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À corps et à cri (1ere partie) : L'intersubjectivité - L'inconscient et le sexuel
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°94 - Page 22 Auteur(s) : René Roussillon
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Pour commencer et même si ce n'est pas la coutume lors une telle intervention, je voudrais vous dire le plaisir d'être parmi vous à participer à la fête de la pensée que vous nous avez préparé. A l'annonce du thème du congrès et de la participation qui m'était demandé deux remarques se sont immédiatement imposées à moi. Je n'étais pas surpris de ce thème, même s'il était, disons, "improbable" : il y a un effet d'évidence du rapprochement des travaux portant sur la première enfance et de ceux qui prennent l'adolescence pour centre, qui se manifeste dès qu'il est formulé. C'est dans ces deux domaines que se manifeste la plus grande créativité clinique ces dernières années, et il y a sûrement plus de parenté profonde qu'il ne semble au premier abord entre les travaux de ceux qui se penchent sur la clinique du premier âge et ceux qui s'interrogent sur la "révolution" du sexuel de l'adolescence, sans doute même y a-t-il une pertinence clinique essentielle dans ce rapprochement. Je reviendrais sur ce point plus loin, mais je souhaitais souligner tout de suite l'importance que revêt pour moi la double référence à la vie psychique des bébés et à la réorganisation des traces de celle-ci au moment de l'adolescence pour la clinique de la souffrance narcissique-identitaire. Que l'on me demande de me mêler au débat en cours, moi qui ne suis ni un "spécialiste" des bébés ni non plus de l'adolescence, me conduit aussi à penser, c'était ma seconde remarque, que c'est précisément à un "généraliste" de la psychanalyse que cette invitation s'adresse. La question implicite serait donc celle de ce que la clinique du bébé et celle de l'ado apportent à la pensée psychanalytique "en général" et bien sûr plus spécifiquement concernant la question de l'intersubjectivité. Donc bébé et adolescent valent alors moins comme époques de la vie, dans une perspective génétique ou développementale, que comme "modèles" pour la pensée clinique. J'en viens à la question de l'intersubjectivité. Ce concept, sur lequel on m'a demandé de centrer ma réflexion, appelle lui aussi quelques remarques préalables dans la mesure où il est le lieu d'un débat terminologique qui débouche sur un débat théorique. Je trouverais personnellement très regrettable qu'il soit confisqué par certains courants de pensée qui feraient de son utilisation leur emblème, et qui, en s'abonnant à des définitions restrictives de celle-ci, en freineraient l'exploration métapsychologique et psychanalytique. Pour ce qui me concerne j'utilise le terme "intersubjectif" pour penser la question de la rencontre d'un sujet, animé de pulsion et d'une vie psychique inconsciente, avec un objet, qui est aussi un autre-sujet, et qui présente donc les mêmes caractéristiques. Une telle définition me paraît tout à fait essentielle pour souligner la place de l'objet et de la "réponse" de l'objet aux mouvements pulsionnels du sujet, dans le devenir psychique de ceux-ci. Je me situe dans la perspective que Green désigne comme celle du "système pulsion / objet", et au sein d'un courant de pensée qui, sous différentes appellations, place la question de l'appropriation subjective au centre du processus psychique. Cette position présente bien une certaine parenté avec celle des premiers psychanalystes français qui ont évoqué l'intersubjectivité, Lacan et Lagache, même si sur de nombreux points elle peut s'en éloigner, mais par contre elle est tout à fait distincte de celle de Stern qui fait de l'intersubjectivité une dimension spécifique et séparée de la vie pulsionnelle, et plus encore du courant dit "intersubjectiviste" de la côte Est des US. Par contre elle peut trouver chez Trevarthen une référence commune à la prise en compte de la vie pulsionnelle dans l'analyse de la rencontre intersubjective. Ceci pour situer très rapidement les choses. Une autre manière d'aborder la question serait de partir de la clinique du "fait" intersubjectif fondamental que sans doute nul clinicien ne contestera. Le sujet humain se connaît, se construit et se reconnaît par et dans la rencontre avec les autres sujets avec qui il se constitue, c'est l'un des aspects fondamentaux de la configuration odipienne qui est une constellation intersubjective. En outre l'ensemble des explorations actuelles sur les premiers temps de la vie psychique donne sa pleine valeur à l'hypothèse de Winnicott d'une mère fonctionnant comme "miroir" primaire des états internes du bébé, elles ont en plus précisé que cette fonction "miroir" était nécessaire pour que le bébé puisse entrer en contact avec son propre monde affectif, voire son propre monde représentatif. Dans le même sens, l'importance des formes de la fonction symbolisante de l'objet est maintenant largement reconnue. Le chemin de soi à soi (de "Ça" à "Moi") n'est pas immédiat, il passe d'emblée par l'objet autre-sujet, l'objet en tant qu'il est un autre sujet, et le reflet de soi dans l'autre dont il dépend étroitement pour se constituer. Le narcissisme primaire ne peut plus être pensé sans la médiation de l'objet, il est parcouru par des formes d'identifications primaires qui installent d'emblée "l'ombre portée" de l'objet dans la construction du sujet et le processus d'appropriation subjective au centre de celui-ci. Mais, au-delà de la référence à la première enfance, la clinique de l'impasse contenue dans des formes de la souffrance narcissique-identitaire de l'adulte fait apparaître la collusion des défenses narcissiques avec certains aspects solispistes de la théorie et invite à reconnaître la nécessité de s'engager dans une approche métapsychologique de l'intersubjectivité. Il y a une "pénétration agie" des défenses narcissiques dans la théorie elle-même, dans la théorie du narcissisme lui-même, dont le meilleur antidote est la vigilance à reconnaître la place et la fonction de l'objet, considéré comme autre-sujet, dans l'organisation même de la vie pulsionnelle. Je ne sais pas, ce n'est pas mon enjeu actuel, si une "métapsychologie de l'intersubjectivité" est concevable, ni non plus quelle serait éventuellement son architecture d'ensemble, mais il me semble que, plus modestement, une approche métapsychologique de l'intersubjectivité implique a minima la double référence à l'existence d'une vie psychique inconsciente d'une part et à la place fondamentale du sexuel et de la vie pulsionnelle dans celle-ci. Ceci étant il faut sans doute aussi s'attendre, inversement, à ce que la prise en compte de l'intersubjectivité ait à son tour des effets rétroactifs sur notre conception du sexuel et de la vie psychique inconsciente. Par exemple et juste pour en indiquer la trace sans entrer dans la complexité des développements que celle-ci implique, la référence à l'inconscient et aux processus de négativation qui en constitue les formes et formations s'est infléchie et complexifiée ces dernières années avec la prise en compte des "pactes dénégatifs" (Kaës), "communauté de déni" (Fain), "clivage partagé, forclusion commune, pacte dénégatoire" (Roussillon), autant de manières différentes de penser l'impact de l'ombre portée de l'objet ou de l'autre dans l'organisation psychique, donc de fait de la dimension intersubjective. Les processus de négativation par lesquels un contenu psychique est soustrait au "devenir conscient" et au travail d'appropriation subjective que celui-ci impose, ne peuvent plus simplement être pensés dans l'intimité des profondeurs de la vie psychique, ils peuvent (doivent ?) aussi impliquer les conditions de la rencontre avec un objet autre-sujet, et la manière dont les motions pulsionnelles engagées par l'un et l'autre des acteurs de la rencontre sont reçues et traitées par l'un et l'autre. On ne peut plus penser la pulsion et son devenir psychique sans prendre aussi en compte la manière dont elle est reçue, accueillie ou rejetée par l'objet qu'elle vise, on ne peut plus penser la pulsion comme simple impératif de décharge sans prendre aussi en considération le "message" subjectif qu'elle porte et transmet. Ce qui me conduit à une rapide reprise de la question dans la pensée de Freud. La valeur messagère de la pulsion La tradition psychanalytique a surtout retenu de la pensée de Freud l'importance économique de la vie pulsionnelle, et l'impératif de "décharge" que celle-ci implique. Et il est vrai que dès l'origine Freud souligne le caractère traumatique de l'absence de possibilité de décharge pulsionnelle. On se souvient que cette conception est sous-jacente à la conception de "l'affect coincé" dégagée d'abord à propos de l'hystérie et plus généralement des névroses de transfert. Le traumatisme est alors conçu comme l'effet d'un débordement pulsionnel. Mais dès les années 1895-96 Freud complète cette première conception du trauma en soulignant une conjoncture traumatique qui lui semble caractériser les névroses dites "actuelles". Dans celles-ci la décharge a bien lieu, mais elle n'a pas lieu "au bon moment" ni "au bon endroit", elle n'a pas lieu en présence de l'objet, dans l'objet, elle n'est pas reçue par celui-ci. Dans L'Esquisse, Freud souligne la menace que fait peser sur l'organisation psychique un signal de décharge qui se déclencherait en l'absence de l'objet. C'est-à-dire un plaisir de décharge qui ne s'accompagnerait pas d'une effective "satisfaction" qui, elle, suppose la participation de l'objet. Le modèle qui est alors sous-jacent à sa réflexion est celui de la tétée et de la relation primitive au sein. Il est très proche du modèle que Winnicott proposera de la nécessité que le sein soit "trouvé-créé". Dans les textes qu'il consacre à la neurasthénie et aux névroses actuelles Freud évoque les conditions traumatiques de l'exercice d'une sexualité "sans objet" ou à côté de l'objet. Les différentes conjonctures potentiellement traumatiques, ou à tout le moins désorganisatrices, qu'il évoque sont en effet caractérisées par le fait que la décharge de plaisir, sexuel, s'effectue en dehors de l'objet, la décharge, quand elle a lieu, n'est pas "reçue" par l'objet : onanisme, coït interrompu ou réservé. Bien sûr, on ne peut reprendre telles quelles les observations de Freud, mais par contre il profile un modèle qui, si on l'abstrait du comportement sexuel à proprement parler, me semble conserver toute sa pertinence clinique. On a souvent souligné que dans la pensée psychanalytique il ne fallait pas confondre l'objet de la pulsion avec "l'objet" externe. Cette distinction est en effet importante mais à condition de souligner que Freud conçoit, et que l'analyse impose, un va-et-vient permanent, une pulsation, entre objet de la pulsion et objet externe. Tantôt comme dans l'auto-érotisme, ils sont disjoints, mais l'amour et le désir pour l'objet, à l'inverse, les superposent. L'objet "mis à la place de l'idéal du moi", que Freud décrit dans les foules et l'état amoureux en 1921, est autant un objet "interne" qu'un objet interne "transféré" sur un autre sujet élu comme objet de la pulsion. La psychologie de l'individu est d'emblée une psychologie "sociale", souligne-t-il dans le même texte, et elle ne sera gagnée comme psychologie "individuelle" que dans un processus de conquête secondaire et à la suite d'un processus d'intériorisation. On confond trop souvent ce qui est le fruit d'une conquête et une donne première. En 1920, dans Au-delà du principe du plaisir, Freud est très explicite, il décrit un trajet pulsionnel qui se divise en cours de route, une motion pulsionnelle continue son chemin en direction de l'objet, et il n'est pas douteux alors qu'il s'agit de l'objet externe, et une autre partie rebrousse chemin en cours de route sans doute en direction de la représentation interne de l'objet et du Moi. On conçoit que cette division de la pulsion ouvre toute la question de la congruence ou de l'accordage entre l'objet interne et l'objet externe. L'antinomie entre une pulsion "chercheuse d'objet" et une pulsion chercheuse de plaisir me paraît être un avatar clinique particulier du devenir de la pulsion, le témoin d'un échec de la rencontre et non une antinomie essentielle à celle-ci. La pulsion est à la fois chercheuse de plaisir et chercheuse d'objet, elle est chercheuse de plaisir en rapport avec l'objet, dans l'objet et le rapport à celui-ci. La pulsion ainsi conçue me semble donc avoir une place pleine et entière dans la relation intersubjective, elle s'adresse à un objet visé comme autre-sujet. Cependant Freud a toujours souligné que l'un des vecteurs essentiels de la pulsion était sa force de représentance, c'est d'ailleurs par le biais de celle-ci qu'elle se fait connaître. Représentant psychique de la pulsion, représentant-affect, représentant-représentation de mot et de chose, confèrent aux formes de manifestations de la pulsion la valeur de "messages" "présentés" et "re-présentés". Cet aspect de la vie pulsionnelle est généralement abordé dans sa composante intrapsychique, la pulsion exige un travail psychique de représentance, mais ce qui vaut du sujet à lui-même vaut tout autant dans la rencontre et l'adresse à l'autre. Comment concevoir le travail psychanalytique et le jeu du transfert sans considérer que la pulsion est aussi "adressée" à l'objet considéré comme autre-sujet, du transfert ? Toute la pratique psychanalytique suppose cette conception "messagère" de la vie pulsionnelle, suppose une pulsion en quête de reconnaissance par l'objet. Et s'il revient sans doute à Lacan d'avoir insisté sur cette dimension essentielle du désir humain, elle me semble traverser toute l'ouvre de Freud même si elle n'est pas clairement dégagée comme telle dans celle-ci. Une approche métapsychologique de l'intersubjectivité doit faire travailler la valeur messagère de la vie pulsionnelle, c'est ainsi qu'il me semble possible de dépasser les impasses théoriques contenues dans une théorie de l'échange et de la communication intersubjective détachée de l'activité pulsionnelle, ou dans une théorie de la pulsion qui ne prendrait pas en compte l'objet à qui s'adresse la motion pulsionnelle. Dès lors il me semble que nous sommes fondés à considérer que les trois formes de représentants de la pulsion classiquement dégagés, et que nous avons rappelés plus haut, sont aussi potentiellement trois formes de "messages" adressés à l'objet autre-sujet. La représentation de mot, et l'appareil à langage verbal qui la porte, a bien évidemment vocation à l'expression subjective et intersubjective, nul clinicien ne le contestera, mais la valeur messagère de l'affect, tôt reconnue par Darwin, est maintenant elle aussi bien dégagée et de plus en plus acceptée, même par les psychanalystes de langue française. La représentation (de) chose, depuis les développements concernant l'identification projective, a elle aussi pris valeur messagère d'une position, voire d'une posture, subjective, sa valeur de représentation acteur au sein de la rencontre intersubjective est au centre de toute la conception actuelle du transfert (agieren) et de l'utilisation du contre-transfert dans le travail clinique. L'élargissement de l'écoute psychanalytique au matériel "non verbal", y compris à ce que l'appareil à langage comporte comme modalité d'action sur l'objet autre-sujet, implique le concept de "message agi" et l'idée d'une action messagère de la pulsion, d'une adresse à l'objet. Une telle proposition rend pensable l'élargissement de la compétence des dispositifs de soin d'orientation psychanalytique à toute une série de conjonctures cliniques dans lesquelles priment l'acte, le comportement et l'interaction. L'acte comme le comportement, quand ils sont introduits dans l'espace d'écoute clinique, dans un dispositif analysant, et dont l'effet objectif est souvent celui d'une action exercée sur le clinicien, peuvent alors, au-delà des effets d'interaction qu'ils comportent, être entendus comme des formes de "messages agis" en quête de forme symbolique et de sens. Ils n'apparaissent plus nécessairement et uniquement comme des modalités d'évitement psychique ou de "décharge" dépourvues de sens, ils peuvent aussi être entendus comme un message potentiel, comme le témoin d'une adresse en attente de reconnaissance et de qualification. C'est aussi l'une des vertus essentielles de la référence à l'intersubjectivité, elle implique que le sens n'est pas d'emblée donné, et pas indépendamment de la "réponse" de l'objet autre-sujet, mais qu'il se construit aussi en fonction de la manière dont l'objet accueille et, par sa "réponse", permet que se déploient les potentialités latentes du message initial. Celui-ci prend alors la valeur d'une proposition en attente. L'acte, le comportement, l'interaction, ne sont plus dès lors voués aux gémonies de l'insensé et bannis comme impropres au travail psychique de subjectivation, ils ne sont plus exclus du champ de l'écoute clinique et condamnés au péril désubjectivant des thérapies cognitivo-comportementales, un statut et une place dans la rencontre clinique peut commencer à leur être reconnus. Dans l'espace de rencontre clinique le comportement produit des effets d'interaction qui, s'ils sont accueillis et commencent à être réfléchis par un autre sujet, commencent à prendre valeur intersubjective avant de pouvoir délivrer leur valeur intrasubjective potentielle. Le sexuel précoce-archaïque et la polymorphie du plaisir Il nous faut maintenant en venir à la question du sexuel infantile et à la question de la place de l'intersubjectivité dans celle-ci. Classiquement on soulignera, à la suite de Freud, que le sexuel infantile se développe sur fond d'absence de l'objet, qu'il est "auto-érotique et sans objet", (Freud 1905, p. 107) et donc que la question de l'intersubjectivité est sans fondement pour ce qui le concerne. C'est même l'un des arguments décisifs de ceux qui récusent la pertinence d'une prise en compte de l'intersubjectivité en psychanalyse, la sexualité infantile, référence fondamentale de la cure, est auto-érotique et sans objet, elle vient pallier l'absence de l'objet. Cependant, une lecture un peu attentive du texte référentiel de Freud sur la sexualité infantile, celui des Trois essais, fait apparaître que la question est loin d'être aussi simple que ça pour Freud. Il est incontestable qu'il souligne l'importance essentielle de l'auto-érotisme dans les formes de la sexualité infantile, mais cela ne signifie pas pour autant que c'est la seule forme de "sexualité" qu'il reconnaît à l'enfant et particulièrement au bébé. À côté du sexuel "sans objet", Freud relève aussi une forme de sexuel avec l'objet dont il fait le "prototype" même de la satisfaction sexuelle future. Voici ce qu'il déclare (1905, p. 105) : "Lorsqu'on voit un enfant rassasié quitter le sein en se laissant choir en arrière et s'endormir, les joues rouges, avec un sourire bienheureux, on ne peut manquer de se dire que cette image reste le prototype de l'expression de la satisfaction sexuelle dans l'existence ultérieure." Il continue : "Puis le besoin de répétition de la satisfaction sexuelle se sépare du besoin de nutrition, séparation qui est inévitable au moment où les dents font leur apparition...". Il n'est guère douteux que dans ce passage, Freud reconnaît très explicitement l'existence d'une satisfaction sexuelle en présence de l'objet, dans la rencontre avec celui-ci, et pas seulement donc "en absence" de l'objet. On soulignera aussi que Freud différencie ici deux temps, deux "moments", le premier dans lequel la satisfaction sexuelle est obtenue dans la rencontre avec l'objet, et le second dans lequel satisfaction sexuelle et nutrition doivent se séparer, c'est le sevrage, l'amorce du processus de séparation. Je ne peux reprendre ici l'ensemble de l'argumentation qu'il faudrait déployer pour fonder la pleine pertinence d'une différenciation au sein de la sexualité infantile entre une sexualité que je dirais archaïque (précoce ou première) et une sexualité proprement infantile au sens traditionnel du terme, je me contenterais d'évoquer quelques caractéristiques fondamentales du sexuel archaïque et de la polymorphie des formes de plaisir qu'il comporte. Si le sexuel infantile est organisé par la double question de la différence des sexes et des générations, la différence moi/non-moi de base étant acquise et se spécifiant ainsi selon le sexe et la génération, le sexuel archaïque est, lui, commandé par la question de la différenciation du moi et du non-moi, par l'appropriation subjective de la différence moi / non-moi. Son processus fondamental pourrait être nommé attachement / différenciation, car il s'agit autant de créer le lien avec l'objet que de se saisir et se représenter différencié de celui-ci. On se souvient du conflit théorique qui a opposé, il y a quelques années Green et Laplanche à propos de la sexualité infantile, l'un soulignant l'importance d'une pulsion ancrée dans le biologique et le corps, l'autre lui opposant les signifiants énigmatiques issus de l'objet. Ce débat a eu le mérite de contraindre à reprendre la réflexion sur ce que Laplanche appelle "la situation anthropologique fondamentale" et qui concerne les données de la relation première. À l'époque je me refusais à trancher et j'ai commencé, à l'inverse, à souligner la nécessité d'avoir une conception qui prenne en compte la complexité et la polymorphie des formes de plaisir premier et des formes du sexuel. Je rappelle rapidement que je propose de concevoir celui-ci comme un amalgame, une intrication, une tresse formée de cinq "brins " qui reprend et complexifie la théorie de l'étayage. 1- Il y a le plaisir lié à la satisfaction des pulsions d'auto-conservation, spécifiquement tributaire de la baisse des tensions somatiques telle la faim. 2- Mais les zones par lesquelles l'auto-conservation s'exerce sont aussi des zones érogènes dont l'activation produit un plaisir propre, plaisir potentiellement indépendant de l'auto-conservation elle-même, plaisir auto-sensuel et potentiellement sous-jacent à l'auto-érotisme. 3- Ces deux plaisirs ne se "composent" et s'éprouvent véritablement que grâce au plaisir de la rencontre avec l'objet, que grâce au "partage de plaisir" que celle-ci rend possible, que grâce à la relation "homosexuelle primaire en double" qui s'instaure quand le jeu des accordages et ajustements réciproques est suffisamment bon. Si le plaisir partagé n'est pas au rendez-vous de la rencontre, le plaisir de l'auto-conservation comme celui afférent à l'érogénéité de zone peuvent ne pas être sensibles, ils peuvent ne pas être "composés" et perçus. Avec la question du "partage du plaisir", c'est celle de l'intersubjectivité qui prend la place organisatrice dans la polyphonie des plaisirs, le plaisir partagé, et plus généralement l'affect de l'objet ouvre la question de sa position d'autre-sujet. Car c'est par le partage intersubjectif que le plaisir débouche sur la satisfaction effective, qu'il devient "satisfaction", qu'il transforme les aspirations narcissiques premières des motions pulsionnelles en satisfaction intersubjective véritable. 4- Mais le "partage de plaisir" a ses limites, le plaisir de l'objet comporte une part "énigmatique", pour reprendre le mot de Laplanche, qui, liée aux données de sa sexualité adulte, au potentiel orgasmique que celle-ci implique, échappe au processus d'accordage, nécessairement, inévitablement, dans la mesure où il réfère à des expériences corporelles étrangères à celle du bébé et qu'il ne peut empathiser. La part énigmatique de l'objet ouvre vers la question du père et au-delà vers celle de la scène primitive et des origines. Quand l'énigme n'a pas valeur désorganisatrice, c'est-à-dire quand le partage de plaisir est suffisant, elle introduit au "plaisir de l'énigme" qui est tout autant un plaisir pris dans le caractère énigmatique des signifiants sexuels adultes transmis par l'objet, que dans le caractère énigmatique du plaisir lui-même, de tout plaisir. 5- Enfin il faut encore évoquer le plaisir pris dans l'intériorisation, des formes incorporatives premières à celles, plus tardives, de l'introjection par lesquelles les auto-érotismes véritables se constituent. C'est dans ce plaisir que l'appropriation subjective trouve le socle sur lequel elle va pouvoir se développer. Progressivement les interdits successifs qui vont ensuite se développer, interdit du cannibalisme, interdit du toucher, interdit du voir puis interdit de la représentation spéculaire, vont contraindre l'enfant à décondenser cette polyphonie et cet amalgame des formes du plaisir, au fur et à mesure qu'il va devoir quitter le corps à corps avec l'objet et se séparer toujours plus de celui-ci. L'activité représentative et l'échange symbolique devront alors suppléer toujours plus cet éloignement des conditions premières de la satisfaction. Le sexuel adolescent et l'énigme C'est sur ce fond que l'adolescence va venir introduire sa "révolution" spécifique dans le sexuel et l'intersubjectivité. La révolution propre de l'adolescence, c'est dans la "potentialité orgasmique" qu'il faut la saisir le plus pleinement ; le sexuel va devoir alors retrouver des conditions de satisfaction dans la retrouvaille avec le contact corporel de l'objet autre-sujet, dans des conditions qui évoquent le "corps à corps" premier. J'ai essayé ailleurs d'évaluer l'importance et l'étendue des bouleversements que l'introduction de la maturité sexuelle introduisait dans le rapport de l'adolescence à la symbolisation, je voudrais compléter ici ces premières réflexions par quelques remarques complémentaires sur le fil qui réunit sexualité du bébé et de l'adolescent. La potentialité orgasmique, la citation de Freud comparant la satisfaction du bébé au sein à la jouissance de la sexualité adulte invite à le penser, fait courir à la psyché le risque d'une confusion entre l'expérience hallucinatoire première en trouvée-créée et l'expérience sexuelle de l'orgasme, comme si le plaisir adolescent "retrouvait" la satisfaction première et perdue du bébé. L'idée que la sexualité adolescente et adulte retrouve le chemin du plaisir des origines, retrouve le sein maternel, voire le site même de celles-ci, est une idée très courante en psychanalyse et sans doute est-elle sous-tendue par le fantasme originaire de "retour dans le sein maternel". Mais l'orgasme de l'adolescent n'est pas la réalisation hallucinatoire du désir du bébé et l'amalgame qui menace de s'effectuer entre les deux expériences subjectives est sans doute aussi nécessaire que menaçant pour l'organisation psychique de l'adolescent. Nécessaire car l'amalgame est sans doute inévitable pour l'intégration psychique, il préfigure le travail de mise en continuité psychique qu'impose l'expérience de crise de l'adolescent et le vécu de rupture qu'il contient. Mais en même temps il s'accompagne de la menace que les acquis du travail de différenciation de l'enfance, ceux du processus de deuil lié à l'élaboration de la constellation odipienne, et ceux de l'organisation symbolique et les sublimations qu'elle rend possibles, ne soient "perdus" en route, rendus caduques par les nouvelles potentialités qu'offre l'accession au plaisir adulte. La menace est celle que s'établisse un court-circuit du plaisir du bébé à celui de l'ado. Encore une fois je ne pense pas qu'une certaine part de court-circuit soit totalement évitable, l'important est qu'elle soit tempérée par le maintien d'un investissement suffisant des données de l'enfance, qu'entre le sexuel précoce du bébé et celui de l'adolescent viennent s'interposer le tampon et le travail de différenciation produit par l'élaboration de la sexualité proprement infantile. Je voudrais terminer ces quelques réflexions par une remarque concernant le devenir adolescent de l'énigme que comporte le plaisir de l'objet pour le bébé et l'enfant, les "signifiants énigmatiques" que décrit Laplanche. La découverte de l'orgasme produit une "levée partielle" de l'énigme du plaisir de l'objet, elle produit un après-coup réorganisateur du rapport que le sujet entretenait avec celle-ci et sans doute, dans le même mouvement, une réorganisation du concept de la scène primitive. Je propose l'hypothèse que, en outre, l'un des remaniements remarquables ainsi rendu possible est de permettre une modification du rapport du sujet à l'inconnu, une réouverture de la "capacité au négatif" (negative capability de Bion) qui contient le concept d'un investissement et d'un plaisir potentiel trouvé dans l'inconnu, l'imperceptible. La capacité des adolescents à résoudre des équations avec inconnues, à explorer les sciences physiques et chimiques qui reposent sur des hypothèses au-delà du monde sensible et même perceptible (atome, confins de l'univers etc.), l'investissement du spiritisme fréquent à cet âge puis pour certains l'investissement de la "psychologie des profondeurs" et donc l'acceptation d'une réalité psychique inconsciente, me semblent découler et être rendus concevables par ce remaniement profond du rapport à l'énigme du plaisir. Il y a donc une dernière conséquence qui concerne particulièrement les cliniciens et qui nous ramène à l'intersubjectivité, elle concerne cette forme de pensée de l'inconnu et de l'imperceptible que contient la rencontre avec le concept d'inconscient et singulièrement celui de l'inconscient de l'objet. Le bébé et l'enfant rencontrent l'inconscient des objets avec qui ils ont dû se construire, ils en subissent les effets et aléas, ils organisent leur vie psychique aussi en fonction de l'impact de cet inconscient. Les tenants de la "théorie de l'esprit" ont souligné à juste titre l'importance, pour le processus de socialisation, de la construction d'une conception de l'esprit de l'autre, ce que je formulerais personnellement comme la capacité de se représenter que l'objet est un autre-sujet, qu'il possède des désirs des intentions, des émotions etc.. Mais cette "théorie" n'engage pas la question, ô combien essentielle pour la vie psychique, d'une dimension inconsciente de l'esprit. C'est-à-dire la question de la réflexivité de l'esprit, du rapport qu'il entretient avec lui-même. Je pense que cette capacité n'est véritablement complètement acquise qu'à l'adolescence et dans la foulée des remaniements évoqués plus haut autour de la levée de l'énigme du plaisir de l'objet. La découverte d'un plaisir de soi inconnu de soi ("une jouissance à lui-même ignorée" dit Freud à propos de l'homme aux rats) ouvre la question d'un plaisir de l'objet inconnu de l'objet lui-même, elle engage le paradoxe d'un affect inconscient. L'accès à la véritable dimension de l'intersubjectivité peut-elle se faire sans la prise en compte, dans l'intersubjectivité, de cette particularité du sujet humain : il est habité par une zone d'ombre et d'inconnu, ses messages contiennent une dimension qui lui échappe, une dimension inconsciente mais qui néanmoins agit et interagit de sujet à sujet. Et ce qui est vrai de soi est aussi vrai de l'objet, des objets parentaux, et cela fait partie des aspects du "meurtre de l'objet" que l'adolescence rencontre, que de conquérir le concept et le droit d'explorer l'inconscient de l'objet, lieu par excellence de la transgression psychique.