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Préhistoires de famille
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°96 - Page 14 Auteur(s) : Olivier Douville
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Préhistoires de famille

Alors qu'il est composé d'articles parus à des dates diverses, mais chacun ayant été reconsidéré et retravaillé, ce recueil d'Alain de Mijolla n'en possède pas moins une impressionnante unité de ton. C'est sans doute parce qu'il répond à un projet précis : produire une critique exactement freudienne des conceptions répandues et vites adoptées par les cliniciens, qui veulent que des influences transgénérationelles, portées par des communications d'inconscient à inconscient viennent rendre raison de tout un ensemble de troubles singuliers. Ces derniers semblent s'extirper des définitions métapsychologiques étroites et précises du symptôme. La critique précisée par l'auteur refuse une pente magique ou mystique de la psychanalyse.

Dans un premier temps, il fallait revenir à la façon dont Freud n'a pas inventé l'inconscient mais en a forgé sa conception propre, qui contrait, par des arguments de structure (Manuscrit M des Lettres à Fliess, par exemple), cette prolifération descriptive ou mythologique d'acceptions du terme "inconscient" fort nombreuses déjà à la charnière des 19è et 20è siècles - au nombre desquelles cette version de l'inconscient qui l'exalte en tant que mémoire héroïque des générations qui nous ont précédé, ce qui donnera une bonne part de la dérive qu'est la psychologie des peuples.

Alain de Mijolla sait bien qu'il y a, pour notre entendement moderne, un problème au sein du corpus freudien, qui est celui de la transmission sur le flux des générations, d'un héritage phylogénétique. Il reprend et considère les idées de Freud sur la part de l'inné et de l'acquis dans le développement de l'appareil psychique. Freud partageait l'idée commune à Janet, Ribot, Blondel ou Dumas, d'une absence de césure entre le normal et pathologique. Freud, de son côté considérait l'existence d'une constitution sexuelle qui se substitue pour lui à la "disposition névropathique générale" de ses contemporains. On doit ici rappeler que la mise en place de cette constitution sexuelle renvoie à une grande dramaturgie : c'est le mythe de la horde construit à partir de références à Darwin, Reinach, Frazer et Smith. C'est ici que le moment "anthropologique" des premiers psychanalystes est celui de la recherche de l'universalité des équivalences entre rite, mythe et symptômes. Cette recherche se fait en accord avec la notion d'un inconscient transmis héréditairement - de sorte que le terme d'inconscient désigne tout autant des contenus que des processus.

L'héritage archaïque, toujours recommencé, se divise et se répartit dans les deux instances du ça (l'hérédité stricto sensu) et du surmoi (La tradition) alors que le Moi est déterminé par l'accidentel et par l'actuel. L'identification au Père (et non Le père) donnera la clef de voûte de la construction métapsychologique. Qu'est alors cette identification au Père, dès qu'elle ne se confine pas au registre d'une adoption directe d'un Idéal et qu'elle ne s'explique pas entièrement par l'hypothèse d'une influence ou d'une suggestion ? Avec Freud, puis un moment avec Lacan, on pourrait distinguer un temps primordial, mythique, d'une identification au "Tout", référée au père de la préhistoire personnelle. Les racines narcissiques de la toute-puissance conférée à ce dernier ont été mises en évidence dès les années 20 avec Psychologie des foules et analyse du Moi, peu de temps donc avant l'introduction de la pulsion de mort et le fait que le corpus freudien ainsi remanié et recomposé élève cette nouvelle notion qu'est Thanatos au statut d'un outil de lecture des malaises dans le social et dans la civilisation.

Le clinicien a sans doute besoin d'une mythologie théorique des origines. Celle de l'espèce, celle de la sexualité langagière, etc. Seulement subsistera toujours un écart entre la théorie invoquée, celle des grands processus primordiaux qui anthropomorphisent le monde et accouchent du "sujet" et ce que, à la manière d'un tisserand habile et d'un lecteur aux aguets, le psychanalyste peut saisir du travail psychique de chacun, au singulier. Je mentionne ici ces petits instants d'identification, clivés ou refoulés, qui insistent dans le dire et les actes du sujet, qui sont comme des restes actifs des procès de subjectivation. La théorie de l'identification en psychanalyse est bien ce qui noue sujet, espèce et collectif. L'effet de cette théorie, du Totem au Moïse en passant par Psychologie des masses et analyse du Moi est de conduire à un vaste remaniement de la stricte compréhension génétique de la personne et de ses conduites. Elle fut élaborée par Freud, toujours en appui sur des spéculations sur ce qui régule le collectif en son rapport avec la férocité de la jouissance inconsciente.

L'auteur détaille les aspects expansionnistes de la notion d'identification, dont souligne-t-il, on peut perdre de vue la richesse derrière "ses développements plus tragiques" (page 55). Les points de vue dynamique et topique prévalent. L'étude serrée des désignations identitaires l'amène alors à mettre en avant le rôle des fonctions d'imitation et la disponibilité du préconscient à organiser ces moments et ces scénarii d'identification. Mettant ses pas dans l'intuition freudienne du complexe d'autrui (in L'Esquisse, 1895) Alain de Mijolla fait place neuve au rôle que joue le préconscient dans la constitution des identifications précoces. Il recourt pour cela à la notion, très prisée puis délaissée par Freud, de "pulsion d'investigation". Les tâches cognitives accomplies par le mythique appareil psychique, qui sont celles de la pensée et de l'investigation sont des tâches qui emportent, dans leur succès, une prime de plaisir. Une pulsion se satisfait à exercer son contrôle sur les processus de pensée. L'érotisation de la pensée ne se réduit pas à un aspect du style obsessionnel ou à la névrose obsessionnelle. Elle permet de considérer le fonctionnement de l'appareil psychique se faisant zone érogène. Le dialogue avec l'origine suppose que cette dernière soit perdue, barrée, suffisamment pour laisser place au jeu. Le travail de la pensée se dépliant sur fond de perte n'est alors pas sans lien avec les aspects érotiques et cognitifs caractéristiques du travail du rêve. Ainsi, l'impulsion au savoir qui s'empare de chaque enfant est à la source d'une enquête qui porte sur les traces immédiates, sur le réel du corps des parents, sur le remaniement fantasmatique des traces mnésiques qu'inscrit leur présence réelle, leur corps, leur voix, leurs gestes. Scène primitive, théorie sexuelle infantile et roman familial sont généalogiquement imbriqués. Cependant, leur enchaînement chronologique et causal est remanié en raison de la mise en fonction des activités fantasmatiques. Des mouvements pulsionnels s'en déduisent qui remanient des complexes représentatifs. Il s'agit d'indiquer que trois opérations mentales : le jugement, l'activité fantasmatique et l'exercice de la pulsion d'investigation, se condensent pour donner naissance à ce bouleversement dans les créations de la psyché que cristallise le roman familial. L'importance de ce roman tient à la rencontre que coalise son élaboration entre ces trois types d'opération. Aux moments où, dans cette reprise de la rêverie et du dialogue avec l'origine, s'effondrent les certitudes et les constructions identitaires, la créativité peut se faire jour et devient une issue, une voie de satisfaction. La situation problématique de la créativité est envisagée par l'auteur au chapitre IV qui montre la force de ce qui est sous-jacent à toute créativité.

Le sort des inscriptions inconscientes et préconscientes est bien la question dont traite ici l'auteur. Il défend la métapsychologie freudienne contre des thèses a-métapsychologiques. Mais il le fait en inventant et en ne négligeant pas la dimension de ces inscriptions et des traces dont le mode de retour n'est pas celui, bien connu, des premiers freudiens, des formations de l'inconscient et de la solution symptomatique. Nul n'illustre la métapsychologie sans faire preuve d'une inventive fidélité aux topiques freudiennes et aux points de vues dynamiques. C'est du moins ce qu'illustre ce livre, très bien construit, solidement argumenté, et constamment nourri par la pratique du psychanalyste.