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Enjeux de l'adoption tardive
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°100 - Page 15 Auteur(s) : Elsa Schmid-Kitsikis
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Enjeux de l'adoption tardive
Nouveaux fondements pour la clinique

Voilà, enfin, un ouvrage d'un grand intérêt sur la difficile question des adoptions tardives. Sa clarté et sa pertinence le rendent précieux car il aborde avec précision les aspects juridiques, politiques, sociologiques, psychologiques et invite à réfléchir non seulement sur l'acte et la longue et difficile démarche d'une adoption mais également et surtout sur ses implications psychologiques à partir de la reconnaissance de l'abandon, du passage de la famille d'accueil à la famille adoptive ou, en cas d'échec d'une première expérience d'intégration, du passage à une nouvelle famille.

A partir du constat de la diminution des adoptions nationales et de l'augmentation des adoptions internationales, avec l'arrivée en France d'enfants plus âgés alors que l'âge tardif représente le principal obstacle pour les candidats à l'adoption, il souligne la certaine méfiance qui s'est emparée des différents partenaires aboutissant très souvent à une suspension de toute décision en faveur de l'enfant.

L'adoption ayant pris dans nos sociétés une importance croissante, comme solution à l'absence d'enfant, comme idéologie ou revendication, comme marché économique international, il s'avère nécessaire que les enfants plus âgés puissent être pris en considération, alors que le désir d'accueil d'un enfant très jeune prédomine. Les questions abordées, dans l'intérêt de l'enfant, par les auteurs de l'ouvrage, concernent la façon d'entrer en relation autant du côté des enfants adoptables que du côté des parents adoptifs. Il leur a paru ainsi essentiel de prendre en considération : les périodes d'adaptation d'un enfant, dans un autre pays, dans une autre famille qu'il lui faut se préparer à découvrir ; le traitement de l'erreur dans l'accompagnement d'une telle aventure qui engage très loin les uns et les autres, parfois aux limites de leurs compétences ; les approches nécessaires favorisant une meilleure écoute de la réalité interne de l'enfant.

L'ouvrage s'articule autour de deux textes psychologiques majeurs traitant du passage de la séparation à la filiation par Ombline Ozoux-Teffaine et du passage d'une famille à l'autre après un échec de placement adoptif par Claudette Périn. Ils sont précédés de textes décrivant les limites juridiques de l'adoptabilité (Marie-Christine Le Boursicot), l'état de la question de l'adoption tardive au niveau national et européen (Claire Gore), l'importance, en lien avec l'acte d'adoption, des découvertes dans le champ de la psychiatrie périnatale (Bernard Golse).

Les deux textes cités soulignent l'importance d'instaurer une démarche d'adoption mobilisant le processus d'intervention et le processus psychique de l'adoption, ses moments de découvertes, ses anciens et nouveaux attachements, ses écueils, ses joies et déceptions, aussi bien du côté des enfants en voie d'adoption que du côté des assistantes maternelles, des familles adoptives ou des psychologues de l'enfance. Ombline Ozoux-Teffaine, remarquable de pertinence, rend compte des difficultés que rencontre l'enfant en adoption tardive lorsqu'il lui faut surtout développer un sentiment d'appartenance à une nouvelle lignée, en passant du sentiment d'abandon avec ses séquelles répétitives à l'appétit de filiation. L'itinéraire particulier d'Ali et Leila, 8 et 7 ans, de Saadia et Karim, 6 ans et 5 ans, frères et soeurs de sang, est minutieusement décrit, et distingue, en lien avec les difficultés inhérentes à l'acte d'adoption, les différences de fonctionnement psychique des plus grands et des plus petits.

Des étapes de préparation, protégeant l'enfant de toute déception inutile, au moyen d'entretiens, de séances de jeux, de dessins et d'échanges, sont ainsi prévues pour rendre possible son intégration psychologique dans une nouvelle famille. Il s'agit de découvrir : la capacité de l'enfant à effectuer un détachement par rapport à ce qu'il a connu jusque là, tout en préservant des marques d'attachement envers les personnes qui s'occuperont désormais de lui, de manière provisoire ou durable ; d'analyser les conditions d'intégration sociales, culturelles, environnementales, proposées du côté des nouveaux parents ; de suivre la manière dont se déroulent les étapes d'une régression au sein de la famille adoptive permettant de confirmer la présence d'un réel travail de filiation, celui du passage du "roman noir au roman de ses origines", passage qui nécessite une phase d'illusion recréatrice et une phase de désillusion structurante.

De manière plus générale, pour toute procédure d'adoption, dès son début et bien après, en alliance avec les parents, il est important de définir un cadre "suffisamment ferme et contenant des angoisses et des fantasmes qui ne manqueront pas de surgir entre parents et enfants". Le texte de Claudette Périn souligne la nécessité pour toute démarche d'adoption d'instaurer un travail processuel psychique aussi bien du côté de l'enfant que des futurs parents adoptifs. Il renforce et enrichit l'approche proposée par Ombline Ozoux-Teffaine par l'analyse de l'échec d'un premier placement d'une petite fille de 6 ans, obligeant l'équipe de psychologues d'un service d'aide sociale à l'enfance à remettre en question la méthode de travail utilisée, trop axée sur la réalité externe et insuffisamment vers une écoute de la réalité interne.

Un nouveau projet est proposé, mené en parallèle à toute recherche de nouveaux parents adoptifs, soulignant la nécessité d'entreprendre un travail clinique avec l'enfant. Des séances d'entretiens, illustrant les résistances, les désirs contradictoires, les fantasmes d'espoir, permettent de suivre pas à pas l'évolution du fonctionnement psychique de l'enfant ainsi que celui de la famille adoptive qui se prépare à l'accueillir. Plusieurs textes complètent cet ouvrage, tous aussi pertinents et riches en développements : Cornelia Burckhardt s'interroge, à partir d'une illustration clinique, sur la question souvent posée : "y a-t-il un moment où il est trop tard pour adopter ?", J. Armando Barriguete Melendèz, Anne-Marie Crine et Sylvia Nabinger, questionnent les problèmes de l'adoption internationale. Anne-Claude Duvert analyse le pacte d'alliance entre intermédiaires et parents adoptifs, Françoise Peille et Pierre Lévy-Soussan soulèvent le problème crucial du désir de recherche des origines dans l'adoption tardive et celui de la filiation en relation avec l'attirance des parents adoptifs pour la réalité passée de l'enfant. Un texte clinique de Gina Khafif Levinzon sur une psychothérapie psychanalytique clôt l'ouvrage sur l'importance des thérapies d'enfants adoptés.

Un des mérites de cet ouvrage, et non le moindre, est de susciter l'envie d'appliquer les démarches psychosociologiques proposées à des situations présentant une certaine analogie avec celle de l'adoption, à partir du moment où l'enfant doit subir des modifications de son cadre de vie nécessitant des aménagements et de nouvelles adaptations. On pense à celles qu'impose le passage d'un cadre scolaire à celui d'une institution spécialisée ; le passage de situations d'entretiens préliminaires à des prises en charge psychothérapiques, chez le même enfant, par des professionnels différents. Outre le témoignage d'une grande sensibilité et de la connaissance du milieu de l'enfance, cet ouvrage est aussi très bien documenté.