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Identité - Identifications et criminalité (Brève histoire de la psychocriminologie psychanalytique)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°192 - Page 24-29 Auteur(s) : Jean-Yves Chagnon
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Identité - Identifications et criminalité (Brève histoire de la psychocriminologie psychanalytique) - Jean-Yves CHAGNON

Introduction : qu’est ce que la psychocriminologie ?

Dans le vaste champ des sciences humaines et sociales et du droit qui traite de la criminologie, la psychocriminologie concerne l’étude psychologique du phénomène délinquance (criminalité) et de la personnalité du délinquant (criminel). Rappelons qu’il s’agit de catégories socio-juridiques et non psychopathologiques, même si le DSM fait de la délinquance un symptôme des personnalités antisociales. La psychocriminologie moderne (Coutanceau, Smith, 2010 ; Senon, Lopez, Cario, 2012) est plus large que la psychopathologie qu’elle contient : à côté de la dimension psychopathologique éventuelle, elle s’intéresse à la personnalité du délinquant et à sa constitution, à travers une histoire personnelle singulière, à l’état clinique du sujet avant et au moment des faits, à la situation dans laquelle ce sujet s’est retrouvé, au passage à l’acte proprement dit et à ses déclencheurs,  aux relations à la victime. Dans cet axe d’analyse relatif à l’articulation de l’acte à l’auteur, elle « permet d’entrer dans une compréhension dynamique et processuelle du moment infractionnel » (Moulin, Villerbu, 2012, p. 201), et renouvelle également les modalités d’approche du lien auteur - acte - victime. Ajoutons que ces perspectives théoriques n’ont d’intérêt que pour ce qu’elles soutiennent ou fondent d’une approche préventive et de soin, actualisée quant à ses pratiques cliniques (Roussillon, 2012).

Dans sa modélisation psychanalytique (Casoni, Brunet, 2003 ; Balier, 2005 ; Zagury, 2008 ; Ciavaldini, 2012a, b) la psychocriminologie traite du fonctionnement psychique (conscient et inconscient) du sujet délinquant et de ses relations d’objet : elle s’attache donc, dans un environnement donné, aux modalités de construction du psychisme, conçu comme appareil à traiter les excitations pulsionnelles et à l’intériorisation des valeurs et interdits de la culture propre au sujet, transmises par ses ascendants. Cet ensemble intériorisé dans le système Moi-Surmoi-Idéal du Moi constitutif de la « personnalité psychique » (Freud, 1933), prohibe, en principe, les passages à l’acte criminels,  et dysfonctionne dans les cas qui nous préoccupent ici. Mais la psychocriminologie psychanalytique s’intéresse également à l’acte dans ses dimensions les plus opératoires, car celui-ci « dit » quelque chose de la problématique du sujet 1 ; elle a ainsi renouvelé la compréhension du passage / recours à l’acte délinquentiel / criminel, et participé à la description et théorisation d’un langage du corps et de l’acte (Roussillon, 2010 ; Houssier, 2015). Elle a également montré le rôle tenu par la victime : même si celle-ci est utilisée, privée de son altérité, désobjectalisée, elle tient des fonctions particulières pour le délinquant au regard de son histoire personnelle et transgénérationnelle plus ou moins bien subjectivée. C’est en articulant ces trois niveaux : l’étude du (dys)fonctionnement psychique du délinquant, de ses relations intersubjectives et du passage à l’acte que les concepts d’identité et d’identification nous paraissent centraux dans l’analyse psychocriminologique (Chagnon, 2011, 2013), perspective également défendue par Casoni & Brunet (2003, p. 119-133).

Identité et identification : définitions cursives

Nous avons ailleurs tenté de définir ces concepts polysémiques et de résumer les principaux travaux psychanalytiques sur la question : rappelons-en cursivement l’essentiel (Marty, Chagnon, 2006 ; Chagnon, 2008). L’identification est un « processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l’autre et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci. La personnalité se constitue et se différencie par une série d’identifications » (Laplanche, Pontalis, 1967, p. 187). Il n’est donc possible de parler d’identifications qu’au pluriel et Freud ne laissera pas de conception d’ensemble achevée. Il est ainsi successivement question d’un symptôme et d’un fantasme (identification hystérique),  d’un mécanisme défensif contre la perte d’objet (dont le prototype pathologique est l’identification narcissique de type mélancolique), puis d’un mécanisme constitutif de la personnalité, c’est-à-dire des différentes instances psychiques (identification introjective primaire et secondaire). Au-delà de ces multiples formes, la notion garde une unité à travers la référence à ses précurseurs, l’incorporation orale et l’introjection : nous nous nourrissons psychiquement des apports des autres que nous faisons nôtres par un processus de dégradation, de transformation et d’élaboration, ce qui justifie la métaphore digestive. L’identification est à la fois un effet et un mode de traitement de la pulsion et de la perte de l’objet : l’identification transforme par introjection les investissements libidinaux d’objet en investissement libidinaux du Moi, narcissiques, afin que le Moi se développe. Elle conserve ainsi l’objet dans le Moi et le Moi qui s’étaye sur l’objet. Mais si elle construit la personnalité psychique du sujet, l’identification peut tout aussi bien l’aliéner quand l’objet n’est pas digéré, mais « gobé tout cru », et vient emboliser, hanter à son insu le sujet et surtout sa conduite et son comportement : les notions d’identification à l’agresseur, incorporative, projective, endocryptique, etc., tenteront de rendre compte de ces aspects où le poids de la transmission psychique du transgénérationnel se fait sentir.

L’identité, n’est pas un concept freudien, mais postfreudien, dont se sont particulièrement saisis les psychanalystes d’adolescents. Dans sa version psychique (à côté de l’identité biologique et sociale) l’identité (le sentiment d’identité) désigne trois composantes intriquées : un sentiment de continuité d’être, objet d’une prise de conscience réflexive (être soi-même) ; un sentiment d’unité impliquant la capacité à intégrer des expériences diverses sinon éclatées ; un sentiment d’estime de soi, d’investissement narcissique positif (Chiland, 2000). L’identité se construit dans un aller-retour entre soi et les autres, emprunt (introjection/incorporation) et prêt (projection) aux autres. Identité et identification sont indissolublement liées car si la construction de l’identité s’étaye sur les identifications, elle exige également de s’en déprendre pour être soi, à la fois semblable et différent, ce qui spécifiera le travail de subjectivation (Cahn, 2006). On sait toute la fortune actuelle de ce concept dont les avatars sont constitutifs des pathologies limites ou encore narcissiques-identitaires qui caractérisent aujourd’hui nombre de délinquants ou de criminels (Roussillon, 1999).

Les pionniers de la psychocriminologie psychanalytique

Pour revenir plus attentivement sur les aléas de la construction identitaire-identificatoire chez les criminels, il nous faut revenir brièvement sur l’histoire de la psychocriminologie psychanalytique, sans aucune prétention d’exhaustivité, mais en assumant nos choix. Celle-ci commence avec Freud (1916, 1928) et ses « lieutenants », Abraham et Ferenczi. D’emblée, face aux thèses constitutionnalistes et héréditaires de l’époque, l’idée d’un déterminisme inconscient (pulsionnel) du phénomène criminel est affirmée, ce qui signifie que celui-ci est, à côté des névroses et des psychoses, accessible tant à une intelligibilité clinique et théorique qu’à une action psychothérapique voire pédagogique. Et ce, même si Freud a pu douter de l’intérêt, comme pour les psychotiques d’ailleurs, pour des motifs d’absence de transfert, en fait plus vraisemblablement de contre-transfert hostile, mal maîtrisé et élaboré. Ces travaux croisent ceux relatifs aux perversions et aux passages à l’acte (agieren). Une double voie d’investigation est alors envisagée, l’une qui s’est attachée à profiler avant l’heure une personnalité dite criminelle, perspective désuète aujourd’hui, et l’autre qui visait à expliquer/comprendre le processus ou la dynamique criminelle en l’insérant dans un parcours de vie. Dans ces deux perspectives, l’étude des instances de contrôle et des instances morales, de leur genèse et de leur (dys)fonctionnement, voire de leur transformation, est au cœur des préoccupations. Les tendances criminelles, qu’elles soient issues des pulsions sexuelles (cruauté, sadisme) ou d’une réaction à leur frustration ou encore une émanation du narcissisme ou enfin des pulsions de destruction, font partie du « chaudron pulsionnel » et elles sont donc inhérentes à l’humain : c’est leur maîtrise et sublimation difficile, entravée ou impossible, qui sera dès lors l’objet d’étude.

Pour Freud, dans un premier temps, la criminalité est conçue comme effet d’« un égocentrisme illimité et (d’)une forte tendance destructrice » auxquels s’associent « l’absence d’amour, le manque de valorisation affective des objets (humains) » (1928, p. 162), soit des tendances positives et négatives (en plein et en creux) non conflictualisées par des interdits moraux absentés de la scène psychique : le Surmoi est vacuitaire, les idéaux ne sont pas porteurs des valeurs culturelles générales. Ainsi peut-on comprendre l’absence de culpabilité et de remords du criminel : le criminel n’a pas de conflit interne ou alors celui-ci est transposé sur la scène externe, là où le névrosé souffre d’un conflit interne. Mais très vite Freud complexifie cette position, invalidant à l’avance des positions structurales ou structuralistes un peu trop figées… Il décrit des criminels par sentiment de culpabilité (1916) dont Dostoïevski (1928) constituera une illustration remarquable : ainsi fait-il de l’auteur un créateur, un moraliste, un névrosé et un criminel, mais surtout un masochiste, anticipant quelque peu les personnalités patchwork de la clinique contemporaine. Il s’agit ici de personnalités qui commettent des crimes non pas car elles sont dépourvues de sentiment moral, mais pour se soulager d’un excès de sentiment de culpabilité, que Freud relie aux vicissitudes du conflit œdipien et du « complexe paternel » et donc à la pesée d’un Surmoi cruel.

De la synthèse théorique opérée par Freud en 1923 puis 1933, il ressort que si l’identification (secondaire) constitue, avec la sublimation, la voie de sortie du complexe d’Œdipe, l’identification primaire constitutive du Moi a pour base l’identification aux parents aimés et aimants en compensation de leur perte (renoncement), alors que l’identification à l’objet idéalisé est constitutive de l’Idéal du Moi qui prescrit, l’identification à l’objet interdicteur étant, elle, constitutive du Surmoi qui proscrit. C’est cet ensemble qui dysfonctionne dans la criminalité, chacun des successeurs de Freud apportant sa pierre à la compréhension du phénomène.

M. Klein (1927, 1934) s’engouffrera dans la brèche laissée par la théorie du criminel par sentiment de culpabilité pour décrire une culpabilité archaïque taraudante, liée à un Surmoi lui-même précoce, fait de l’incorporation d’une imago maternelle accusatrice, construite par projection des pulsions sadiques prégénitales du jeune enfant. D’emblée nous voyons donc qu’une double perspective théorique se dessine : absence ou excès de Surmoi par carence identificatoire à un objet interdicteur, champ libre pour des perspectives opposées.

C’est Abraham (1925) qui, à travers son étude clinique d’un cas d’escroc, mettra l’accent, comme facteur des tendances antisociales de son sujet, sur les vicissitudes identificatoires du fait de carences affectives maternelles précoces et d’une impossibilité d’idéaliser le père. Mais il y ajoute deux éléments d’analyse importants : d’abord les tendances à la falsification et à l’escroquerie du sujet répètent en les inversant activement le sens des manques subis -le sujet cherche à se faire aimer/admirer pour mieux provoquer la déception et la sanction-, ensuite la modification du système antisocial sous l’effet d’une relation amoureuse avec une femme âgée, substitut maternel évident, soit « la guérison par l’amour ».

A la même époque Aichhorn (1925) décrit, à partir de son expérience d’éducateur auprès de « jeunes en souffrance », les « délinquants caractériels », soit la psychopathie avant l’heure. Il identifie trois grands facteurs étiologiques : la délinquance par excès d’amour (narcissique),  par excès de sévérité, et par excès d’amour et de sévérité, contestant ainsi la théorie en vigueur des « criminels nés ». Dans tous les cas, la carence relationnelle subie (ici Aichhorn anticipe les travaux sur l’attachement) distord le développement qui reste fixé sur des bases narcissiques. Tournés vers eux-mêmes, ces jeunes « sauvageons » ont une faible capacité empathique (identificatoire) à autrui avec lesquels ils peinent à entrer en relation socialisée, le principe de plaisir prime sur le principe de réalité d’où des régulations agies et agressives en circuit court plutôt que des régulations longues et différées (retenue, symbolisation, sublimation). Les aléas des identifications, carentielles au niveau du Moi et du Surmoi-Idéal du Moi (encore non différenciés dans la théorie freudienne), seront l’objet même du travail éducatif d’Aichhorn, basé sur l’utilisation du transfert sur l’éducateur.

En germe dans l’œuvre d’Aichhorn sont contenus tous les travaux à venir sur l’importance de l’environnement primaire et les effets antisociaux des carences de celui-ci. Spitz, Bowlby et même Winnicott s’en inspireront. Ce dernier y puisera les racines de la tendance antisociale (1956) : celle-ci convoque l’environnement primaire et élargi qui pourra (ou non) la guérir spontanément, la délinquance caractérielle avérée relevant d’un effondrement du milieu à la prendre en charge. C’est le même Winnicott (1963) qui « règlera » la question concernant l’excès ou la carence surmoïque, en montrant que la carence du Surmoi post-œdipien (d’essence paternelle), mais plus fondamentalement d’empathie et de sollicitude pour l’objet, revient à une difficulté du nourrisson à « trouver/créer » l’objet (maternel) et ainsi à élaborer le sentiment de culpabilité inconscient lié aux attaques fantasmatiques contre le corps de la mère. La carence affective est donc responsable de l’absence de Surmoi (de sentiment de culpabilité conscient) et du maintien du sentiment de culpabilité inconscient non élaboré, du Surmoi archaïque allié à un Idéal du moi grandiose. R. Roussillon (2010) poussera au maximum ce modèle où l’acte de délinquance a toujours, selon lui, une potentialité messagère, même si parfois la tendance antisociale perd l’espoir et l’attente de l’objet qu’elle contient et mute alors en rage destructrice de l’objet.

Nouvelles perspectives et apparition de la question identitaire

Par la suite, d’autres auteurs viendront enrichir le débat en apportant de nouvelles perspectives : Ferenczi (1932) puis A. Freud (1936), qui ne le cite pas, décriront et théoriseront l’identification à l’agresseur, concept aujourd’hui très utilisé, peut-être trop du fait de ses facilités d’emploi (PP, 2013). Freud (1920) en parle initialement, sans employer le terme, à propos de l’enfant qui joue, et qui, en imitant un adulte dont il dépend (mère, docteur), renverse le sens des excitations traumatiques subies en excitations agies (sur un tiers). Ferenczi (1932), dans son célèbre article sur La confusion des langues, invente le terme et l’utilise dans le cadre des agressions sexuelles, plus globalement, des situations que nous qualifions aujourd’hui d’extrêmes, où l’enfant, face à la peur et la détresse subies, s’identifie massivement à son agresseur auquel il se soumet totalement : « cette peur quand elle atteint son point culminant, oblige les enfants à se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en s’oubliant complètement, et à s’identifier totalement à l’agresseur. Par identification, disons par introjection de l’agresseur, celui-ci disparaît en tant que réalité extérieure, et devient intrapsychique ». V. Estellon (2010) estime qu’il s’agit là d’une origine possible des confusions dedans/dehors, sujet/objet rencontrées dans les états-limites, car cette configuration ne permet plus à l’autre d’être reconnu dans son altérité. La violence subie est intériorisée de façon confuse car déniée par l’agresseur qui disqualifie le vécu de l’enfant et l’empêche de mettre des mots sur l’expérience. D’une manière plus générale, des injonctions paradoxales et la déqualification parentale peuvent produire des
difficultés à distinguer le bien du mal, le bon du mauvais, le juste de l’injuste, l’impossibilité de qualifier ces valeurs entraînant des failles dans la construction du Surmoi, failles propices aux passages à l’acte.

Ainsi ces auteurs répondent-ils avant coup à la remarque très pertinente de Lagache, auteur d’un célèbre « Psychocriminogenèse » (1950), qui recommandait de ne pas oublier que les troubles de la socialisation et de l’identification des délinquants doivent être envisagés non seulement dans leurs aspects négatifs, mais également dans leurs aspects positifs : « il ne suffit pas de dire à qui le délinquant ne s’identifie pas, il faut dire à qui et à quoi il s’identifie » (p. 189), et comment il le fait, serions-nous tentés de rajouter. Le même auteur, dont on sait qu’il est, en France, « l’inventeur » de la psychologie clinique, mais également de la psychologie sociale clinique, insistait pour que soit prise en compte la double dimension intrapersonnelle et interpersonnelle (sociale) dans l’analyse des conduites criminelles. Aux identifications « distorses » laissées dans la personnalité par les frustrations précoces correspondent un essai de restauration maladroite d’une vie sociale et morale pas toujours marginale (le milieu délinquant). Lagache a d’ailleurs introduit la notion « d’identifications héroïques » par lesquelles le délinquant se défendait de conflits inconscients pénibles, dépressogènes, en agissant au-dehors ses conflits, sur un mode hypomaniaque, antidépresseur. Le même auteur contribuait plus tard (1961) à différencier le Moi Idéal de l’Idéal du Moi : le Surmoi correspond à l’autorité intériorisée, et l’Idéal du Moi à la façon dont le sujet doit se comporter pour répondre à l’attente de l’autorité extérieure, puis du Surmoi. En revanche, le Moi Idéal correspond à un idéal narcissique de toute puissance qui n’admet d’identification qu’à des personnages exceptionnels et prestigieux, cas de nombreux délinquants où le Moi Idéal, qui peine à fusionner avec l’Idéal du moi, est constitué d’identifications à l’agresseur (le parent tout puissant) ou héroïques, grandioses, le manque à atteindre ce Moi Idéal laissant sous le coup d’angoisses dépressives narcissiques (honte, insuffisance, etc.).

Dans la seconde partie du XXème siècle la psychopathologie psychanalytique subit une décentration, du paradigme des névroses vers celui des états ou pathologies limites, pathologie des limites entre le dedans et le dehors, mais également intrasystémiques, avec des phénomènes de confusions entre instances. Ajoutons que les états limites, de ce fait, ont une nette propension à l’agir, externalisation au dehors de conflits intenables au-dedans. C’est à ce niveau que la notion d’identité, telle que nous l’avons définie plus haut, devient centrale dans de nombreux travaux car elle permet d’articuler une facette individuelle (pour soi) et une facette collective (pour autrui), dont les défaillances, à la fois « spatiales » (cohésion de soi) et temporelles (continuité), articulées à la question de l’investissement narcissique (estime de soi), caractérisent les états limites. R. Roussillon rebaptisera d’ailleurs ceux-ci sous le vocable de « troubles narcissiques identitaires » (1999) issus de traumatismes narcissiques précoces, voire transmis par les générations précédentes (Ciccone, 1999). R. Kaës (2012) montrera, de son point de vue de spécialiste de l’intersubjectivité, comment l’identité est affectée dans le « Mal-être » contemporain, du fait des modifications des « métacadres » socioculturels qui n’étayent plus, de la même manière qu’autrefois, la construction identitaire. Quelles que soient les critiques qui ont pu être adressées à l’égard de l’utilisation de ce concept, deux points retiendront notre attention : l’identité est plurielle et admet une pluralité d’identifications qui rend souvent le travail de synthèse du Moi précaire ; face aux menaces identitaires (dépersonnalisation, perte de continuité, dépression narcissique) la violence auto et hétéro-agressive devient une solution défensive de premier recours qui permet de limiter le vécu de désorganisation. Dans un renversement passif / actif, impuissance / toute puissance, le sujet clivé (« c’est moi et c’est pas moi ») restaure un sentiment d’existence face à un péril d’inexistence (Balier, 2005) et utilise la victime comme dépositaire des souffrances traumatiques primaires non subjectivées qu’elle lui fait endurer.

C’est dans ces perspectives que travailleront les psychocriminologues contemporains précités : le passage à l’acte violent est à la fois l’expression d’un trouble identitaire et une tentative de restauration de l’identité menacée par l’emprise qu’elle permet sur l’objet et la réalité. Pour notre part, nous avons proposé de considérer l’identification à l’agresseur comme une identification projective à l’agresseur par laquelle le délinquant (criminel) entre dans la peau de son agresseur du passé, pour se défendre contre la menace de désorganisation suscitée par la confrontation à une situation ou une victime qui réactive les traumatismes impensés (Chagnon, 2011, 2013). L’identification projective, individuelle ou mutuelle, qui expulse dans l’autre des parties de soi insupportables, est en effet une forme d’identification narcissique qui brouille les identités, à la différence de l’identification introjective qui garantit les frontières et les limites. D’autres auteurs proposeront des concepts proches comme « l’identification projective opératoire » (Toutenu, 2003) ou encore « l’engrènement » (Racamier, 1995), pour souligner la dimension actante de ces mécanismes où la victime n’est plus reconnue comme telle, mais le dépositaire/dépotoir de ce que le sujet ne peut admettre en lui, le sujet agressant / violant / tuant les « parties » de lui, déposées dans sa victime, quand il ne se fait pas lui-même vecteur de l’agression d’un autre, que nous avons nommée par procuration (Chagnon, 2010).

Ces considérations théoriques complexes ne doivent pas nous faire oublier qu’elles n’ont d’intérêt que pour les perspectives thérapeutiques qu’elles ouvrent : face à des sujets clivés et dénégateurs, il importe de travailler à plusieurs et dans une interface avec la justice (Ciavaldini, Balier, 2000). Les mécanismes identificatoires-identitaires y seront puissamment à l’œuvre dans les transferts multiples, mais la condition de leur « supportabilité » et  élaboration par les équipes soignantes est la condition pour que ces sujets puissent espérer retrouver un jour une part de leur humanité.

Pr Jean-Yves Chagnon
Professeur de Psychologie Clinique et de Psychopathologie, UTRPP, Université Paris 13, SPC.
Expert judiciaire


Notes

1- Il faut mesurer le courage de C. Balier d’avoir intitulé ses deux livres princeps « Psychanalyse des comportements (sexuels) violents » (1988, 1996) : l’utilisation délibérée du terme comportement, à une époque où seul le langage verbal (et le modèle de la cure type) avaient droit de cité, a eu une valeur fondatrice de la psychocriminologie psychanalytique moderne. L’acte, le comportement, « disent » quelque chose du sujet, qui échappe aux modalités de symbolisation secondaire élaborée, comme le langage verbal, qui ne constitue qu’une partie des possibilités expressives d’un sujet. Ils ont du sens, au double sens de signification (plus ou moins symbolique selon les cas) et de direction, d’adresse à l’autre.

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