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À corps et à cri (1ere partie) : Les destins de l'originaire
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 29 Auteur(s) : Claudine Geissmann
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Il m'a semblé intéressant aujourd'hui puisque nous parlons du destin de l'originaire, de mettre en parallèle le travail effectué sur l'originaire dans le concept d'après-coup -plus précisément dans le couple avant-coup/après-coup et dans le concept d'oscillation entre positions schizo-paranoïde et dépressive. Freud a finalement utilisé le terme de Nachträglischkeit- trois fois dans son ouvre selon la Standard Edition, plus souvent il est vrai l'adverbe Nachträglish. C'est l'école française avec Lacan, ainsi que le soulignent Laplanche et Pontalis, qui a attiré l'attention sur ce terme d'après-coup. L'école kleinienne, avec l'accent qu'elle met sur la vie fantasmatique, les relations d'objet précoces et la précocité de la vie sexuelle, n'a pas eu besoin de recourir à la notion d'après-coup (deferred action en anglais). Il ne s'agit pas de superposer les deux concepts, au risque de les aplatir l'un sur l'autre, mais de montrer comment, malgré les différences de pensées dans les courants français et kleinien, l'un et l'autre ont dû mettre en place un concept permettant la transformation de l'originaire. Nous allons dans un premier temps revenir sur le couple avant-coup/après-coup, puis sur l'oscillation entre les deux positions kleiniennes, ce que Bion a transcrit dans le signe symbole PS<-->D que vous connaissez. Enfin, viendra la discussion. I - Le concept d'après-coup et le couple avant-coup/après-coup Je ne reviendrai pas longuement sur l'histoire de ce concept chez Freud (on en a parlé ce matin) et ne ferai que citer L'Esquisse (1895), Les Lettres à Fliess (1896-1897) et Les souvenirs couvertures (1899), où il met en évidence à côté de la voie progrédiente, une voie rétrograde possible. Je le cite : "Suivant que s'établit l'un ou l'autre rapport temporel entre couvrant et couvert, on peut qualifier le souvenir couverture de rétrograde ou d'anticipant". Dans le courant français, l'histoire de ce concept s'arrête en 1917 avec L'Homme aux loups, ainsi que l'écrit J. Laplanche dans son ouvrage La Révolution copernicienne inachevée. Je voudrais y inclure Au delà du principe de plaisir qui date de 1920. Dans ce texte, si discuté, S. Freud adopte délibérément un point de vue économique. Il introduit la notion de sensation de plaisir et de déplaisir, articule le principe de plaisir avec le principe de réalité, ce dernier pouvant modifier le premier, lorsque le moi dans l'accomplissement de son évolution va devoir faire face, soit à des difficultés provenant du monde extérieur, soit à des conflits et des divisions au sein même de la réalité psychique. Si certaines de ses tendances sont incompatibles avec le fonctionnement moïque, elles vont se trouver éliminées par le mécanisme du refoulement. Elles réapparaîtront cependant, un certain nombre en tout cas, sous forme de déplaisir. S'appuyant sur ce qu'il sait de la névrose de transfert, Freud étudie la compulsion de répétition à laquelle se soumet le principe de plaisir et qui viendra sans répit assiéger le moi, en ramenant vers lui, par des voies détournées, des éléments qu'il pouvait espérer avoir refoulés, enfouis, immobilisés définitivement. Ce texte est très important parce qu'il me paraît élargir chez Freud le champ du concept d'après-coup. Certes, il passe d'une théorie de la mémoire et de la temporalité, dans le champ inconscient-conscient, à une théorie adoptant résolument un point de vue dynamique et économique ; mais il s'agit toujours d'un moi qui, pour maintenir sa cohérence, va utiliser le refoulement pour tenir à distance, enfouis, des éléments qui tentent de remettre en question cette cohérence même. Ce concept d'après-coup, avec la trace introduite qu'il suppose, Freud y fait allusion encore dans Note sur le bloc magique (1925) quand, s'intéressant à nouveau aux liens entre l'inconscient et les perceptions, il écrit (p. 143) : "Ce serait comme si l'inconscient, par le moyen du système préconscient-conscient, tendait en direction du monde extérieur des antennes qui, après qu'elles en ont dégusté les excitations, sont rapidement retirées". C'est à ces antennes que nous allons nous intéresser en abordant l'avant-coup dans sa relation à l'après-coup. Freud nous donne maints exemples de son intérêt pour l'avant-coup, en tant que tel et dans son lien à l'après-coup, dans Des souvenirs-couvertures, dans L'homme aux loups et dans Le Petit Hans. Dans tous les cas, le mécanisme de défense cité est le refoulement -peut-être est-il moins défini dans Le bloc magique, où il parle d' "antennes retirées", ce qui donne une importance toute particulière au "ça" qui, après avoir "dégusté" se retire. De toute façon, nous nous situons dans la réalité psychique, la représentation existe, même si elle est enfouie, refoulée, falsifiée, sujette à remaniements. Mais, le matériel clinique nous l'a montré, il existe également des cas de figure de l'après-coup où d'autres mécanismes de défense que le refoulement sont en jeu. Nous nous situons alors à des niveaux plus archaïques du fonctionnement psychique, où la représentation n'a pu être élaborée, et où sont à l'ouvre clivage et déni, et identification projective - nous y reviendrons. En prenant en compte les textes de Freud d'après 1917, je distinguerai donc le souvenir-couverture, situé dans la réalité psychique lié à l'angoisse de castration, et utilisant le mécanisme de défense qu'est le refoulement, de l'image mentale clivée et projetée, qui n'a pu pénétrer dans la réalité psychique faute de représentation possible. C'est peut-être J. Laplanche, avec la mise en évidence dans son ouvre du signifiant énigmatique, qui nous interroge le mieux sur cet avant-coup dans son rapport à l'après-coup. La séduction lui apparaît en tant que situation universelle et originaire au fondement de la relation interhumaine (p. 332). Elle est une relation dissymétrique entre un enfant et un adulte. Je le cite (La révolution copernicienne inachevée,1992) : "Un enfant va se voir confronté à un monde adulte qui lui envoie des messages imprégnés de significations sexuelles, inconscientes (pour l'émetteur lui-même), messages perçus par l'enfant comme énigmatiques soit comme "à traduire". Pour Laplanche, c'est cet "à traduire" qui est le lien entre l'avant-coup et l'après-coup. Il introduit le temps par le moyen de la traduction du message que l'enfant va devoir faire. La traduction est à la fois un se-porter-en-avant et un laisser-en-arrière. "L'être humain, écrit-il encore, n'est tendu vers un avenir que parce qu'il est autothéorisant et autotraduisant. Chaque circonstance importante de sa vie (il prend les exemples d'un deuil ou d'une psychanalyse) est pour lui l'occasion de remettre en cause la traduction présente, de la détraduire en se tournant vers un passé, et de tenter une meilleure traduction de ce passé (traduction plus englobante, moins refoulante, avec des moyens renouvelés)". Dans une note de bas de page (p. 334), J. Laplanche précise que "la Nachträglichkeit freudienne reste écartelée entre deux visions à sens unique : celle de l'action différée du passé sur le présent, et celle de la compréhension réatroactive du présent vers le passé et qu'une conception dialectique de ce concept n'est possible que grâce au prototype que propose le procès de la traduction". Dans ce détraduire en se tournant vers le passé et ce retraduire orienté vers le présent, n'y a-t-il pas une similitude possible avec l'oscillation entre position schizo-paranoïde et position dépressive ? C'est ce que nous allons examiner. II -L'oscillation entre les positions dépressive et schizo-paranoïde et l'équation bionienne PS<-->D C'est à partir de 1946 que M. Klein peut formuler une théorie cohérente du fonctionnement psychique, après avoir écrit ses deux articles fondamentaux que sont en 1934 Contribution à l'étude de la psychogenèse des états maniaco-dépressifs, où elle décrit la position dépressive et, en 1946 Notes sur quelques mécanismes schizoïdes où elle définit la position schizo-paranoïde. Toute son ouvre va s'ordonner autour de ces deux positions et de la capacité que peut avoir l'individu d'élaborer une névrose infantile dans la position dépressive. Il faut entendre le concept de position dans une perspective structurale et non chronologique, ainsi que le souligne Hanna Segal dans le chapitre 10 de son ouvrage Melanie Klein, développement d'une pensée (PUF, 1982) : "Avec le concept de position, écrit-elle, M. Klein permet de définir une organisation du moi -d'un moi primitif- avec l'état du moi, la nature de la relation aux objets internes, la nature de l'angoisse et la mise en place des défenses spécifiques". Le passage de la position schizo-paranoïde à la position dépressive est le passage fondamental d'un fonctionnement psychique de nature psychotique -précisons cependant que pour M. Klein si les angoisses et les défenses sont de nature psychotique, le moi primitif de l'enfant ne l'est pas- à un fonctionnement névrotique. Celui-ci se caractérise par une différenciation entre la réalité interne et la réalité externe et la constitution d'une réalité psychique permettant l'épreuve de la réalité, c'est-à-dire permettant au moi de confronter ses fantasmes à la réalité. C'est dans l'articulation entre ces deux positions que vient prendre place la névrose infantile. De son élaboration déprendra la qualité de la vie psychique de l'individu. La position dépressive pour M. Klein n'est jamais complètement élaborée, ce qui veut sans doute dire que pour elle la névrose infantile qui en est l'expression n'est jamais complètement résolue et qu'une partie psychotique reste à l'ouvre dans la psyché. À chaque moment de la vie (un deuil, une psychanalyse par exemple, pour reprendre les exemples de Laplanche) il faut choisir soit de régresser vers un mode de fonctionnement schizo-paranoïde pour fuir la douleur dépressive, soit accepter d'élaborer cette douleur dans le cadre de la position dépressive, de la névrose infantile. Il faut souligner ici l'un des intérêts majeurs de cette théorisation de l'oscillation entre les deux positions car, en permettant la coexistence dans le moi d'éléments psychotiques et névrotiques elle a été à l'origine de la conduite de cures analytiques de psychotiques par les analystes kleiniens et post-kleiniens. Bion s'est ainsi plongé dans la psychanalyse des psychoses. Ce qui l'intéressait chez ces patients psychotiques, c'est une qualité particulière du travail psychique. Cette qualité, cette façon d'être au monde, il la retrouve à l'ouvre chez tout être humain ; ainsi, écrit-il à la fin de son remarquable article intitulé Différenciation de la part psychotique et de la part non psychotique de la personnalité, en 1974, dans la Nouvelle revue de Psychanalyse : "Je pense en particulier au rôle de l'identification projective dans la partie psychotique de la personnalité, en tant que substitut du refoulement dans la partie névrotique de la personnalité. Les attaques destructrices du patient contre son moi et la substitution de l'identification projective au refoulement et à l'introjection doivent être perlaborées. De plus, j'estime que cela est vrai des névroses graves chez qui, j'en suis persuadé, la personnalité psychotique est cachée par la névrose, tout comme la personnalité névrotique est masquée par la psychose chez le psychotique, et qu'il faut les mettre à nu pour pouvoir les traiter". Bion introduit deux éléments nouveaux et précieux pour mon hypothèse de travail : 1- Il fait de l'identification projective un substitut du refoulement en tant que mécanisme de défense 2- Il précise l'articulation-oscillation entre les deux positions schizo-paranoïde et dépressive. Déjà, dans Éléments de psychanalyse (1963), il insiste sur le fait que cette articulation n'est ni génétique ni linéaire, mais au contraire implique la notion d'oscillations entre deux pôles structuraux. Il voit les moments d'intégration et de désintégration comme un mouvement pendulaire entre les deux positions et il symbolise cette relation par le signe PS<-->D, qui va devenir un des piliers de sa théorisation. Il enrichit cette relation, cette oscillation, en situant en son sein ce qu'il dénomme le "fait choisi" empruntant cette terminologie à Poincaré (1908, Science et méthode). Il entend définir ainsi un fait qui donne de la cohérence aux objets dans la position schizo-paranoïde et introduit ainsi à la position dépressive. Discussion Mettre en parallèle le travail effectué dans le couple freudien avant-coup/après-coup, et l'équation bionienne PS<-->D peut déconcerter car ils se situent dans deux courants de pensées différents. Il nous faut donc tenir compte de ces différences théoriques existant entre ces deux écoles qui viennent compliquer cette mise en parallèle. Je citerai 3 exemples de ces différences ayant trait à la définition du refoulement, à l'élaboration de la névrose infantile, enfin à la définition de l'archaïque. - Le mécanisme de défense qu'est le refoulement est entendu dans un sens beaucoup plus large dans l'école kleinienne. Bion fait ainsi de l'identification projective un substitut du refoulement. - Deuxième différence : en situant le temps de l'élaboration du complexe d'Odipe, et par conséquent de la névrose infantile dans la première année de la vie, alors que Freud les avait situés vers 4-5 ans, M. Klein ne modifie pas simplement un calendrier. Elle émet l'idée que ce qui est prégénital n'est pas forcément pré-odipien. Dans cette affirmation, elle contredit S. Freud. En effet, pour celui-ci, la névrose infantile est engendrée par le complexe d'Odipe, se déploie au cours de sa résolution et est liée à l'angoisse de castration. Pour M. Klein au contraire, la névrose infantile intervient précocement en tant que structure défensive contre les angoisses psychotiques sous-jacentes. Il y a là un changement de perspective. En effet, pour Freud, la fixation de la libido (d'une partie de celle-ci à un stade déterminé) est la cause de ce qui deviendra plus tard un processus pathologique, à la faveur d'une régression à ces points de fixation. Chez Klein, la fixation de la libido à un stade particulier est déjà l'effet du processus pathologique lui-même. - Troisième différence : la question de l'archaïque. Certes, le champ de l'archaïque kleinien déborde sur le champ de l'archaïque freudien en le tirant du côté de l'imago maternelle, comme chacun le sait, mais, de surcroît, et plus important ici, la conception de la nature de l'archaïque est différente. L'école kleinienne s'est inscrite dans le modèle de la continuité génétique -qui n'est pas synonyme, comme on le dit trop souvent, d'une conception linéaire- qui privilégie le processus, l'émergence du processus étant toujours repérable dans tout élément du processus, alors que l'école française s'est retrouvée autour d'un modèle structural, ou historique-structural. Malgré ces différences quant aux modèles théoriques de ces deux écoles, il me semble cependant possible de mettre en parallèle le travail psychique d'élaboration de l'originaire qui se fait dans l'un et l'autre couple. Ainsi, lorsque Laplanche écrit (p. 333) : "Les traductions nouvelles vont recouvrir cet archaïque "à traduire" -la succession des stades n'est finalement que ce mouvement de détraduction-retraduction d'un originaire selon les idiomes possibles : langage de l'oralité, de l'analité, de la génitalité", j'entends en écho Bion lorsqu'il déclare définir son signe-symbole PS<-->D comme un mouvement pendulaire entre moments d'intégration et de désintégration. En conclusion Je dirai que si penser en terme d'après-coup me semble réducteur et prendre le risque de figer la psyché et surtout le travail de l'analyste -ainsi, à titre d'exemple, pour une partie de l'école française il n'y a pas de psychanalyse de l'enfant avant l'accès à la génitalité et à l'Odipe freudien- faire travailler le couple avant-coup/après-coup et l'oscillation entre les deux positions, c'est donner de la souplesse, de la vie au fonctionnement psychique et au travail de la cure, en lien même avec ce processus permanent de "traduction". Pouvoir penser qu'à un moment difficile dans la vie, l'on se trouve devant un choix, fuir la douleur dépressive en régressant vers la position schizo-paranoïde ou élaborer cette douleur dépressive et aller vers la névrose infantile, autrement dit utiliser ce mouvement pendulaire dont parle Bion, ou encore ce processus de traduction comme l'écrit Laplanche, donne à la clinique du bébé comme à celle de l'adolescent un point commun important, porteur d'espoir grâce aux remaniements toujours possibles.