La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°193 - Page 54 Auteur(s) : Alain Mijolla de
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Jeudi 15 novembre 1883 - Lettre de Freud à Martha : « Nous sommes d'accord, je crois, toi et moi, pour estimer que la tenue du ménage, l'éducation des enfants et les soins à leur donner accaparent entièrement un être humain et excluent à peu près toute possibilité de gagner de l'argent, même lorsque les travaux domestiques sont simplifiés et que la femme est débarrassée de l'époussetage, du rangement des affaires, de la cuisine, etc. John Stuart Mill trouve, par exemple, une analogie entre l'asservissement des femmes et celui des nègres. Il est aussi tout à fait impensable de vouloir lancer les femmes dans la lutte pour la vie à la manière des hommes. Devrais-je, par exemple,
considérer ma douée et délicate chérie comme une concurrente ? Dans ce cas, je finirais par lui dire, comme je l'ai fait, il y a dix-sept mois, que je l'aime et que je mets tout en œuvre pour la soustraire à cette concurrence et que je lui attribue pour domaine exclusif la paisible activité de mon foyer. Il est possible qu'une éducation nouvelle arrive à étouffer toutes les qualités délicates de la femme, son besoin de protection qui n'empêche nullement ses victoires, de manière qu'elle puisse, comme les hommes, gagner sa vie. Il est généralement possible que, dans ce cas, on ait tort de déplorer la disparition de la chose la plus délicieuse que le monde ait à nous offrir : notre idéal de la féminité. Je crois que toutes les réformes législatives et éducatives échoueront par suite du fait que, bien avant l'âge auquel un homme peut s'assurer une situation dans notre société, la nature décide de la destinée d'une femme en lui donnant la beauté, le charme et la bonté. »

Jeudi 14 novembre 1911 - Lettre de Sándor Ferenczi à Freud : « Sans doute avez-vous remarqué que, depuis longtemps, mes lettres sont plus rares et moins riches de contenu qu'auparavant. Vous avez même, un jour, fait une remarque à ce sujet, demandant si nous n'avions plus rien à nous dire. J'ai plutôt laissé traîner les choses, répugnant à faire le ménage à l'intérieur, jusqu'à ce que certains points me deviennent clairs, aujourd'hui, dans des circonstances assez bouleversantes (quand cesseront-elles enfin chez moi !). Il semble que j'ai voulu commettre un acte de violence épouvantable. Mécontent des deux parents, j'ai voulu me rendre indépendant ! J'ai remarqué que vous interprétiez mon affection pour vous comme un transfert et que vous ne vouliez pas lui donner trop de motifs (manifestement par souci éducatif, peut-être aussi parce que vous, vous aspiriez à la compagnie d'un homme libre, non infantile, pendant vos rares jours de liberté). C'était mon "impression", mais que, consciemment, je tenais pour exagérée. - La réaction à cette impression fut la décision de me rendre indépendant. (Je ne veux pas être infantile, je ne veux pas avoir besoin d'un confesseur, je veux me débarrasser de ma curiosité sexuelle, me débrouiller tout seul avec moi-même, etc.). En même temps, après un dernier sursaut de mes tentatives d'indépendance à votre égard, j'ai reconnu que votre amitié - ainsi que votre approbation paternelle - m'étaient indispensables. »

Novembre 1947 -  Psyché, allocution de Maryse Choisy lors de la Semaine d'Études de Royaumont : « Le sujet de notre semaine d'études est, comme vous le savez, le destin de l'homme collectif. Pour ce premier jour, j'avais choisi une phrase de Paul Valéry : "Il s'agit de savoir si ce monde prodigieusement transformé, mais terriblement bouleversé par tant de puissance appliquée avec tant d'imprudence, peut enfin recevoir un statut rationnel, peut revenir rapidement, ou plutôt peut arriver rapidement à un état d'équilibre supportable ? En d'autres termes, l'esprit peut-il nous tirer de l'état où il nous a mis ? Notez que le mot rationnel que je viens d'employer est, au fond, l'équivalent du mot rapidement, car il est certain que l'équilibre renaîtra fatalement, comme l'équilibre s'est rétabli après la ruine de l'empire romain, mais il ne s'est rétabli qu'au bout de plusieurs siècles. Il s'est rétabli par les faits, tandis que la question que je pose est celle de savoir si l'esprit, agissant directement et immédiatement, pourra rétablir rationnellement, c'est-à-dire rapidement, un certain équilibre en quelques années ». En réalité, si j'ai proposé cette phrase de Valéry à vos méditations, c'était pour ne pas effrayer ceux d'entre vous qui ne sont pas encore ou qui ne sont qu'à moitié acquis à l'école freudienne. Or, cette remarque de Valéry, Freud l'a faite en d'autres termes avant Valéry, avec le style en moins, mais la profondeur psychologique en plus.

Alain de Mijolla <ademijolla@free.fr>