La Revue

Le temps qui passe
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°187 - Page 58 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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Mercredi 2 mars 1898 - Lettre de William James à James Jackson Putnam : « À la page 7 du Transcript 2 de ce soir tu verras que je me suis manifesté au Parlement de l'État en protestant contre le projet de réglementation de la profession médicale. Ma vocation est de traiter des choses sous tous leurs aspects et non de plaider ex parte pour influencer un jury particulier. L'autorisation légale d'exercer n'est qu'une fumisterie - qu'une abstraite foudre de papier sous le couvert de laquelle toutes les ignorances et tous les abus peuvent se perpétuer. Pourquoi cette manie de multiplier les lois ? Bah, j'en ai assez de toute cette affaire, et je ne sais que trop comment tous mes collègues de la faculté de médecine, qui ne jugent que par l'étiquette, m'apprécieront, moi et mes efforts. Mais si Zola et le Col. Piquart peuvent affronter l'armée française tout entière, ne puis-je affronter leur désapprobation ? - beaucoup plus facilement que celle de ma propre conscience !  J'imagine que toi tu ne fais pas partie de ces êtres totalement disciplinés qui exigent encore plus de législation. »

Mardi 11 mars 1902 -  Lettre de Sigmund Freud à Wilhelm Fliess : « C'est alors qu'une autre force entra en action ; une de mes patientes, Marie Ferstel avait entendu parler de l'affaire et elle commença à se démener de sa propre initiative. Elle n'eut de cesse qu'elle n'ait fait la connaissance du ministre dans une soirée, sut se recommander à lui et lui fit alors promettre par une amie commune qu'il nommerait professeur son médecin qui l'avait guérie. Donc pour finir, alors que le ministre dînait chez ma patiente, il lui fit savoir aimablement que l'acte se trouvait déjà chez l'Empereur et qu'elle serait la première à qui il annoncerait que la nomination avait eu lieu. Et puis un jour elle arriva, rayonnante, à sa séance de travail, en brandissant un pneumatique du ministre. La chose était donc faite. La Wiener Zeitung n'a pas encore fait connaître la nomination, mais la nouvelle qu'elle était imminente s'est répandue rapidement depuis les bureaux officiels. Et me voilà déjà couvert de vœux et de fleurs, comme si le rôle de la sexualité était tout d'un coup officiellement reconnu par Sa Majesté, la signification du rêve confirmée par le Conseil des ministres, et la nécessité d'une thérapie psychanalytique de l'hystérie passée au Parlement à la majorité des deux tiers. Pour ma part, je donnerais toujours cinq félicitations en échange d'un cas honnête appelant un traitement prolongé. J'ai appris que ce vieux monde est gouverné par l'autorité comme le nouveau par le dollar. »

Mars 1979 - Article de Jean Cournut paru dans Les Temps modernes : « Les psychiatres n'osent pas s'abstenir de faire quelques années de "didactiques", des militants du PCF - et pas seulement des intellectuels - vont, éventuellement, sur un divan. La "Rive Gauche" lacanise, les séminaires fleurissent : Architecture et psychanalyse; Cinéma, Écriture, Fiction, Politique, Roman, Sexologie, Théâtre, Zen, etc. (par ordre alphabétique) et ... Psychanalyse. Tout livre de philosophe, de psychologue, d'éducateur, de sociologue, inclut et volontiers dépasse l'apport analytique : celui-ci est présent, implicitement ou à cœur ouvert, dans toute recherche et dans toute critique, tandis que la radio et la télévision diffusent la bonne parole et le bon conseil à toutes les classes de la société. L'Église reste à distance mais Françoise Dolto a beaucoup plus d'audience qu'un bulletin paroissial ; le journal Le Monde répartit subtilement entre la page littéraire et la page médicale l'information appropriée ; en classe de philosophie, c'est Freud qu'on étudie d'abord ; au moins deux psychanalystes renommés sont conseillers du Ministère de la Santé ; un Président de la République aurait- paraît-il - entrepris une analyse, en tout cas il a gagné les élections ; tout un chacun parle de relations, d'Œdipe, de maternage, de castration, de révolte contre le père, de signifiant, de désir, on est... à l'écoute et ça vous interroge... quelque part ; tout le monde sait, en France, en 1970 et quelques, que l'ulcère de l'estomac est une maladie psychosomatique (sauf peut-être les ulcéreux...) et que les petits garçons sont amoureux de leur maman (même les petits garçons le savent ; pour les petites filles, ce serait, dit-on, un peu plus compliqué, mais... patience, on nous l'expliquera bientôt à la télévision...). »