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Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°188 - Page 50 Auteur(s) : Alain Mijolla de
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Mardi 28 avril 1885 - Lettre de Freud à Martha : « Toutefois, je suis en train de mener à bonne fin un travail que j’avais projeté de faire et qui mettra, un jour dans un cruel embarras une foule de gens qui ne sont pas encore nés mais qui naîtront pour leur malheur. Comme tu ne devineras pas de qui je parle, je vais te le dire : il s’agit de mes biographes. J’ai détruit toutes mes notes de ces quatorze dernières années, ainsi que les lettres, les extraits scientifiques et les manuscrits de mes travaux. En ce qui concerne les lettres, je n’ai épargné que celles de la famille ; les tiennes, mon amour, n’ont jamais été en danger. Toutes les vieilles amitiés, les anciennes relations, se sont, à l’occasion, présentées à moi une fois encore et ont reçu silencieusement le coup de grâce ; toutes mes pensées, tous mes sentiments relatifs au monde en général et à mes rapports avec lui en particulier ont été estimés indignes de durer : il faudra tout repenser et j’avais écrit beaucoup de choses; elles s’entassent autour de vous comme les sables mouvants autour du Sphinx, bientôt, seules mes narines en auraient émergé. Je ne peux atteindre ma maturité ni mourir sans m’inquiéter de savoir qui s’occupera de mes papiers. En outre, tout ce qui fait partie du passé qui a précédé le grand tournant de ma vie, notre amour et le choix que j’ai fait de ma profession, est mort depuis longtemps et ne doit pas être privé de funérailles honorables. Quant aux biographes, laissons-les se tourmenter, ne leur rendons pas la tâche trop facile. Chacun d’eux pourra garder son opinion personnelle sur le "développement du héros", je me réjouis déjà des erreurs qu’ils commettront. »

Lundi 12 avril 1897 -  Lettre de Freud à Fliess : « Samedi après-midi, Martin nous a effrayés en tombant soudain malade : des symptômes dans la gorge sur lesquels Oscar ne voulait pas se prononcer tout de suite, alors que Laufer, qu’il nous avait recommandé, déclara que c'était la diphtérie. J’étais secoué, la désinfection avait eu lieu une semaine auparavant, les enfants étaient de nouveau ensemble, et maintenant on pouvait s’attendre à les voir y passer l’un après l’autre, mais tous s’en sortiraient-ils ? Le même soir, j’étais chez Oscar, mauvais invité à vrai dire, mais heureux de l’entendre m’assurer que tout parlait plutôt en faveur d’une angine commune. C’est vrai qu’il est encore fiévreux aujourd’hui, mais le tableau est le même que dans les angines habituelles qui l’alitent périodiquement. Le vendredi soir (le jour précédent), il fit soudain un "poème" à propos duquel Martha, je l’espère, écrira à ta femme en détail. Samedi matin la seconde moitié du poème est sortie, qui reçut le titre "L'été" et la signature "Martin Freud, poète". À peine avait-il mis au propre cette œuvre qu’il commença à se plaindre, et le soir il avait une forte fièvre. C’était donc l’euphorie précédant la date déterminée. Oli doit avoir soupçonné le rapport, car il écrivit le lendemain dans sa rédaction du jour : "Hier Martin était poète, aujourd’hui il est assez malade. "

Avril 1948 - Maryse Choisy Allocution inaugurale des Journées d’Études de Royaumont sur Genèse de la culpabilité : « Si Freud eût vécu au temps des Borgias ou en 1944 au lieu du XIXe siècle bourgeois, il eût remarqué les instincts agressifs avant les instincts sexuels. Toute la doctrine freudienne s’est trouvée en pratique légèrement déviée de sa vérité profonde, parce que les instincts sexuels furent découverts par hasard avant les instincts combatifs. Au début les thérapeutiques visèrent surtout au défoulement de la sexualité. Aujourd’hui, nous savons que ce qui, dans toutes les analyses, - même didactiques - affleure d’abord à la surface, c’est précisément l’agressivité. Avant 1939, et plus encore avant 1914, elle était particulièrement refusée par la "bonne éducation". Or tant que l’agressivité n’est pas liquidée, un analysé ressemble à un client savonneux que le coiffeur aurait abandonné avec une seule joue barbue. Il eût mieux valu ne pas être rasé du tout. De plus les instincts de mort ne signifient plus la même chose en psychologie collective, puisque de plusieurs morts individuelles peut naître une intense vie sociale. Mais Freud, malgré sa tardive découverte du surmoi, fut toujours, à cause de ses propres traditions, plus individualiste qu’universel. »

Alain de Mijolla
ademijolla@free.fr