La Revue

Merci René
Agrandir le texte Réduire le texte Auteur(s) : Jean Furtos
Article gratuit

Madame la Directrice du CRPPC, Monsieur le Président de l’Association  Européenne de Psychanalyse, Mesdames et Messieurs, chers collègues.

C’est une joie que vous m’ayez demandé d’être invité surprise, ça ne m’était jamais arrivé, et j’en suis heureux. A vrai dire, j’aurais été triste de ne pouvoir être là pour cet hommage à René Roussillon ; j’ai repoussé d’une demie journée mon départ à un congrès où je dois intervenir, et si vous me voyez partir rapidement tout à l’heure, ce n’est par phobie sociale mais parce que j’ai un train à prendre…

Notre aventure, mon cher René,  a commencée en 1972, cela fait 42 ans. Un ouvrage explosif venait de sortir en France, écrit  par Deleuze et Guattari, un philosophe universitaire spinoziste et un psychiatre-psychanalyste-marxiste pratiquant la psychothérapie institutionnelle ; ce livre était intitulé l’anti-Œdipe, capitalisme et schizophrénie, il fallait le faire… En décembre 1972,  la revue Esprit publie un numéro thématique sur la mort d’Œdipe et l’anti psychanalyse avec des écrits de Donzelot, Castel, Domenach, Hochman, et deux jeunes professionnels  lyonnais. L’article introductif était en effet signé, en suivant l’ordre alphabétique, par Jean Furtos, jeune interne en psychiatrie qui travaillait aux urgences psychiatriques à Grange Blanche, et par René Roussillon,  jeune psychologue clinicien qui travaillait alors dans le service public de secteur. Je  vous lis le début de ce  texte : « Il est très difficile de présenter l’anti Œdipe car c’est un texte fou qui possède la fascination de la folie, qui pose les questions que nous pose la folie, celle des autres mais aussi la nôtre et celle de notre monde ». Ce début était rédigé par René. Et effectivement, ce livre que nous avons lu avec passion, intérêt et aussi avec un regard critique, permettait entre autre de sortir d’un psychanalysme oedipianisant à l’excès, où par exemple on pouvait dire qu’on faisait « un Œdipe »  comme on pouvait « faire une grippe » ; et comme on guérit de la grippe il fallait guérir de l’Œdipe, c’était un peu ça tout de même dans certains lieux, y compris pour le traitement de la psychose. La rédaction de cet article fut rafraîchissante pour nous car elle nous a permis des avancées en questionnement, et je peux dire a posteriori qu’elle nous a aidés à sortir d’une orthodoxie écrite à l’avance. L’orthodoxie est plutôt ce qu’on écrit au fur et à mesure, dans une certaine tradition ; l’orthodoxie, c’est en fait le geste juste, la parole juste qui est ensuite théorisée pour les autres et pour soi-même.

C’est en tous  cas de là qu’a pris place entre nous un cheminement fidèle et exigeant, autant en amitié qu’en confrontation pratique et théorique ; la dernière confrontation entre nous s’est passée cet été, dans le Lubéron, où nous avons discuté vraiment sérieusement de perspectives contradictoires sur le traumatisme, et nous n’étions pas du tout d’accord. C’était passionnant et aussi polémique sur Shakespeare, Richard 3, Hamlet ….

Pour témoigner de ce compagnonnage, je vais parler de deux institutions où nous nous sommes croisés avec insistance et fécondité, je veux parler du CEF et de l’ORSPERE.

Le CEF, Centre d’Etudes et de Formation de la Faculté de Médecine de Lyon, dépendait de l’Institut  Universitaire Alexandre Lacassagne. C’est l’époque où je reviens d’un long séjour en Afrique et aux Etats-Unis, avec en particulier dans ma besace les théories humanistes néo-reichiennes, une forme de psychanalyse active ; le Pr. Colin m’en nomme le directeur, et avec Odile Boutitie, nous allons faire des séminaires de recherche sur les nouvelles thérapies californiennes.

Dans le premier séminaire, l’observateur critique est…René Roussillon. C’était en 1976-77, les patients et les animateurs sont assis par terre, sur des coussins ou des fauteuils à ras du sol ;  en tant qu’observateur, René Roussillon a une table et une chaise, il prend des notes, et nous discutons ensuite.  Il y avait des séminaires de deux jours chaque mois avec les mêmes participants, et une technique différente à chaque séminaire, Gestalt, Analyse Transactionnelle, Bioénergie, avec des thérapeutes francophones différents. L’observateur René Roussillon était fasciné par ce jeu thérapeutique incroyable où l’on invente des gadgets à tire larigot si je peux dire, ce qui  donne effectivement la liberté de jouer, d’inventer des dispositifs. Mais avec une théorie un peu limitée, soit avec pensée qui insiste trop sur le manifeste, soit trop sur l’affect, soit trop sur le corps, soit trop sur la verbalisation, et René, en tant qu’observateur, nous a ramené au sens, à l’inconscient, au transfert. Je pense que nous sommes entrés dans la  filiation commençante du CEFRAP, avec le fait que, dans un groupe, les différentes interventions des patients, soit le processus groupal, ne sont pas  une succession d’interventions individuelles, mais une dynamique qui se constitue entre le premier et le dernier intervenant ; je n’ai jamais oublié depuis qu’un groupe est toujours plus qu’une série d’individus. Et alors grâce à toi, René, je peux le dire, nous avons abandonné, Odile et moi, la perspective néo-reichienne, et ça a continué pendant 23 ans avec moi, et jusqu’à la mort d’Odile pour d’autres, ce qui nous a permis de transformer ces thérapies californiennes en psychothérapies groupales d’inspiration analytique, avec des gadgets particuliers, on dirait aujourd’hui avec des médiations particulières que d’ailleurs les doctorants de René Roussillon ont étudiées pour le bien de la théorie et de beaucoup de gens. Il est possible que cette expérience ait stimulé l’inventivité théorico-pratique de René.

La seconde institution, l’ORSPERE, est venue plus tardivement, avec des prémisses vers  1993-94-95, et un peu après par la création d’un observatoire régional puis national sur le lien entre  travail social et travail psychique pour les gens de la rue, les déboutés du droit d’asile,  la souffrance au travail, les troubles de l’habiter, en direction aussi bien des professionnels que des élus en charge communale, sous l’égide de l’Observatoire National des Pratiques en Santé Mentale et Précarité reconnu par le Ministère de la santé et des affaires sociales,  plus connu sous son petit nom régional d’Orspere. Nous avons institué des  séminaires nationaux de recherche clinique en santé mentale et précarité au monastère Le Corbusier, à l’Arbresle, qui ont fondé les réseaux francophones. Tu étais là, chaque année, et tu as y contribué. Mais je veux dire là où  pour moi tu as été le plus précieux et comment tu as favorisé et protégé l’émergence d’une nouvelle série théorique.

C’était lors du deuxième séminaire, j’avais dit un jour, dans un exposé introductif, avec  une sorte d’intuition sortie de moi presque par hasard -des fois on parle mais on ne sait pas ce qu’on dit- j’avais dit : « la souffrance psychique d’origine sociale,  c’est un transfert, c’est un contre transfert » ;  et tu m’as dit « Jean, c’est très intéressant, n’oublies pas ça, faut le travailler ». En effet, je me suis aperçu que la souffrance psychique d’origine sociale, concept au demeurant freudien, avec laquelle travaillent les intervenants sociaux, les psychiatres, les psychologues, les infirmiers, tous ceux qui s’engagent dans ces cliniques de l’extrême, institue un mode de relation particulier, si on l’accepte ;  en fait, nous sommes dérangés par la souffrance de l’autre que nous portons en nous, souvent à notre insu, si bien que  le transfert étant universel, une assistante sociale, un travailleur social, tout autre intervenant de la clinique psychosociale a le même type de transfert qu’un psychanalyste, mais dans son cadre propre ; il est souvent comme squatté par l’autre, c'est-à-dire qu’il faut prendre au sérieux la souffrance psychique d’origine sociale comme un contre- transfert relationnel, et alors qu’est-ce qu’on fait de cette relation qui nous dérange ? C’est tout le travail.

Pour ça, je peux te dire  « merci » à posteriori  parce que c’est ce qui m’a permis, par exemple dans les cliniques de la précarité, en particulier dans la description du syndrome d’auto-exclusion, de dire que  « le premier signe de la clinique psycho sociale c’est le malaise de l’intervenant ». « Si vous n’allez pas bien, mesdames et messieurs les travailleurs sociaux, ne partez pas, c’est bon signe,  mais qu’est-ce que vous allez faire de votre malaise ? ». C’est vrai en psychanalyse, mais on le sait moins dans le travail de la clinique psycho sociale. Alors, évidemment, tout ça a été intégré dans les analyses de la pratique, parce que si on fait une analyse de la pratique uniquement avec une empathie cognitive « sèche », comme dirait Hochman, une empathie pour comprendre seulement intellectuellement les processus qui se passent, quelque chose d’important manque ; certes, la réflexivité est à l’œuvre, mais il lui manque d’être imprégnée par une empathie humide, imprégnée par la mélancolie ou la haine que l’autre nous fait porter au nom d’une préoccupation pour lui. Et si nous ne travaillons pas sur la mélancolie ou sur la haine que l’autre nous fait porter, nous avons envie de nous taper la tête contre les murs ou de vite arrêter le travail ; si nous n’acceptons pas le dépôt de l’autre en nous, autant changer de métier ! Introduire l’empathie humide dans les analyses de la pratique, je dirais que c’était génial et indispensable ; « continue de travailler la souffrance psychique d’origine sociale comme un contre transfert », m’avais tu dis, comme tu as bien fait !

Mais tu as amené des tas d’autres choses, et Anne Brun en a parlé avec les logiques de survie à bien différentier des logiques de vie. Je peux l’affirmer, au contact de la mauvaise précarité (celle des gens de la rue, des étrangers déboutés ou des cadres supérieurs en burn out), on passe complètement à côté de la plaque si on ne connait pas les logiques de survie ; si on n’a pas, comme tu le dis souvent, une théorie sym/pathique sur la destructivité, on dira « mais comment, ils mettent tout en échec, on ne peut pas les soigner, qu’ils aillent voir ailleurs si on y est etc.. ». Au contraire, avoir une sympathie théorique et pratique pour les logiques de survie va tout changer parce qu’on se dira « mais comment   faire pour éviter que ça continue comme ça, pour accepter la répétition,  les échecs, c’est-à-dire le processus effectif ». Dans ces cliniques de l’extrême, pour moi personnellement, le mécanisme le plus intéressant que tu as décrit, peut-être d’autres l’ont-ils aussi décrit, mais moi je l’ai connu par toi, c’est le retour du clivé que je connaissais plus par ses effets que par son mécanisme. Il est capital de ne pas confondre le retour du refoulé, qui donne des symptômes, et le retour du clivé qui donne des moments féconds, destructeurs et dangereux, du style passage à l’acte. Ils sont dangereux, il faut faire attention, mais ils sont féconds : comment tenir pour sortir de la répétition ? Je pense que tu as enseigné à des générations de psy à ne pas baisser les bras lors de ces moments féconds et dangereux, marqués du sceaux de la parodoxalité, donc à l’envers de ce qui est normalement attendu, souvent mélancoliques ; comment ne pas devenir mélancolique soi-même en pensant, sans se l’avouer « c’est foutu, allez-vous faire soigner ailleurs, tout est foutu ».

Lorsque  tu as parlé du clivage, tu as utilisé des termes aussi simples et parlants que  la congélation du moi, et là tout le monde comprend. On parle dans n’importe quelle assemblée de  la congélation du moi  et  de la décongélation du moi,  qui est en fait le retour du clivé, et tout le monde comprend sans avoir fait une analyse personnelle et 10 ans de société psychanalytique. Et en plus ça fonctionne vraiment comme ça, ce n’est pas un clivage du moi, c’est un clivage au moi. Si on ne connait pas cet aspect de ton œuvre, il y a des endroits de la clinique où on ne peut pas  travailler.

Je ne parle pas du  congrès des 5 Continents, en octobre 2011, sur les effets psychosociaux de la mondialisation, où tu as eu une intervention extrêmement appréciée devant les représentants de 45 pays.

Pour terminer, parce que je sais que vous avez un programme chargé, je dirais que ton génie, à part d’avoir été un des plus grands conférenciers et enseignants que je connaisse, avec des générations de psychologues et de psychiatres à qui tu as enseigné, c’est  je pense d’avoir su tenir les extrêmes. Par exemple tenir ensemble André Green, qui fut un psychanalyste hégélien avec une empathie sèche, et Winnicot, qui est un psychanalyste « asiatique » avec une empathie humide comme chez les bouddhistes ; tu as pu tenir ça par la modalité géniale du paradoxe, qui est l’art de tenir les contraires d’une manière non contradictoire mais positive. Quelque chose qui nous aide à tenir les extrêmes, la psychanalyse et le cerveau, le psychisme et le social, bref, qui nous aide à avoir une pensée métisse.

Je terminerai par une phrase de Hegel, philosophe que tu as souvent cité, je ne sais pas si tu continues, et qui s’applique bien à ton œuvre ; il écrit dans la préface de la phénoménologie de l’esprit : la vie de l’esprit « est cette puissance en n’étant pas semblable au positif qui se détourne du négatif…l’esprit est cette puissance seulement en sachant regarder le négatif en face, et en sachant séjourner près de lui. Ce séjour est le pouvoir magique qui convertit le négatif en être. Ce pouvoir est identique à ce que nous avons nommé plus haut sujet ».

C’est vers ce pouvoir que tu nous as aidés à cheminer, merci mon cher René.

 

Jean Furtos
Psychiatre des Hôpitaux honoraire,
Directeur scientifique honoraire de l’ONSMP-ORSPERE
(Observatoire National des pratiques en Santé Mentale et Précarité)