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Parler d'amour au bord du gouffre
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°96 - Page 19 Auteur(s) : Danielle Torchin
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Parler d'amour au bord du gouffre

Que ce soit l'histoire de l'enfant juif, caché durant la guerre qui ne peut, sous peine de mort, révéler ses origines, celle de la mère violée dans son enfance ou, tout simplement, la démonstration de la causalité de la rencontre d'un couple, Boris Cyrulnik sait nous faire réfléchir sur l'impact psychique et les répercussions des fantômes, sur les blessures et leurs cicatrisations pour une génération donnée mais aussi pour ses descendants.

Par exemple, des travaux effectués sur les couples qui se sont formés au retour des camps de la mort, appelés par l'auteur "les mariés du désespoir" et sur leurs enfants, il ressort que les jeunes survivants de la Shoah avaient nettement moins de représentations d'attachement secure (23 %) que les groupes de comparaison (65 %), qu'ils souffraient nettement plus de deuils non résolus mais que ces difficultés ne s'étaient pas transmises à leurs enfants. Comment comprendre ce phénomène ?

"En ne parlant pas de l'horreur qu'ils avaient subie ces parents protégeaient leurs enfants et ne leur transmettaient pas le trauma en pleine tête constate l'auteur, mais en se clivant pour moins souffrir et se réparer, ils imprégnaient dans l'âme de leurs enfants un attachement ambivalent". Ces derniers pouvaient admirer ces parents qu'ils craignaient mais aussi parfois les mépriser à cause de leurs maladresses relationnelles. Un grand nombre de ces enfants, poursuit l'auteur, sont devenus artistes, découvreurs de cryptes, explorateurs d'abysses comme les romanciers ou les psychanalystes.Le plaisir de la découverte a fini par apaiser leur ambivalence."

Tel ne fut pas le cas de certains Résistants revenus des camps avec le souci de témoigner de l'horreur qu'ils avaient vécue. Ils ont parlé, commémoré, montré des photos et fait vivre sans cesse l'horreur de la persécution nazie "pour que cela ne se reproduise jamais". Leurs enfants ont "intériorisé un monde envahi par la mort, la torture et l'effroi".

Pour Boris Cyrulnik : si "le traumatisme contraint à la transformation à cause de l'effondrement psychique qu'il a provoqué, la résilience invite à la métamorphose qui transforme une déchirure en force, une honte en fierté". Définition quelque peu différente de celle de la physique qui d'après le dictionnaire Robert est : "le rapport de l'énergie cinétique absorbée nécessaire pour provoquer la rupture d'un métal à la surface de la section brisée. La résilience (en kgm par cm 2) caractérise la résistance au choc". En physique, il semble que l'on se situe avant le choc, en psychologie après . Mais trêve de contestation, la résilience et ses expressions dérivées : suture de résilience, travail de résilience, tuteur de résilience, écriture résiliente, lieux de résilience etc. ont de beaux jours devant elles.

On pardonne volontiers à Boris Cyrulnik son appétence pour un terme qu'il a contribué à populariser et à médiatiser, de façon parfois excessive, dont on ne peut plus, semble-t-il, aujourd'hui se passer. On lui pardonne parce qu'au-delà de l'aspect agaçant de la redondance, l'auteur rend compte à merveille de situations qu'il a observées, parfois vécues et qui nous parlent à tous.