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Les sexes indifférents
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°100 - Page 13 Auteur(s) : Mi-Kyung Yi
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Les sexes indifférents

La différence des sexes comme la provenance des enfants sont, selon Freud, deux questions fondamentales qui poussent l'enfant à forger des "théories sexuelles infantiles". Au niveau collectif, elle est au coeur des interrogations suscitées par l'évolution inédite que connaissent, à l'heure actuelle, la vie sexuelle et la composition familiale comme les modalités de procréation.

Incessamment remise en cause dans ses effets, la différence des sexes se retrouve interrogée dans sa réalité même : cette question ne serait-elle pas une construction dont il est permis de se passer ou, pour le moins, de montrer la relativité historique ou la détermination langagière ? Pourrait-on ainsi envisager de faire l'économie, en toute quiétude, de la différence des sexes pour aimer comme pour exister ? Faudrait-il tout au contraire considérer la différence des sexes comme élément fondateur de l'identité et comme principe ordonnateur de la pensée et de la société ? De ces questions toutes aussi actuelles que fondamentales, l'ouvrage collectif publié sous la direction de J. André aux PUF : Les sexes indifférents tente de se faire l'écho, confrontant différentes disciplines et perspectives.

En guise d'annonce de l'ouverture du débat, le texte de J. André entre dans le vif du sujet. Le primat du phallus peut-il passer pour le fin mot de la différence des sexes, comme l'affirme J. Lacan ? A en rappeler l'origine infantile et l'originalité de l'objet de la psychanalyse -polymorphie du sexuel infantile et indifférence de l'inconscient à tout principe ordonnateur-, l'auteur incite moins à infirmer la validité générale de la logique phallique qu'à déplacer le débat axé sur la différence.

L'historienne M. Perrot montre comment la différence des sexes, actuellement remise en cause dans ses fondements mêmes, a été longtemps vécue comme une évidence. De l'histoire très instructive de l'évolution des représentations collectives, on retiendra avec profit notamment deux points : premièrement, l'histoire témoigne d'une oscillation permanente entre reconnaissance de la différence justifiant le traitement inégal des deux sexes et contestation de la différence portée par la quête de l'unité ou conduisant à l'indifférenciation ; deuxièmement, le très long silence de l'historien sur la sexualité a partie liée avec l'exclusion des femmes du récit public ; l'autre, c'est toujours la femme. Il a fallu que les femmes s'imposent dans leur différence et que cette différence soit envisagée dans son historicité produite par le langage et la culture, et non plus comme une essence, pour que le regard historique considère la différence des sexes comme objet d'histoire, autrement dit, sujet à mouvement.

"On ne naît pas femme, on le devient". Cette fameuse phrase de Simone de Beauvoir illustre tout un courant de recherches qui met en honneur la notion de genre. Le sexe et le genre s'opposent communément comme la nature et la culture. Certains psychanalystes comme Stoller et Laplanche renversent cette idée reçue pour prôner la préséance du genre sur le sexe, essentiellement déterminée par l'assignation de genre. A la suite de J. Laplanche, C. Dejours soutient l'idée de la capture précoce du sexuel dans les rets de l'identité sexuée : cette sexuation précoce du sexuel tient au travail psychique imposé à l'enfant par l'assignation de genre. Il repère deux sphères où se produit la capture du sexuel dans l'identité sexuée : la géographie du corps érogène et l'économie de la vie amoureuse. On y découvre également la notion de "mélancolie de genre", proposée par une philosophe et féministe américaine Judith Butler, pour rendre compte de la perte définitive d'une partie du pouvoir érogène du corps. Cette notion de mélancolie s'avère aussi intéressante pour la compréhension d'une modalité de la vie sexuelle -représentée par la théorie queer- qui revendique l'abolition des notions mêmes d'identité sexuelle et de sexualité : ces pratiques sexuelles visant à l'indifférenciation seraient un moyen de conjuration de la mélancolie de genre.

La pensée marche-t-elle par deux ? Par tous les temps, les dualités esprit-corps et masculin-féminin ont été appariées. Pourquoi cette dichotomie constante qui épure le masculin de tout ancrage empirique et le prive de toute mobilité vivante pour l'ériger exclusivement comme héros de la verticalité ? Peut-on y reconnaître l'oeuvre de la passion séparatrice, celle-là même agissant dans le travail de théorisation ? Justement la logique phallique ne conduit-elle pas à une entité masculine désincarnée, tel une entité conceptuelle ? Le texte de M. Schneider analyse comment une telle entité masculine résulte d'une double coupure externe et interne de tout ce qui se rapporte à la production du vivant et au mouvement. Or certains moments de sa trajectoire confrontent le masculin au risque de l'identification féminine et aux potentialités bisexuelles. Le passage par la paternité en est, selon Monique Schneider, l'exemple emblématique : il montre alors une possibilité du masculin plus dynamique qui trouverait son centre de gravité non seulement dans l'exhibition de l'avoir mais dans sa circulation.

"Mon amour, nous ne ferons qu'un.moi", disait Woody Allen. D'une seule voix, Narcisse et Eros répondent présents à l'appel de l'in-différence. La passion de l'Un est leur cause commune comme elle est, à l'origine, leur puissance mobilisatrice. Les trois auteurs se penchent sur les incidences de ce lien intime et complexe que le narcissisme et l'amour entretiennent avec tout mouvement tendu vers l'indifférenciation sexuelle.

Jacqueline Schaeffer s'attache à montrer que toute négation de la différence des sexes, version phallique ou version archaïque, qu'est la tentation de l'indifférenciation, porte l'empreinte de Narcisse en fuite devant l'inquiétant de l'ouverture du corps féminin. La violence du conflit de la différence des sexes qui met au travail l'instance psychique attachée à la belle totalité, ne tient pas seulement à l'altérité de l'autre sexe que l'on n'a pas, mais à la dissymétrie entre les deux sexes, irréductible à la différence et indissoluble dans le fantasme de bisexualité. Quant à Paul Denis, il nous livre différentes figures de Narcisse dont l'indifférence est tour à tour originaire, régressive et sublimatoire. De la relation primaire à la construction d'une forme sublimatoire de l'indifférence des sexes qu'est, selon l'auteur, la figure du citoyen, en passant par la forme juvénile de la sexualité groupale et le choix d'objet homosexuel, on peut y suivre la trajectoire de Narcisse indifférent à tout ce qui le sépare de lui-même. A observer l'aspiration à la fusion et la quête de l'unité dans l'amour, on peut se demander si l'amour ne serait pas le dernier mot de Narcisse épris du semblable et haineux de toute altérité. La question rend l'amour hétérosexuel fondamentalement énigmatique. Y aurait-il, s'interroge Alain Vanier, une possibilité d'ouvrir à un amour respectueux de la différence des sexes ? L'illustration clinique saisissante d'un cas de psychose permet de mesurer la violence de la quête du miroir illimité et la vertu thérapeutique de la reconnaissance a minima de la dissymétrie entre les sexes. De source d'angoisses désorganisatrices, la différence des sexes devient en l'occurrence réponse structurante.

M. Schneider rappelle la communauté étymologique entre le terme de sexe et celui de sectionnement. Comme l'expression "unisexe", le thème : les "sexes indifférents" doit ainsi sa force d'interrogation à la réunion de deux termes logiquement incompatibles. Loin d'être un simple reflet de la réalité actuelle, il porte la marque de l'inconscient si étrangement indifférent à toute contradiction. Que son indifférence interroge et passionne, ce n'est pas là le moindre paradoxe de l'objet de la psychanalyse, comme en témoigne cet ouvrage dont la polyphonie résonne dans l'esprit du lecteur comme promesse du débat ouvert.