La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°96 - Page 42 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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10 février 1886 - Freud dîne chez Jean-Martin Charcot. C'est une soirée de rêve pour lui, secouru sans doute par un peu de cocaïne. Assis à côté de Mademoiselle Charcot, il la dépeint : "Elle a vingt ans, est très jolie malgré sa petite taille, et ses manières sont parfaitement aisées", mais il s'intéresse surtout à l'invité de marque, qui est plus connu que Ranvier, l'histologiste, ou d'autres personnes connues de son temps, comme Gilles de La Tourette. Il l'annonce "enfin, prépare-toi à une surprise, Daudet lui-même. Un visage magnifique ! de petite taille, il a une tête étroite avec une masse de cheveux noirs bouclés, une barbe assez longue mais pas typiquement française, des traits fins, une grande vivacité de mouvements, une voix sonore. Mme Daudet était là, elle aussi, et elle s'est tenue tout le temps auprès de son époux. Elle a si peu de beauté qu'il est difficile d'imaginer qu'elle ait jamais été jolie, un visage sans vie, des pommettes saillantes. Elle était habillée comme une très jeune femme malgré la présence de son fils de dix-huit ans, ami du fils de Charcot. Daudet paraît tout au plus quarante ans, il doit s'être marié très jeune."

20 février 1913 - Dans une lettre à Ludwig Binswanger, psychiatre suisse qui, pendant trente ans, malgré son éloignement progressif de la psychanalyse, maintiendra des liens amicaux avec Freud, celui-ci écrit : "Le problème du contre-transfert que vous évoquez, est un des plus difficiles de la technique psychanalytique. Théoriquement il est, je pense, plus facile à résoudre. Ce qu'on donne au patient ne doit jamais être un affect spontané, mais doit toujours être consciemment exprimé, en plus ou moins grande quantité selon les besoins. Dans certaines circonstances, il faut donner beaucoup, mais jamais rien qui soit issu directement de l'inconscient de l'analyste. Pour moi, c'est ça la règle. On doit chaque fois reconnaître et dépasser son contre-transfert, pour être libre soi-même. Donner trop peu à quelqu'un parce qu'on l'aime trop, c'est faire du tort au malade et c'est une faute technique. Tout cela n'est pas facile et peut-être faut-il un peu plus d'expérience."

5 février 1957 - Dans la discussion qui suit la communication de Georges Favez, faite lors d'une réunion de la Société Française de Psychanalyse, intitulée "Le rendez-vous avec le psychanalyste", Jacques Lacan intervient et, entre autres considérations, déclare : "la fin d'une analyse étant définie par le fait qu'elle a obtenu son but qui est la guérison, c'est-à-dire que l'analyse thérapeutique a toujours quelque chose d'assez limité. La guérison y a tout de même toujours un caractère de bienfait de surcroît - comme je l'ai dit au scandale de certaine oreilles - mais le mécanisme n'est pas orienté vers la guérison comme but. Je ne dis rien là que Freud n'ait articulé puissamment, que tout infléchissement de l'analyse vers la guérison comme but - faisant de l'analyse un pur et simple moyen vers une fin précise - donne quelque chose qui serait lié au moyen le plus court, et qui ne peut que fausser l'analyse, donc que l'analyse a une autre visée."