de l'identique, or l'après-coup est un remaniement de la vie pulsionnelle du sujet dont il faut espérer qu'il ne soit pas seulement marqué du sceau de la répétition, mais qu'au contraire la rencontre avec l'objet, la redécouverte de l'objet, aboutisse à cette alchimie complexe qu'est l'amour sous forme de la réunion des deux courants tendre et sensuel, tandis que "les zones érogènes se subordonnent au primat de la zone génitale". Rappelons nous aussi que Freud dans une note de bas de page du chapitre 3 des Trois essais sur la théorie sexuelle, intitulé Les métamorphoses de la puberté (1915 et 1924), dit " à quel point la sexualité infantile se rapproche de l'organisation sexuelle définitive par son choix d'objet et par le développement de la phase phallique". Cependant, on voit bien, comme nous le proposent nos organisateurs Bernard Golse et Alain Braconnier dans leur argument introductif publié dans le Carnet Psy, comment la séparation peut être un des dénominateurs communs des deux temps. On peut y ajouter, dans les cas difficiles, la notion de "traumatisme" au sens d'un formidable bouleversement de l'économie libidinale du sujet pouvant représenter une menace effractive et désorganisatrice. Dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud, à propos de la naissance, prend pour fil conducteur l'angoisse. On se rappelle ses propos : "la première expérience d'angoisse, chez l'homme tout au moins, est la naissance, qui signifie objectivement la séparation de la mère et pourrait être comparée à une castration de la mère (selon l'équation enfant=pénis)." Toutefois Freud ajoute "la naissance n'est pas vécue subjectivement comme séparation de la mère car celle-ci est en tant qu'objet, complètement inconnue du fotus absolument narcissique". Les connaissances d'aujourd'hui, bien différentes de celles de 1926, sur le bébé, ne contredisent cependant pas cette conception. Freud écrit encore : "le fotus ne peut rien enregistrer d'autre qu'une perturbation considérable dans l'économie de sa libido narcissique. De grandes quantités d'excitation lui parviennent, sources de sensations de déplaisir nouvelles ; de nombreux organes obtiennent de force une augmentation des investissements, sorte de prélude de l'investissement d'objet qui va bientôt commencer". On le sait, dans cet article, Freud réfute l'idée développée par Rank de la naissance comme prototype de l'angoisse qu'il considère, lui, "comme réaction à l'absence ressentie de l'objet". Mais la seule notion d'angoisse de perte, de séparation ne lui suffit pas. Il insiste sur le point de vue économique : "si le nourrisson manifeste un désir si vif de voir sa mère, ce n'est pas parce qu'il sait par expérience qu'elle satisfait tous ses besoins sans délai. La situation qu'il considère comme "danger", contre laquelle il veut être garanti, est par conséquent celle de l'insatisfaction, de l'accroissement de la tension du besoin, en face de laquelle il est impuissant". Il faudrait citer ici tout le texte freudien. Je n'en retiendrai encore que deux idées centrales : 1) l'absence de la mère devient, désormais, dit Freud, le danger à l'occasion duquel le nourrisson donne le signal d'angoisse ; 2) l'angoisse apparaît comme le produit de l'état de détresse psychique du nourrisson corrélative de son état de détresse biologique. Une dernière citation pour clore ce survol : "la vie intra-utérine et la première enfance sont bien plus en continuité que ne nous le laisse croire la césure frappante de l'acte de la naissance. L'objet maternel psychique remplace pour l'enfant la situation fotale biologique. Ce n'est pas une raison pour oublier que dans la vie intra-utérine la mère n'était pas un objet pour le fotus, et qu'il n'y avait alors pas d'objet". La mère n'est pas un objet pour le fotus. Mais le fotus est un objet pour la future mère et pour le futur père. On connaît, et je n'y reviendrai pas, la théorisation de Serge Lebovici quant à l'enfant imaginaire, fantasmatique et réel. La naissance est, du côté de la mère, un tout aussi formidable bouleversement économique et somato-psychique que pour le bébé. Il en est de même pour le père même si celui-ci ne le vit pas directement dans son être corporel. Je vous renvoie sur ce sujet aux contributions d'Annette Wattillon, Albert Ciccone et Bernard Golse dans le livre paru sous la direction de Christine Anzieu et Michèle Pollack-Cornillot Les pratiques psychanalytiques auprès des bébés. L'accouchement fait partie des récits que se transmettent les femmes entre elles, récits infiltrés des fantasmes individuels et de l'espèce. Je vous invite, si vous n'en avez pas déjà eu la curiosité, à aller faire un tour sur les forums de discussion de femmes enceintes sur Internet, ce grand palabre d'aujourd'hui. Et les femmes, futures mères, sur nos divans, en parlent aussi d'abondance. Sylvain Missonnier me rappelait, fort à propos, qu'autrefois l'état de grossesse conduisait à suspendre l'analyse. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Dans mon expérience d'analyste, j'ai écouté plusieurs patientes pendant et après leur grossesse. Il n'est pas rare d'ailleurs que l'investissement de l'analyste et celui du bébé puissent entrer en conflit, rappelant les conflits anciens, mais préfigurant aussi les conflits à venir de "l'état de parent". Sur ce point, la question de la parentalité et de son propre processus parallèle au processus développemental du bébé jusqu'à l'état d'adulte, connaît sans doute deux acmés au moment de la naissance, du devenir parent, et au moment de l'adolescence où il faut cesser d'être le parent d'un enfant. Philippe Jeammet insiste beaucoup sur les pathologies de la séparation à l'adolescence. On se souviendra à ce propos du succès du film Tanguy qui traite humoristiquement de ce problème. Je voudrais rapporter ici les propos d'un homme en analyse avec moi, père de deux adolescents : un fils de 19 ans qui lui donne quelques soucis et une fille de 12 ans. Son fils qui a du mal à passer son bac - on peut donc penser à se séparer et à grandir - sèche les cours et il m'en a déjà parlé plusieurs fois. Lui-même, mon patient, est à un moment compliqué de sa vie professionnelle. Il se sent coupable de ne pas fournir un "bon modèle" à son fils. Son propre père a été un autodidacte parvenu à un poste très important et il l'admire beaucoup, admiration teintée d'une très forte ambivalence. Non content d'échouer à ses études, le fils fait des soirées très arrosées qui aboutissent à plusieurs reprises à l'intervention de la police. Mon patient se sent très en colère mais au moment où il s'apprête à le réprimander, il s'effondre en larmes et court s'enfermer dans les WC. Dans la séance il se remémore la peur de son père en colère et ses longues stations dans les WC où il ruminait de sombres idées de vengeance, dont il y a fort à parier qu'elles étaient quelque peu parricidaires. Après cette séance il se décide à parler très longuement avec son fils, calmement. Quelques temps plus tard il me dit : "A. semble aller mieux, ses notes au bac blanc sont plutôt satisfaisantes". Et il associe directement sur sa fille : "M. c'est incroyable comme elle a changé ; je la regardais hier et tout à coup je l'ai vue autrement ; elle mesure au moins 1m65 et puis elle s'oppose, surtout à sa mère. Un silence. Mes enfants deviennent grands.". Mais je peux penser que quelque chose de sa contre-identification paternelle a changé lui permettant de voir ses enfants autrement. Pour en revenir au bébé et à ses parents, plus précisément à sa mère, je voudrai vous rapporter ici très brièvement les fragments d'une séance avec une patiente qui vient d'accoucher d'un premier enfant. Il s'agit de sa première séance qui a donc nécessité qu'elle se sépare de son bébé. Elle est cependant très contente de me retrouver car, me dit-elle, elle a besoin, ce sont ses termes, de venir me faire le récit de tout ce qui c'est passé. Elle parle vite et abondamment et me fait un récit haut en couleurs de cette naissance qui lui faisait très peur, surtout l'acte d'accoucher. Finalement tout s'est bien passé. Dans le fil associatif émergent deux rêves : le premier a été rêvé à la maternité, le second dans la nuit qui précède la séance. 1er rêve : C'est sa deuxième nuit à la maternité et elle confie son enfant à la puéricultrice pour pouvoir dormir. Celle-ci lui dit qu'elle donnera un biberon vers 4h du matin. Ma patiente fait un cauchemar : une vieille femme menaçante fait quelque chose, elle ne sait pas exactement quoi à la bouche du bébé. Peut-être l'allaite-t-elle ? Elle se réveille angoissée et regarde l'heure. Il est 4h et elle a une montée de lait. La lecture du rêve lui est facile. Mais que penser de l'heure du rêve ? Peut-on y voir un témoignage de cet accordage psychique si justement nommé par Daniel Stern pour sa valeur métaphorique musicale ? 2ème rêve : c'est elle sous sa forme féminine actuelle mais elle a 8 ans. Elle se sent très paniquée car elle doit s'occuper de triplés. L'âge de 8 ans la renvoie à des évènements précis de son enfance, qu'il n'y a pas lieu de rapporter ici, mais qui furent indubitablement traumatiques. Quant aux triplés il semble bien qu'ils viennent représenter le formidable besoin du bébé qui l'effraie. Ne va-t-elle pas être submergée ? Mais il s'agit aussi de nos trois séances hebdomadaires dont elle a tant besoin. Dans les séances suivantes d'autres rêves viendront tous parler du bébé réel auquel elle s'ajuste progressivement et pas toujours facilement mais aussi du nourrisson en elle qui par le biais de l'identification à son bébé d'une part et de la régression analytique d'autre part réclame son dû. L'économique est bien au premier plan. Pour en revenir à l'adolescence, le concept de séparation/individuation développe par P. Blos et issu de la psychanalyse malhérienne n'est pas pour moi une référence théorique centrale, tout comme la théorie de l'attachement en ce qui concerne le bébé. Je me réfère plus volontiers à Freud bien entendu, j'ai déjà mentionné les 3 essais, mais aussi aux textes winnicottiens, à Evelyne Kestemberg dont l'article Identités et identifications à l'adolescence m'est toujours un outil précieux, à ceux de Laufer dans la poursuite des travaux d'Anna Freud ou encore à Raymond Cahn et à ses travaux sur la subjectivation pour les auteurs psychanalystes qui ont plus particulièrement travaillé l'adolescence. L'angoisse de séparation au sens clinique du terme lorsqu'elle est massive chez l'adolescent mais aussi chez l'enfant me paraît plutôt relever de troubles border-line et je vous renvoie là dessus aux travaux théoriques d'André Green. Un dernier bref extrait clinique. J'ai eu en analyse une jeune femme dont le symptôme était l'infécondité. Elle avait présenté, à l'adolescence, un effondrement avec une problématique anorexique et une dimension dépressive très importante. Il ne faisait pas de doute pour elle que infécondité et problèmes de l'adolescence avait partie liée. L'analyse lui a permis d'être enceinte une première, puis une seconde fois. C'est à cette deuxième maternité que je voudrai plutôt m'intéresser. Son bébé est une petite fille et l'allaitement, qui ne lui avait posé aucun problème avec son premier bébé, s'avère difficile. Le bébé ne grossit pas suffisamment ; elle a le sentiment que le pédiatre la juge sévèrement ; elle se déprime. Il apparaîtra évident que le sexe de son bébé est déterminant dans ses difficultés transitoires, la renvoyant à sa propre problématique avec sa mère et à toute sa conflictualité adolescente. Ce sont des thèmes que nous avions déjà beaucoup travaillé mais la naissance de sa fille vient en quelque sorte mettre en drame la question mère-fille, l'actualiser. En outre le suspens temporaire de l'analyse la confronte à la perte de l'analyste dans son rôle de tiers séparateur, celui qui permet d'espérer que "deux ne seront pas laissés à eux-même, dans le risque confus d'en revenir à un". Je cite là Jacques André et vous renvoie aux contributions de son livre Mères et filles, la menace de l'identique, le temps ne me permettant pas d'en dire plus. Je le cite à nouveau "c'est devenu une grande banalité que de relier la séparation à la première d'entre elle, la naissance. D'où peut venir l'assurance que la naissance sépare, que l'histoire est possible et que la vie ne sera pas simple reproduction quand le même engendre le même ? Dans l'angoisse de séparation ce n'est pas, en dépit des apparences, la séparation qui est angoissante mais son impossibilité". Cet épisode difficile s'autoguérira et me sera rapporté plus tard, à la reprise de l'analyse que d'ailleurs il relancera dans un approfondissement des vicissitudes du lien primaire à l'objet. Je me rends compte en terminant ses brefs propos que m'ont inspiré le titre de notre symposium qu'avec un certain paradoxe, mes vignettes cliniques ont toutes été tirées de mon expérience d'analyste d'adulte. Le paradoxe n'est qu'apparent, il reflète, je crois, ma position profonde. Certes je suis analyste d'enfant, et au sein de cette activité, je mène ces dernières années, avec plusieurs de mes collègues au Centre Alfred Binet à Paris, une réflexion théorico-clinique plus volontiers centrée sur mon travail de psychanalyste avec les bébés et leurs parents, mais je ne saurai me définir comme psychanalyste de bébé, d'adolescent, ou de quelque autre tranche d'âge de la vie, l'expérience et la théorie formant pour moi un tout indissociable. Je terminerai en citant Winnicott (le concept d'individu sain, monographie de la RFP) "La vie, c'est quoi ? Sans qu'il soit nécessaire d'apporter une réponse à cette question on peut convenir que c'est quelque chose qui relève d'avantage de l'être que du sexe" et je propose d'ajouter de l'âge à cette citation.