La Revue

Entretien avec Laurence KAHN
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°187 - Page 16-35 Auteur(s) : Françoise Neau
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Historienne et helléniste de formation avant de devenir psychologue puis psychanalyste, Laurence Kahn a travaillé à partir de 1970 dans l’équipe de Jean-Pierre Vernant, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Elle quitte en 1979 son poste de chercheur en anthropologie de la Grèce antique pour se consacrer entièrement à l’analyse. Elle est membre de l’Association Psychanalytique de France qu’elle a présidée de 2008 à 2010. Co-rédactrice de la "Nouvelle Revue de Psychanalyse" de 1990 à 1995 et du "Fait de l’analyse" de 1996 à 2000, elle dirige l’ "Annuel de l’APF" (PUF) depuis 2011. Elle a publié de nombreux articles et plusieurs livres : la liste en figure à la fin de l’entretien réalisé à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, "Le psychanalyste apathique et le patient post-moderne" paru en 2014 aux éditions de l’Olivier, dans la collection Penser/rêver.

De l’histoire à la psychanalyse

Françoise Neau : Vous avez commencé par être historienne, helléniste : que reste-t-il de ce passage par l’histoire et l’anthropologie grecque dans votre travail ?

Laurence Kahn : Énormément de choses, bien sûr. Et en particulier l’intérêt qu’il y a encore et toujours pour moi de lire Freud avec quelque chose d’autre en main. Initialement, ça a été l’inverse : je lisais les grecs avec Freud en main. Puis cet équilibrage de lecture s’est mis à bouger, à se transformer, et je me suis vite rendue compte avec les années que c’était plutôt devenu le contraire. C’est-à-dire que je lisais Freud, avec d’autres textes en main. J’ai lu Freud avec les romantiques allemands en main, avec les philosophies américaines et tout particulièrement celle de Wittgenstein en main – c’était l’époque où je rédigeais les « Contradicteurs » 1. J’ai lu Freud ensuite avec, en main, des épistémologues proprement dit tels Popper, Kuhn, Toulmin, et finalement ça ne s’est jamais arrêté. L’idée, c’est que le texte freudien donne sa pleine mesure au moment où on le confronte soit à des textes difficiles issus d’autres champs de pensée, soit à des textes qui ont terriblement simplifié la problématique. Je viens par exemple de découvrir – et ne l’avoir pas mesuré auparavant relève vraiment de mon ignorance – l’incroyable impact de Christopher Lasch, avec son affaire d’homme narcissique, sur la pensée américaine dans les années 1980-85 2. Au fond je n’avais pas du tout pris la mesure de l’influence que Lasch a eu dans la sociologisation de la psychanalyse. D’autant que mon point de départ était plutôt Adorno 3 – autre exemple de cette façon de lire Freud avec un texte autre en main. Donc, d’une certaine manière, ce mouvement est constitutif de ma manière de travailler. L’autre aspect, c’est malgré tout la formation d’historienne. C’est-à-dire que, quand je ne comprends pas comment une pensée est devenue ce qu’elle est devenue, je repasse par l’histoire de la pensée qui m’apprend toujours beaucoup de choses. Et de ce point de vue là, Le psychanalyste apathique et le patient postmoderne est un livre d’histoire ! Tout bêtement, je pars de Jones 4, et puis j’avance et finalement j’arrive à Rorty 5.

Françoise Neau : L’histoire de la psychanalyse et de son contexte…

Laurence Kahn : L’histoire de la psychanalyse et de son contexte, l’histoire des débats… Vous avez tout à fait raison car l’histoire de la psychanalyse en tant que telle a joué un rôle puisqu’on peut imaginer que l’un des premiers actes de cette histoire, de ce devenir contemporain, c’est l’émigration des psychanalystes des empires centraux - des psychanalystes juifs, qui étaient la colonne vertébrale d’un bon nombre d’instituts de psychanalyse – vers les États-Unis, avec ou sans passage par l’Angleterre. Jones, malgré tous les reproches de la terre qu’on peut lui faire, a fait un admirable travail pour aider les psychanalystes juifs à émigrer. Il n’a pas pu sauver à temps les Hongrois qui n’avaient pas vu venir le coup mais, pour tous les autres, il a fait en sorte de leur trouver des points de chute, en particulier aux États-Unis. C’est un acte très important car ce sont des gens qui arrivent comme immigrants, avec toute la charge de l’exil et le poids personnel de la catastrophe, et qui sont extraordinairement déstabilisés dans leur propre approche de cette société nouvelle : ce qui va faire bouger toutes les lignes. L’ego psychology par exemple n’a un tel développement (le développement qu’on lui connaît) que parce qu’il faut tenir ferme quelque chose de Freud, et leur lecture de Freud correspond à leur manière de défendre l’héritage freudien à ce moment précis. Cette lecture est élaborée en particulier par Hartmann 6, Anna Freud, etc. Il faudra que je complète cette histoire de la pensée et ce tournant décisif, car la première fois que Hartmann développe ses notions de psychologie du moi, c’est en 1937 à Vienne en réaction directe contre l’usage de la pulsion (Trieb, généralement traduit par instinct) par les Nazis. Il y a en fait tout un débat autour de la relation entre la psychanalyse et la Weltanschauung 7 en Allemagne et en Autriche entre 1931 et 1938. Bref, disons que c’est avec cela qu’ils émigrent. Or l’ego psychology va devenir la cible d’un très grand nombre d’attaques, en particulier à cause de sa référence à la conscience, des attaques qui ouvrent à cette espèce de psychanalyse molle qui se développe par la suite.

Comment la psychanalyse devient consommable

Françoise Neau : La même psychanalyse molle déjà dénoncée par Freud dans les années 1926-27 où la médicalisation de la psychanalyse promue dès cette époque par l’American way of analysis commence déjà à évacuer la métapsychologie et aboutit à ce que vous appelez une « psychanalyse consommable » ?

Laurence Kahn : Oui, Freud est absolument redoutable. Il a des antennes. Dans La question de l’analyse profane, où « profane =non-médecin », il dit très bien que les analystes médecins vont nous « améliorer » la psychanalyse : ils vont la rendre plus agréable, ils vont « lui arracher ses crocs à venin ». Et dans la Postface, il critique violemment « nos collègues américains », médecins, et leur manière de pratiquer la psychanalyse 8. C’est-à-dire qu’ils vont réaliser ce qu’il redoutait : il espérait leur apporter la peste et ils vont réussir à faire en sorte que la peste n’existe plus. Il y a une sorte d’écho entre la peste qu’il voulait apporter en 1909 et les crocs à venin qu’ils auront réussi à arracher avec l’interdiction de l’exercice de la psychanalyse par les non-médecins. Ça, Freud l’a vu venir de très loin, avec, de plus, cette idée que finalement les médecins n’auront qu’à s’occuper de la médecine, c’est-à-dire du bien-être, et se moqueront complètement des racines métapsychologiques de ce qu’est le fonctionnement psychique humain.

Françoise Neau : Mais dans ce débat entre la psychanalyse que vous appelez non-consommable, celle de Freud, et celle consommable, celle qui va s’occuper du bien-être, l’ego psychology représente un point de résistance finalement. Contrairement à tout ce qu’on a pu en dire au moment où Lacan l’attaquait si violemment.

Laurence Kahn : Absolument. Et d’ailleurs les plus ardents défenseurs de la métapsychologie freudienne dans les débats des années 1980-2000 étaient des ego psychologists : Rangell 9, Blum 10 qui vit encore et qui est un très vieux monsieur, etc. Ils étaient viscéralement des défenseurs de la théorie freudienne ; ils ont donc lutté pied à pied et ce qui est très intéressant, c’est qu’ils ont été l’objet des pires critiques sur la base du prétendu autoritarisme du psychanalyste. C’est vraiment intéressant : le premier congrès de l’I.P.A. auquel je suis allée, c’était en 1987 à Montréal. C’était la première fois que je mettais les pieds dans une « grand messe » comme ça, je découvrais le monde international ! Or c’est le congrès où Robert Wallerstein a prononcé son adresse « One Psychoanalysis or Many ? » 11 et je n’ai absolument rien compris ! C’est bête mais je n’ai commencé à comprendre de quoi il avait retourné qu’en 1995 quand j’ai commencé à vraiment lire Kohut 12, et en 97 quand j’ai découvert vraiment ce que fabriquait Roy Schafer 13. Mais à l’époque, je veux dire sur le moment, je n’arrivais même pas à comprendre ce que l’on disait en parlant de l’autoritarisme du psychanalyste. Et dans les années qui ont suivi, je ne comprenais rien aux risettes que certains psychanalystes étaient prêts à faire à la population entière des patients avec la Self disclosure 14, avec la notion que la situation analytique était dans un dispositif complètement symétrique, que les deux partenaires avaient un appareil psychique et que l’interprétation de l’analyste ne valait que ce que lui avait permis de faire son appareil psychique et rien de plus… Au fond, ces enjeux, je ne les ai pas compris sur le moment. Je crois que je ne voyais même pas le grand écart que Wallerstein tentait de faire pour éviter la scission de l’I.P.A., c'est-à-dire l’exclusion, d’une part, de Kohut et de la self-psychology qui était en train de passer par le fond une bonne partie de la métapsychologie freudienne et, d’autre part, de Roy Schafer avec sa théorie de la narrativité.

Françoise Neau : De la multiplicité des paradigmes au relativisme théorique, la métapsychologie va ainsi être très vite renvoyée au rang des accessoires ?

La destruction de la métapsychologie. Quelles conséquences sur la cure ?

Laurence Kahn : Oui, elle devient explicitement un accessoire. Voici la proposition de Wallerstein – on est en 87, il ne s’agit pas d’assassiner immédiatement Freud, ça prend du temps : il suffit de prendre les concepts fondamentaux de la pratique sans la théorie (le transfert, le refoulement, etc.), il suffit d’extraire ces concepts pratiques de l’ensemble de la métapsychologie et on peut alors dire que toutes les métapsychologies – puisqu’il n’y a pas que la métapsychologie freudienne, il y a celle de Kohut, etc. – correspondent au besoin de construction personnelle des analystes, qu’elles sont comme des superstructures par rapport à leur pratique. Mais n’apparaissent plus l’idée que, par exemple, transfert et refoulement sont fondamentalement articulés, c’est-à-dire qu’on ne peut pas comprendre la théorie du transfert si on n’a pas en tête celle du refoulement et cette modalité absolument spécifique du retour du refoulé qu’est la répétition sous forme de l’agir dans le transfert, ni, non plus, l’idée qu’il faut pour saisir ça, et le déterminisme pulsionnel et la convergence des rejetons du refoulé et une théorie de la mémoire et de l’amnésie.

Françoise Neau : Des théories cliniques ajustées finalement à chaque patient, à chaque cure.

Laurence Kahn : Pas à chaque patient. À chaque analyste. Au fond, chaque analyste a sa théorie mais il y aurait malgré tout une « clinique » commune à tous les analystes. Ce n’est donc pas à chaque patient. Chaque patient, ça c’est l’étape suivante. Par exemple – car les choses évoluent de 1987 à 2001, et je prends cette date parce que Goldberg fait sa conférence « La psychanalyse postmoderne » à Nice en 2001 15 – alors là, non seulement il y a une pluralité de théories métapsychologiques personnelles, c'est-à-dire propre à chaque analyste, mais l’analyste adapte le traitement – avec le grand terme de Goldberg qui est la « négociation », qui témoigne en quelque sorte de la marchandisation de la parole et de la pensée – en négociant avec le patient tous les éléments de la cure. Il adapte le cadre, il adapte les interprétations, puisqu’il négocie les interprétations, et ne parlons pas des systèmes de paiement, de régularité, de rythme etc. Tout est négocié ! On voit bien là comment, ce qui venait lentement depuis 1987, explose au grand jour. En 87, aussi bien les critiques de Schafer que celles de Kohut contre l’ego psychology s’en prenaient à l’autoritarisme de l’analyste ; et en 2001, quand Goldberg s’en prend finalement au cadre même de la cure et prône cette espèce d’adaptation à tout crin  – mais il n’est pas le seul ! –, c’est vraiment le dernier acte de la destruction de ce qu’ils imaginent être - car c’est cela qu’il faut comprendre : c’est ce qu’ils imaginent être – la destruction de l’autoritarisme du psychanalyste. Rien de la métapsychologie de l’autorité imputée par le patient à l’analyste n’est élaborée. Et pour cause puisqu’ils ont détruit la métapsychologie et en
particulier une bonne partie de la métapsychologie du surmoi. Or l’analyste peut être le plus gentil qui soit, ça ne changera rien au fait que le patient va le percevoir sur le mode de la terreur, comme l’objet même de la terreur, ou comme l’agent du jugement. Pourtant ces analystes passent leur temps à essayer de dire : « Non, non, c’est à part égale que s’organise le champ de la cure ». Bref on est dans un système de démocratisation de la parole au sein de la cure, très « politiquement correct ».

Françoise Neau : Et dans une relation symétrique.

Laurence Kahn : Totalement symétrique, c’est ouvertement dit par Owen Renik 16 au moment où il défend la Self-disclosure. La position des partenaires de la situation analytique est épistémologiquement symétrique. L’argument épistémologique est simplissime : l’analyste travaille avec son appareil psychique ; donc vous avez deux appareils psychiques qui s’entremêlent, s’entre-tissent ; et donc l’interprétation n’est qu’une construction fictive, fabriquée avec deux appareils psychiques. Plus question, donc, de levée de l’amnésie, ni de report au passé de ce que le transfert révèle.

Françoise Neau : Et ces deux appareils psychiques négocient la cure comme un « récit de soi », selon l’expression de Schafer : le produit d’un commun accord à la suite de cette négociation.

De la narrativité au retour des (vieilles) théories du sujet, de la personne et de l’identité

Laurence Kahn : Oui, c’est exactement ça. Schafer s’est avancé sur ce terrain avant Goldberg qui était initialement kohutien. Mais est venu un moment où Goldberg a trouvé Schafer formidable. C’est-à-dire qu’il trouvait que Kohut et Schafer marchaient bien dans la même direction, alors qu’ils venaient, en fait, de points de vue analytiques radicalement opposés. La théorie du narcissisme et la théorie du trauma développées par Kohut n’ont vraiment pas grand chose à voir avec l’empathie générative, développée au départ par Schafer. Mais finalement, de simplifications en réductions, à un moment donné il y a convergence : ces deux appareils psychiques à part égale contribuent à la fabrication d’une narration qui est l’histoire de soi acceptable par le patient, ce qui le replace dans une position de responsabilité, et donc le replace dans la possibilité d’être sujet de lui-même, et donc finalement contribue à la restauration du self. Au passage, je précise que la convergence s’effectue en réalité autour de deux axes : le réquisitoire contre la pulsion et la critique de la rigidité de l’analyste dit « classique ». Dans ce grand méli-mélo, il faut aussi souligner le rôle de P. Ricoeur 17 aux États-Unis : il pèse d’un poids considérable dans cette vision très simplifiée : je pense que son émigration à Chicago, après qu’il ait quitté l’université française dans l’immédiat après 68, a joué un rôle important. Il a été réellement proche de Kohut. Il a écrit des textes défendant les positions de Kohut, membre très important de l’Institut de Chicago, et Schafer a été son lecteur. Schafer a été un lecteur de Sartre, puis de Ricoeur qui fait d’ailleurs de grandes salutations à Schafer dans Temps et Récit.

Ce qui importe, c’est de saisir comment la théorie du sujet et la théorie de la personne reprennent finalement leurs droits en appui sur une espèce d’ambiguïté qu’ils font fonctionner à plein : je veux parler de l’ambiguïté du terme agency 18. Disons que c’est une théorie de l’agent qui est développée. Mais, dans cet horizon, ou bien on va considérer que l’agent est inconscient et on retrouve la théorie de l’Agieren 19 de Freud: « ça » fait, et « ça » fait de  manière incohérente en quelque sorte ; il faut donc tolérer l’incohérence pour comprendre d’où « ça » vient ; ou bien, agency va être assimilé à un agent avec une volonté. Moyennant quoi, si vous considérez que agency est le terme utilisé par Strachey 20 pour traduire « instance » – ce qui n’est pas rien –, vous voyez la teneur de la proposition : « Ah non, pas les instances, ça c’est une théorie qui procède à coup de substantialisation des qualificatifs en en tirant des pseudo-concepts. Prenons agency et « agent », et disons qu’il faut que la personne soit l’agent de son action – avec ici l’ambiguïté de l’usage de l’intentionnalité – et ce sera ainsi beaucoup plus clair ! »

Françoise Neau : Et on retombe sur l’identité !

Laurence Kahn :  Absolument. Comme si le but de la cure, c’était que le patient puisse répondre à la question « qui ?» : qui suis-je ? Ce qui est tout à fait étonnant ! Mais c’est bien ainsi qu’entre temps, une partie de la psychanalyse a basculé du côté de la narrativité.

Françoise Neau : En France aussi, elle a pour une part basculé de ce côté de la narrativité, ça prend très bien ici aussi, y compris là où on l’attendrait le moins.

Laurence Kahn : Ça prend très bien, et depuis un petit moment. Je pense en particulier que les travaux d’Antonino Ferro ont été tout à fait déterminants dans cette évolution. Il me semble qu’il a été un des premiers avec « la psychanalyse comme œuvre ouverte » à prôner la narration comme le territoire sur lequel s’effectue la cure. Ce qui est d’ailleurs assez intéressant, c’est que là aussi, pour justifier ce virage,  on passe par profits et pertes l’essentiel de la métapsychologie freudienne : on est dans un « brouhaha émotif », on donne forme en étant un « contenant » psychique, on est dans la coopération dialogique, la co-narration, la transformation narrative, etc.. Mais le point de départ est là encore une cible : cette fois  Mélanie Klein, son rigorisme, son autoritarisme. On peut faire mille reproches aux modalités interprétatives de Mélanie Klein : ce qui peut être dit de la saturation, ce que dit Antonino Ferro de la saturation des interprétations, etc., mille fois d’accord ! Mais A. Ferro se sert de cette critique de l’autoritarisme interprétatif de M. Klein pour pratiquer une opération au plan métapsychologique extrêmement suspecte, qui consiste à lâcher M. Klein en la critiquant violemment, puis à s’emparer de Bion en faisant comme si on pouvait se servir de Bion sans se servir de M. Klein. Or, quand on lit Bion, on ne comprend absolument rien au processus de l’ « alpha-bétisation » 21 si on ne dispose pas du concept d’identification projective de Klein. C’est le noyau dur de Bion. Si bien que les vrais kleiniens se demandent comment Ferro pense la transformation des éléments beta en éléments alpha en lâchant l’identification projective. S’il a lâché toute l’opération inventée par M. Klein – dont on peut penser éventuellement que c’est une opération de sorcellerie, peu importe, c’est un autre problème ; dans ce cas, il s’agit de discuter M. Klein et de passer par d’autres chemins – mais si on a abandonné cette idée que quelque chose est déposé dans la mère puis repris à la mère - c’est-à-dire tout le jeu de l’identification projective -, on ne comprend pas Bion.

A. Ferro se sert stratégiquement de cette lutte contre M. Klein – en l’étendant d’ailleurs à Freud car Ferro dit aussi des choses très étonnantes sur ce dernier : il n’aurait pensé qu’à l’histoire, dont la levée de l’amnésie ne serait que la simple reconstitution. Des critiques qui ne tiennent aucun compte des détails de la métapsychologie en relation avec la pratique…. Mais c’est un opération théorique commode. Évidemment, aujourd’hui le ici-et-maintenant et « l’histoire de soi » ont gagné bien des couches de la population analytique. Même si les gens ne se réclament pas nécessairement du narrativisme.

La psychanalyse d’enfants

Françoise Neau : La psychanalyse avec les enfants   a joué un rôle important et continu dans votre parcours, n’est-ce pas ?

Laurence Kahn : Très important, oui. J’ai commencé par ça, tout simplement. Mes premières cures ont été avec des enfants. Des analyses d’enfants avec des cas très difficiles car ils m’ont été confiés par les analystes du Coteau, à Vitry-sur-Seine (NB : Avec l’arrivée de Georges Amado, Le Coteau à Vitry-sur-Seine était    devenu après 1948 « l’un des rares établissements en France où la psychanalyse était utilisée comme une référence pratique et théorique pour l’approche et la compréhension des troubles graves du comportement présentés par certains enfants », dans un    travail en commun avec des éducateurs, des travailleurs sociaux et des enseignants spécialisés). J’ai eu énormément de chance, j’ai été recrutée par l’équipe du Coteau où travaillaient à l’époque Annette Fréjaville, Gilbert Diatkine, Jean-Claude Arfouilloux, Rodolphe Bydlowski, Michel Vincent, Jeanne Aboudrar, et puis Jacqueline Roy… et évidemment encore beaucoup d’autres gens 22.

Françoise Neau : Vous avez été recrutée en tant que psychologue ?

Laurence Kahn : J’ai été recrutée comme psychothérapeute. Je faisais mon stage de DESS au Coteau où j’ai commencé à faire des examens psychologiques sous la houlette d’une personne qui a été une grande amie et qui est morte prématurément, Édith Mignard. E. Mignard, qui était la psychologue qui travaillait en tandem avec A. Fréjaville sur deux groupes de l’internat, était une psychanalyste, tout comme Annette Fréjaville. Or la façon dont elles concevaient les examens psychologiques passait par un usage du matériel de test tout à fait remarquable. C’est-à-dire qu’il y avait à la fois une vraie rigueur car on cotait malgré tout les épreuves pour savoir à peu près où en était l’enfant - d’ailleurs les cotations nous dévoilaient très souvent des choses surprenantes - et en même temps j’ai appris avec E. Mignard à me servir de ce matériel pour faire une lecture clinique très riche. J’ai en particulier appris à me servir des petits fragments projectifs à l’œuvre en permanence à l’intérieur des examens psychologiques, et pas seulement dans les tests dits projectifs : quelles étaient les pensées incidentes qui venaient s’immiscer au sein du test qui faisaient que l’enfant…etc. ? Et c’est comme ça qu’on m’a confié petit à petit la tâche de faire des examens psychologiques seule, que je présentais en réunion de synthèse. Je me souviens, on m’avait confié la tâche de suivre un enfant par  toutes petites tranches de temps, parce que cet enfant ne tenait pas en place et qu’il n’était donc pas possible de le garder deux heures durant pour une passation complète. Je le voyais donc par petits fragments, de manière espacée. L’examen psychologique comportait, par lui-même, un support très encadrant, de sorte que l’enfant avait ce point d’appui qui lui permettait de se cadrer puisqu’il n’était pas directement aux prises avec une fantasmatique qui d’ordinaire le faisait partir, au sens propre, pour essayer de se fuir lui-même. Et puis on a eu le sentiment que cet enfant s’organisait - c’était un enfant très intelligent qui échouait totalement - et qu’il commençait à accéder à une vraie curiosité. Et lors d’une réunion de synthèse,

Rodolphe Bydlowski a proposé que cet enfant démarre une thérapie. Était présente également Jacqueline Roy qui, elle, travaillait en tandem avec R. Bydlowski, et qui était la doyenne de toutes ces équipes - elle avait travaillé avec Georges Amado -, des équipes très solides qui ont été, par la suite, très consciencieusement détruites. Je dois dire, vraiment, que tous m’ont beaucoup appris ! R. Bydlowski m’a demandé si j’acceptais de prendre cet enfant en thérapie. J’ai répondu que cela dépendait de la possibilité de trouver un superviseur, car un cas pareil allait être difficile. Et très bizarrement, pour dire à quel point j’étais débutante, je ne me suis pas du tout posé la question de savoir si c’était une entrave au démarrage de la thérapie que d’avoir fait ces examens psychologiques. Au fond pour moi, j’allais sortir ma boîte de jouets et on allait continuer comme on pouvait à faire des jeux – car cela faisait aussi partie de cette formation au Coteau : l’équipe des psychologues avaient en quelque sorte inventé des sortes de tests, à partir de Piaget, autour de la conservation de la quantité, de la substance, du volume, avec des bouteilles et leurs bouchons, de la pâte à modeler, des boîtes en carton, etc. Donc j’ai débuté comme psychothérapeute. Mais, quand j’ai été ensuite engagée comme psychologue de l’unité de l’externat que dirigeait Gilbert Diatkine, tout ce que j’ai appris dans ce tout premier temps m’a évidemment beaucoup servi. Voilà,… et mon premier superviseur était au Centre Alfred Binet. J’ai fait cette supervision pendant des années avec Charlotte Goldfarb, car cette cure a duré très longtemps, l’enfant qui était initialement à l’internat étant passé ensuite au placement familial et à l’externat.

Françoise Neau : Dans Cures d’enfance (2004) qui est consacré à la cure d’enfants, vous vous attaquez de front à cette question qui traverse la psychanalyse d’enfant dès ses débuts, puis avec les fameuses Controverses entre Anna Freud et Mélanie Klein 23, sur la place de la levée du refoulement dans la psychanalyse d’enfant, et le rapport avec l’éducatif. La cure avec les enfants a-t-elle pour vocation de faciliter la levée du refoulement ou au contraire de le renforcer – pour être un peu caricaturale ?

Laurence Kahn : Non, vous n’êtes pas caricaturale, c’est un sérieux problème.

Françoise Neau : Cette question théorique, c’est la pratique clinique avec les enfants qui impose de se la poser. Au-delà de la psychanalyse des enfants, c’est là une des caractéristiques de votre travail, me semble-t-il : vous nouez de manière très serrée les dimensions clinique et théorique avec les dimensions épistémologique et anthropologique, et vous tenez ces quatre fils ensemble.

Laurence Kahn : Oui, c’est beaucoup de compliments, mais ça fait partie du paysage. C’est vrai, la psychanalyse – clinique et théorie associées – a un pied du côté de la science, un pied du côté de l’anthropologie. Si vous regardez par exemple les théories de la primitivité dont use Freud, elles sont anthropologiques. Donc on est bien obligé de prendre ça en considération Et quand vous évoquez les Controverses, oui, c’est un problème vraiment épineux, je pense que j’ai été étonnée moi-même quand j’ai lu Anna Freud.

Françoise Neau : Qui est tout sauf une caricature, et qui a été caricaturée.

Laurence Kahn : Qui a été caricaturée alors qu’elle est d’une subtilité tout à fait remarquable. Elle pose très bien la question du transfert dans l’analyse d’enfant, en disant dans le débat avec M. Klein qu’il n’est pas exact que le transfert d’un enfant est de même nature que le transfert d’un adulte sur son analyste, pour la raison que les parents sont des pôles d’investissement qui n’ont absolument pas été abandonnés. Donc l’analyste va devoir compter avec la présence des parents. Et d’ailleurs, si on lit soigneusement Winnicott qui a écrit beaucoup de textes où il dit très clairement sa dette à l’égard de M. Klein – il n’en fait pas de mystère – c’est assez curieux, car sur la question du transfert dans l’analyse de l’enfant, il opère un virage gigantesque par rapport à M. Klein. Mais il n’aborde pas frontalement le problème de la « profondeur » du transfert, ou du niveau de densité du transfert, en relation avec la controverse Anna Freud-Mélanie Klein. Il ne pose pas le problème dans ces termes-là. Sans doute parce qu’à ses yeux M. Klein a une position intenable, d’autant plus intenable que c’est sur l’intégralité du transfert sur l’analyste qu’elle articule l’intégralité de l’interprétation que l’on peut donner à l’enfant de son jeu, en ayant accès aux couches psychiques les plus profondes. Pour elle, la pulsion de mort est immédiatement active, puisque cette même intégralité joue dans les deux axes avec l’objet : dans la relation à l’analyste qui est l’objet transférentiel, avec tout le jeu de la destructivité, etc., et dans l’interprétation qui va toucher immédiatement au plus profond, en s’appuyant sur la théorie de la pulsion de mort et sur la théorie d’un surmoi précoce directement articulé à la destructivité.

Ce caractère intégral est d’ailleurs à peu près ce que Antonino Ferro vise, ce en quoi je ne lui jetterais certainement pas la pierre, car c’est vrai qu’il y a là une espèce de volonté de totalisation de l’interprétation. Quand on relit séance après séance le cas Richard 24, c’est par moment vertigineux. En regard de cela, oui, je trouve que la position d’A. Freud est très subtile : par exemple quand elle dit que, dans les analyses d’enfant, on a affaire à des transferts, qu’on hérite de pans transférentiels, de zones transférentielles, mais que l’analyste est obligé de tricoter avec les personnes réelles que sont les parents et, de plus, avec cette personne réelle qu’est l’analyste lui-même, en tant qu’il est réellement un étranger pour l’enfant. Selon elle, cette réalité joue à l’intérieur de la relation. Un adulte avec un étranger, c’est une chose. Un enfant avec un étranger, c’est autre chose. Mais c’est justement du fait de ce point de vue qu’elle a été caricaturée parce que tout ce qu’elle dit du premier temps de la cure où l’analyste prend contact avec l’enfant, et qu’elle a considéré comme une sorte de « temps éducatif » – elle venait des Kindergarten (jardins d’enfants) viennois, et les premiers textes datent de 1926-1927 25 – tout cela a été interprété comme la preuve que A. Freud était au fond une éducatrice et pas vraiment une analyste. Alors que pas du tout : ce que dit Anna Freud, c’est que, pour toucher aux angoisses les plus terribles avec lesquelles l’enfant est aux prises, encore faut-il que l’analyste ne revête pas massivement la figure effrayante de l’étranger, car l’analyste n’a alors aucun moyen de faire le départage entre ce qui est la terreur provoquée par cet étranger et ce qui appartient proprement au dépliement d’un espace intrapsychique dans la dimension interpsychique des pans transférentiels. Oui, elle est vraiment subtile ! Par exemple sur la question du deuil de l’enfant, quand elle établit et élabore la différence entre perte réelle et séparation. C’est une clinicienne exemplaire. Et puis il y a des textes proprement magnifiques, par exemple le texte sur le retour des enfants de Theresienstadt 26.

La théorie du trauma, encore

Retour au trauma et retour à l’éducatif, peut-être. Mais si on examine l’observation de ce groupe d’enfants – dont j’ai parlé dans un entretien avec l’équipe de Penser, rêver 27 – c’est très intéressant. On peut évidemment se dire qu’elle observe un groupe d’enfants arrivant des camps, des enfants qu’il s’agit d’éduquer, qu’il s’agit d’adapter. À ceci près que tous les petits éléments de la vie de ces enfants sont repérés analytiquement : par exemple pourquoi tel objet circule, pourquoi il ne circule pas ou plus, pourquoi ils veulent tous celui-là qui n’a pas l’air différent de celui-ci, etc. Tout est écouté, entendu à partir d’une hypothèse qui est proprement analytique. La surface est incohérente, mais il doit y avoir une sous-couche capable de rendre compte de cette surface incohérente. Et, pour ça, il faut supporter un long temps l’incohérence jusqu’à ce qu’elle fabrique des petits retours, des nouveaux rejetons et qu’on ait ainsi une panoplie d’éléments devant nous qui permettent de tisser un filet autour de ces lacunes.

Françoise Neau : Anna Freud ne se réfère pas du tout au modèle du trauma, si généralisé dans la psychanalyse aujourd’hui, ni à la nécessité de l’empathie supposée réparer ledit trauma – l’un et l’autre, trauma et empathie, permettant de se passer, encore une fois, de toute théorie des pulsions, voire de l’inconscient lui-même…

Laurence Kahn : Absolument pas. Il faut dire que ni M. Klein, ni A. Freud ne se sont laissées le moins du monde séduire par ce chant de sirènes. Certes, elles  appartenaient à une autre génération ; mais elles appartenaient précisément à la génération qui a commencé à donner à l’empathie ses lettres de noblesse. Vous avez tout à fait raison de relier ce problème à celui du trauma : l’observation des enfants de retour de Theresienstadt aurait pu être pensée entièrement à partir d’une théorie du trauma qui aurait abrasé, dans la compréhension même de l’expérience, le jeu des fonctions psychiques. Parce qu’il faut ajouter que la façon dont ils mettaient à sac le lieu où on les hébergeait permettait de penser qu’effectivement il ne restait plus rien de leurs appareils psychiques, ou même que ces appareils ne s’étaient jamais construits, étant donné l’expérience du camp. Mais pas du tout, c’est ce qu’Anna Freud montre très bien. Ils avaient eu un passé, un passé psychique, et ils avaient un avenir. Par la suite, ce sont des enfants qui ont été adoptés dans des familles américaines. Pourquoi dis-je cela ? Parce que je pense que la théorie du trauma a justement pris, ou plutôt repris, son envol autour du problème des survivants, dans les années 1970 ; c’est le début du groupe Krystal 28. Non, en fait c’est avec Niederland que cela débute, 1961, 1964. On est obligé de repartir en amont – voilà à quoi sert l’histoire ! De facto, dans l’immédiat après-guerre, ce qui reste de la communauté juive européenne a émigré. Et pour une bonne part, la communauté psychanalytique juive a émigré aux États-Unis. Ils s’installent, ils travaillent. Ils fondent pour certains l’ego psychology, par exemple Hartmann et Loewenstein qui, lui, a auparavant fait un passage par Paris. Mais ils s’attellent aussi au problème de ce qui vient de ravager la culture occidentale, par exemple Loewenstein avec sa Psychanalyse de l’anti-sémitisme 29. Et d’autres, Simmel, Fenichel, mais aussi Adorno (qui connaissait les Conférences d’Introduction à la psychanalyse de Freud (1916-1917) comme le fond de sa poche), et Horkheimer 30  qui a, lui, fait une année d’analyse avec Landauer 31 à Francfort (il ne faut jamais oublier que l’École de Francfort hébergeait l’Institut de Francfort naissant : un lien, donc, extrêmement fort), d’autres donc, tout de suite après-guerre, en 1944, décident d’organiser à San Francisco un premier colloque à propos du nazisme et de l’anti-sémitisme. Un colloque où la question de la personne autoritaire est centrale. Ils redémarrent donc avec Psychologie des masses et analyse du moi, avec Malaise dans la culture, avec la question du surmoi, et cette idée déjà parfaitement présente pour Adorno, la grande idée de Malaise, que le processus de la culture renforce la haine de la culture. Historiquement parlant, ils ont donc dans les mains, d’un côté, Freud et, de l’autre, l’ampleur des effets de l’antisémitisme, dont la conséquence est inconcevable mais qu’il va bien falloir concevoir.

Et puis, bizarrement, après ce colloque, tout comme après la publication de Loewenstein, pratiquement silence radio. Il ne se passe rien… Jusqu’à ce que les autorités allemandes demandent de constituer les dossiers des survivants, pour qu’il y ait des compensations au tort qui leur a été fait : les « réparations » allemandes jouent ici un rôle déterminant. Parce que c’est la question du tort et du préjudice qui amène ainsi un certain nombre de juifs émigrés, et en particulier des analystes, à se dire qu’ils n’auront aucun mal à faire la démonstration du préjudice subi par une personne qui a perdu l’usage de la marche, ou qui a perdu la vue, bref des personnes souffrant de séquelles organiques. Mais comment va-t-on soutenir la demande d’une personne qui souffre depuis son retour des camps de céphalées dramatiques, ou d’un retrait avec impossibilité de parler ? C’est-à-dire comment va-t-on faire entrer en ligne de compte des pathologies en fait proprement psychiques ? Et donc Niederland, mais il n’est pas seul, crée des groupes d’enquête, très actifs, dont les premières restitutions paraissent vers 1960. Ces analystes interrogent les survivants ainsi que les enfants de survivants, et progressivement dressent en quelque sorte des tableaux cliniques du trauma provoqué par la Shoah.

La bizarrerie de tout ça, c’est qu’ils vont en déduire que le trauma est un événement qui a complètement abrasé l’appareil psychique des survivants et distordu l’appareil psychique des personnes appartenant à la génération suivante. Ces analystes qui se mettent à écrire entre 75 et 85 (1985 est une date charnière, puisque c’est le premier congrès de l’I.P.A - International Psychoanalytical Association - qui revient en Allemagne, à Hambourg, après la guerre), ces analystes, donc, lâchent l’idée que, si ces personnes ont survécu, c’est précisément qu’il y avait quelque chose dans leurs appareils psychiques qui au minimum fonctionnait. Donc théorie du trauma en grand, abrasion de l’appareil psychique, théorie des trous noirs dans l’appareil psychique, théorie de la paralysie psychique et théorie des pathologies de la seconde génération parce ce sont les enfants des survivants – des petits américains élevés aux États-Unis après l’émigration – qui ont servi de contenants aux parents traumatisés : ils sont en quelque sorte les outils ou les artisans de la survie et de la compréhension.
À partir de ce moment-là, on a l’impression qu’une locomotive est lancée et qu’elle ne s’arrête pas ! Au même moment, on voit le DSM-III faire rentrer les post-traumatic stress disorders comme un des éléments clés des systèmes diagnostiques. On voit Kohut qui s’embranche directement sur cette thématique avec une théorie de la défaillance narcissique entièrement centrée sur le trauma. S’il avait été exclu de l’I.P.A., cela aurait été précisément pour cette raison. Cela n’aurait pas été parce qu’il était en train de creuser la question du narcissisme, mais bien parce que sa théorie du narcissisme faisait revenir en première ligne la neurotica, c'est-à-dire la première théorie freudienne du trauma, avec en outre quelques modifications majeures : disparition de la séduction, disparition de la pulsionnalité, disparition des modalités de la déformation psychique. Bref, il y a eu trauma, il en a résulté une déficience des self-objects, l’empathie de l’analyste va permettre dans un système de contenance et de maintenance de reconstituer les self-objects archaïques. Comme vous le savez, il n’a nullement été exclu de l’I.P.A..

Françoise Neau : Sans même un détour par  Ferenczi, par exemple, dans toute cette théorisation du trauma ?

Laurence Kahn : Le débat Freud-Ferenczi demeure à l’arrière-plan. Il arrive que S. Ferenczi soit saisi, j’ai envie de dire… même pas comme un totem. L’élaboration extrêmement compliquée des systèmes identificatoires, la théorisation du nourrisson savant auraient été intéressantes pour penser le jeu de l’empathie dans l’action de la seconde génération. On aurait pu imaginer que la seconde génération puisse être pensée comme une génération de nourrissons savants. Une génération qui, ayant souffert des conséquences des traumas subis par les parents, s’adresserait à ceux-ci en leur donnant « de sages conseils », en se montrant secourable, en surinvestissant la fonction intellectuelle. Mais ceci n’apparaît pas, pas plus que n’apparaît le rôle du souvenir-écran. Auerhahn et Laub 32 évoquent bien l’idée de « croyance » et de « culpabilité », une culpabilité insondable à l’idée que le parent a été sauvé des camps parce que, mettons, la mère s’est prostituée avec les responsables nazis du camp ou avec le kapo. Je me souviens du cas d’une femme qui explique qu’elle a des images, mais elle ne sait plus si sa mère lui a vraiment raconté quelque chose de cet ordre ou non : on a là les éléments de la problématique du souvenir-écran, noué au fantasme. Mais non ; ce qui est dit, c’est que cette fille s’est entièrement organisée autour du trou noir de la mémoire de la mère, après son retour des camps. Or la question de ce qui avait permis à cette mère de tenir se posait évidemment, et se pose toujours : la haine ? le hasard ? quoi d’autre ? Question personnelle : grâce à quoi ai-je mieux tenu que l’ami d’à côté ? Charlotte Delbo a écrit des pages magnifiques là-dessus. Sur ce point, il est aussi permis à l’analyste de se demander quel ingrédient a agi. Par exemple comment s’est érotisée la haine ? Ou quel a été le rôle du masochisme pour qu’un fragment de libido puisse persister au sein de ce vécu ? Ces questions ne sont pas posées à l’époque. Mais, on comprend, il est indécent de parler de libido à des gens qui ont vécu une si terrible atrocité. Et là sur l’atroce, l’irreprésentable, etc, on ne tarit pas. Résultat : on explique que le film de Claude Lanzmann est la preuve vivante de ce que cet homme, aux prises avec le « trou noir », la « béance mémorielle » laissée dès l’enfance par son obsession des camps, a suppléé à l’inaccessibilité d’« authentiques souvenirs » par la fabrication de la « matrice interactive » des interviews !

Imre Kertész, ou le refus du pathos

Françoise Neau : D’où aussi votre intérêt particulier pour Imre Kertész 33, et son refus du pathos. Et on retombe sur la question de la compassion, de l’empathie.

Laurence Kahn : Vous avez tout à fait raison. Il y a là une espèce de froideur qui est tout à fait vibrante. Kertész, c’est comme Beckett. On prend le livre, on continue à lire et on a pourtant les mains qui tremblent, on a envie de lâcher le livre parce qu’il y a dans le très peu quelque chose de trop, mais ce trop n’est jamais mis en scène. À mes yeux, Le Refus 34 est un livre prodigieux, sans doute aussi parce que c’est le produit d’un emboîtement, justement parce que c’est le produit d’un après-coup dont Kertész parvient à rendre compte grâce à la narration. Mais on se rend compte que ce n’est pas du tout une narration où il s’agirait de restaurer un « je » dans sa vérité narrative. C’est une narration où il faut au contraire réussir à tolérer la dispersion du « je » jusqu’à sa pointe extrême. Il y a ça dans Le Refus et, également, dans Liquidation 35. Dans Liquidation, on ne sait plus qui il est, où il est, on a l’impression que lui-même bouge sans cesse à l’intérieur de son propre scénario. C’est vraiment la dispersion du sujet. Et c’est rarissime. Beckett est de cette ampleur-là. Joyce aussi. Probablement Thomas Mann dans le Docteur Faustus 36 cherchait-il quelque chose de cet ordre-là. À obtenir cet effet-là. Non  pas : « il n’y a pas de vérité, il n’y a que des constructions de vérité, donc soyons relativistes, et à l’intérieur de ce relativisme donnons la vérité qui est la vérité de la construction du « je » qui raconte l’histoire » ; mais au contraire : « tolérons cette incohérence native en chacun de nous, une incohérence qui explose dans l’événementialité historique, et qu’elle devienne la source même de l’inventivité ». Oui, c’est pour ça que je m’intéresse beaucoup à Kertész : parce que, pour réussir non pas à écrire ces contenus mais à s’emparer d’une telle forme, à la fabriquer, ça suppose une espèce… de froideur, c’est-à-dire un refus du pathétique. Il y a certains textes où il se met carrément en colère contre ce pathos. Il y a des bouts de son discours de Stockholm où il le dit quasi explicitement : maintenant cessez avec le pathos de la Shoah, cessez avec le « spectaculaire » des « grands moments tragiques » ! 37. Mais ses plus grands textes sont ceux où il n’en dit rien. Où il ne se gendarme pas, mais où il fait cela avec sa langue, sa syntaxe, un certain rapport au détail. Par exemple dans la petite séquence qui est à mon sens un paroxysme. Où il pose sur sa table de chevet sa montre, dont le bracelet est neuf et a gardé l’odeur du cuir tanné, et il ne comprend pas pourquoi il se réveille sans cesse dans la cour d’Auschwitz, jusqu’au moment où il fait le lien entre l’odeur du cuir tanné et l’odeur du camp. Et il raconte ça sous la forme d’un retour actuel, un retour par l’odorat. Il n’y a pas une larme ; c’est simplement pris dans le récit du refus de son manuscrit, dans une Hongrie communiste. Un manuscrit refusé parce qu’il ne raconte rien de l’héroïsme des libérateurs de la Hongrie, de l’Allemagne et de l’Europe, et par conséquent rien de l’héroïsme des soldats de l’Armée rouge. C’est exactement ça Le Refus : son manuscrit est refusé parce que ce type qui refuse toute grandiloquence est considéré comme fou, tout simplement. Or il y a une magnifique fidélité, une audacieuse fidélité à la pensée dans cette position. Par exemple la fin du Refus, sur Berg, c’est d’un inimaginable culot qui va très au-delà de tous les tons apocalyptiques. Kertész prend tout simplement le modèle de Goethe, celui de Poésie et vérité, et il fait écrire un journal à Berg le bourreau qui s’appelle « Moi, le bourreau » et qui est une espèce de… ni-pastiche, ni-parodie car c’est extrêmement sérieux… une espèce de réflexion     pratique sur les valeurs classiques de la littérature. C'est-à-dire sur la façon dont le bourreau peut être ce qu’il est, comment il peut répondre de l’injonction pindarique de Goethe : « Sois ce que tu es ». Il n’y a pas l’ombre d’un pathos, c’est radicalement anti-pathétique, il n’y a pas l’ombre d’une romance noire. Je pense que si l’on ne passe pas par là, on n’avancera pas d’un pas, psychanalytiquement parlant.

Le psychanalyste apathique et le patient post-moderne

Françoise Neau : Contre l’empathie, l’apathie : Le Psychanalyste apathique et le patient postmoderne contient d’ailleurs une ironie avec ce « et », parce que si le psychanalyste est apathique, le patient ne sera pas postmoderne.

Laurence Kahn : Exactement ! Si le patient est postmoderne, c’est parce qu’il a un psychanalyste empathique. C’est Michel Gribinski 38 qui a trouvé le titre, je pense que je ne l’aurais pas trouvé : une fois que mon livre a été écrit, lu et relu, j’ai été effrayée par ce que j’avais écrit, ce qui est parfaitement banal. Mais du coup, je ne trouvais que des titres sévères, ennuyeux, qui ne tenaient pas compte à la fois de la virulence et de l’ironie de l’ensemble du propos. Une virulence qui est pondérée par la tentative de précision de la démonstration.

Françoise Neau : Oui, la démonstration est très serrée au plan de l’histoire.

Laurence Kahn : Ah oui, ça, j’ai lu des kilomètres de textes. Vraiment, des kilomètres.

Françoise Neau : Alors, apathie, pouvez-vous peut-être préciser ce que vous entendez par là ?

Laurence Kahn : Repartons de votre analyse car je ne m’étais pas rendu compte que le « et » était si ironique. Si le patient est postmoderne, c’est qu’il a un psychanalyste empathique, puisqu’il a un psychanalyste qui va penser qu’il faut être un bon contenant, et que la psychanalyse postmoderne – car c’est bien de cela dont il s’agit : il existe une psychanalyse postmoderne qui se réclame de cette appellation ! – consiste dans un dialogue. Il faut une bonne communication et un dialogue dans sa dimension intersubjective. Ce sont des mots-clés, et ils figurent en bas des articles. D’ailleurs la notion de « mot-clé » en psychanalyse postmoderne est en soi un programme. À l’inverse du psychanalyste apathique, le psychanalyste empathique n’est pas un psychanalyste indifférent – le grand argument étant que Freud aurait prôné l’indifférence en réclamant de l’analyste qu’il soit la surface la plus réceptive possible, c'est-à-dire affectivement totalement neutre. Ce qui donne dans la littérature – il faut voir les opérations de torsions dans tout ça – un écran blanc qui se fera pur reflet de ce que le patient dit. Bref un miroir, stricto sensu, de préférence désaffecté. Or Freud ne dit pas du tout ça. Mais peu importe puisque s’ajoute un deuxième argument : la seule injonction concernant le contre-transfert qu’aurait donnée Freud serait : maîtrisez votre contre-transfert.

Il est vrai que la théorie du contre-transfert s’est énormément étoffée, affinée à partir des années 50-60. C’est incontestable, il y a eu une avancée : Annie Reich, Paula Heimann 39, etc., mais Arlow aussi 40, qui reprend tout ça, qui débat beaucoup de la question de l’esthétique au sens d’aisthésis, de la sensation dans la perception : qu’est-ce qu’une perception par rapport à une sensation ? Qu’est-ce que l’analyste « fabrique » au sens propre à l’intersection des deux ?

Or, dans ce périmètre j’appelle « apathique » un analyste qui tente de demeurer indifférent, chose la plus compliquée de la terre, parce qu’il garde en tête que l’affect – l’émotion, les feelings – peut être pire qu’un trouble-fête : il est trompeur, il participe à la déformation, exactement au même titre que tous les autres éléments destinés au déguisement, que ce soit dans le rêve, dans le lapsus, dans la séance. Autrement dit, l’affect n’est absolument pas un facteur de vérité. Le patient qui pleure beaucoup est un patient qui éventuellement séduit, essaye de séduire avec ses pleurs : ça ne veut pas dire qu’il a beaucoup souffert… À y regarder de près, on se rend d’ailleurs compte que les analystes empathiques ne prennent vraiment en considération que deux grands affects : l’affect de la colère et l’affect de la douleur. Ce qui, dans la pratique, donne de la part du psychanalyste des questions du genre : « qu’est-ce que vous ressentez ? ». Imaginons : je suis sur le divan, « qu’est-ce que vous ressentez ? », alors qu’est-ce que je ressens ? Je n’en sais fichtre rien. Si je n’ai été aimé(e) que lorsque je faisais des colères et des comédies épouvantables et qu’on me flanquait une fessée, je vais dire que je ressens de la colère.

Autrement dit, l’affect est lui-même pris dans tout le dispositif libidinal, et, pour réussir à saisir l’action de l’affect au sein de l’Agieren transférentiel, il faut rester relativement indifférent au chant des sirènes  de l’émotion, au « vous êtes merveilleux » et à l’affect de l’admiration, au « regardez comme je suis triste » et à la compassion, au « je suis effrayé », à  « ma douleur est extrême »… à toute la gamme du pathos. Je dirais que c’est ça le psychanalyste apathique. C’est un psychanalyste qui va tenter d’atteindre cette position que D. Scarfone a appelé « passibilité » 41, terme que j’ai cru emprunté à Scarfone jusqu’au moment où dans une note de bas de page il écrivait qu’il avait lui-même emprunté le terme à J.-F. Lyotard – ce qui m’avait totalement échappé. Le psychanalyste apathique n’est donc pas un psychanalyste froid. C’est un psychanalyste qui met au service de l’écoute des double-fonds du discours cette forme particulière d’impassibilité qu’est la passibilité – laquelle correspond exactement à la méthode de l’attention flottante dans son refus de privilégier les aspects explicitement marqués dans le discours manifeste. Par ailleurs j’ai emprunté à Lyotard le terme d’« apathie » puisque « Apathie dans la théorie » est un texte qu’il a écrit en 75 42.

Un texte au demeurant très bizarre car, dans la fin du texte, on s’aperçoit que finalement Lyotard et Derrida procèdent de manière analogue, même si leurs  problématiques sont extrêmement différentes : ce sont des lecteurs de Freud formidables, mais en même temps leur ignorance de ce qu’est le transfert demeure à chaque lecture parfaitement stupéfiante. Toute la fin du texte est donc extrêmement étrange car il y a une lecture du transfert (il est question de Dora) qui est à mille lieues de ce qu’est une analyse. En revanche, le début est très précieux puisque Lyotard fait une relecture de Au-delà du principe de plaisir, en montrant comment la position de Freud est et, en fait, a toujours été apathique dans le sens où il ne s’en est jamais remis à l’affect pour juger du bien-fondé d’une spéculation.

Or cette apathie dans la théorie – c’est-à-dire Freud disant : je continue à spéculer et je me moque éperdument de savoir pour l’instant si c’est vrai ou si c’est  faux, il faut aller le plus loin possible dans la construction du modèle (parce qu’il s’agit là bien évidemment de la construction d’un modèle et non pas d’une théorie ! Freud est en train strictement de construire un modèle avec la part d’imagination qu’il y a dans la construction de tout modèle, y compris pour les scientifiques) – cette apathie dans la théorie, donc, me semble du même ordre – non pas identique, mais du même ordre – que l’apathie à l’œuvre dans la construction en analyse : c’est-à-dire quand l’analyste, sur une scène séparée de celle de son patient – ce n’est donc pas du tout une même scène partagée par les deux protagonistes dont les appareils psychiques se mêleraient dans une construction imaginairement créative –, tente de repérer les effets sur lui du dire du patient (puisque Freud est fort clair : le patient influence la sensibilité inconsciente de l’analyste ; l’analyste est par conséquent prié de saisir ce qui lui est fait au plan inconscient, et non pas directement au plan conscient de ses feelings). C’est dans cet espace-là qu’il essaie de bâtir une construction pertinente, pertinente du point de vue du report au passé, en appui sur cette forme d’apathie qui résiste à la créance que suscite régulièrement l’affect.

S’il se laisse embarquer dans l’entente émotionnelle, par exemple parce que la mort de la grand-mère du patient lui rappelle au détail près la mort de sa propre grand-mère aimée par dessus tout, si l’empathie joue sa partie en entérinant l’authenticité de l’éprouvé sous la forme d’une validation commune, les enjeux inconscients d’un tel récit restent absolument dans l’ombre : enjeux narcissiques liés à l’obtention d’une identité transférentielle des ressentis, enjeux pulsionnels car qui est cette grand-mère dans le transfert, etc… « Apathie », ce serait comme un autre nom pour dire le surplomb, ou la tentative de surplomb, non pas quand l’analyste est froid et indifférent, mais justement quand l’analyste est affecté. Bon, vous le voyez, ce livre a en réalité plusieurs points de départ : ce qui vient de la Shoah, ce qui vient du narrativisme, et, relié au narrativisme, cette affaire d’empathie, et puis aussi ce qui se passe sur le versant du positivisme logique, c’est-à-dire la critique de la scientificité de la psychanalyse. Tout cela est lié parce que bizarrement l’idée de l’apathie freudienne est reprise par les Américains, mais sur le mode :  « Freud ne croit pas à la vérité de ses spéculations ». Donc, comme il n’y croit pas, cela signifie qu’il s’agit d’une spéculation qui satisfait ses « besoins » personnels. Donc, retour vers le relativisme. En d’autres termes, l’apathie n’a pas du tout été saisie dans l’axe d’une sorte de tenue interne de l’analyse. L’apathie a été quasiment immédiatement reversée au compte d’un « il n’y a pas de vérité que nous ne construisions » (on est donc en plein dans le pragmatisme, le monde n’existe pas en dehors de sa construction), « et si nous construisons le monde de cette manière plutôt que de telle autre, en dehors de toute possibilité de vérification, c’est que cette construction nous convient : elle est « utile » au constructeur, c’est une croyance utile ».

Françoise Neau : Pragmatisme d’un côté, herméneutique de l’autre, en somme.

Laurence Kahn : Oui, mais l’herméneutique de Ricœur est infiniment plus raffinée. Et le pragmatisme de Rorty, dans la discussion avec Derrida, avec Lyotard et avec Freud - parce qu’il y a des textes de Rorty portant directement sur Freud, assez terrifiants sur le « partenaire conversationnel » qu’est l’inconscient, un partenaire conversationnel « non-familier » mais malgré tout une « quasi-personne » – le pragmatisme de Rorty renvoie la vérité simplement à une rhétorique de justification de la vérité. Comme il n’y a pas de monde pré-donné, la vérité ne peut relever que du consensus. Il l’écrit : « l’objectivité se réduit à la solidarité » ; la vérité, c’est le produit de la solidarité consensuelle, il n’y en a pas d’autres. Le rôle de Kuhn 43 dans cette perspective n’est pas négligeable, évidemment. En particulier l’idée que la bascule d’un paradigme théorique dans un autre paradigme théorique vient au moment où la majorité d’une communauté scientifique s’accorde à reconnaître dans le nouveau paradigme une capacité de rendre compte du réel infiniment meilleure. Dans Kuhn, existe l’idée qu’il y a un facteur « consensualité de la communauté scientifique » dans les révolutions scientifiques. Mais Kuhn ne dit jamais que c’est la solidarité qui détermine ce qu’est la vérité ! Ce n’est pas comme cela qu’il pense Galilée ou Einstein. Il pense les révolutions en termes de consensus majoritaire dans un mouvement historique où l’appartenance de l’inventeur à son époque participe au changement de paradigme. Tandis que pour Rorty la vérité n’existe pas en dehors de l’esprit qui la promeut, et la théorie est tout juste un auxiliaire de la pratique. La question de la vérité dans une forme universelle est donc pure vanité ! Un bon nombre d’analystes, même postmodernes, considèrent que peut-être Rorty y est allé un peu fort ; que peut-être il est permis de réfléchir sur les catégories de pensée avec lesquelles nous construisons le monde, et en particulier sur la manière dont nous nous servons des relations de causalité, même si c’est de manière fallacieuse. Parce que le problème se situe en particulier là : de quelle manière faisons-nous usage des relations de causalité ? Si l’homme bâtit le monde à l’aide de transcendantaux, ceux-ci ont-ils une quelconque valeur universelle ? Ou bien est-ce eux qui se modifient en s’historicisant ? Et un pas plus loin, comment les psychanalystes répondent de la différence entre les causes et les raisons ? Car ces questions ont aussi été adressées à la psychanalyse depuis la périphérie, parfois très durement, en particulier par le positivisme logique. Mais les psychanalystes ont lâché le débat, ou plutôt, ils n’en ont récupéré que la zone théorique la plus molle. Ce faisant, on assiste de plus en plus à une sociologisation de la psychanalyse ; le discours « méta » est bien près de sombrer corps et biens.

Françoise Neau : Le grand argument, qu’on entend beaucoup tout de même, pour adapter sinon la métapsychologie (parce qu’on n’en aurait pas forcément besoin), mais la théorie psychanalytique, c’est qu’il y a des nouvelles cliniques. Donc il faut bien que la psychanalyse s’adapte à la fois théoriquement, et pratiquement dans la cure. Cette question des nouvelles cliniques est omniprésente – et on retombe dans les pathologies limites que vous évoquiez tout à fait au début : il faudrait réajuster la théorie analytique en fonction de cliniques nouvelles… dont on s’aperçoit en fait, en y regardant d’un peu près, qu’elles ne sont peut-être pas si nouvelles que ça !

Laurence Kahn : Elles ne sont pas du tout nouvelles.

Françoise Neau : Mais c’est quand même là le maître-mot : des cliniques « nouvelles », des cliniques « de la modernité ».

Laurence Kahn : Non, ce sont des cliniques nouvelles de la post-modernité. C’est encore solide la modernité ! Cliniques nouvelles, oui, parce que quand on a supprimé tous les outils théoriques pour penser la pathologie et son soubassement pulsionnel, obligatoirement on ne se retrouve plus qu’avec le Self et le narcissisme. Et ce n’est pas près de cesser, car non seulement on est confronté à cette simplification à outrance des outils théoriques, mais vient s’ajouter le traitement à la va-vite de l’impact des nouvelles technologies. Ce qui, en soi, est digne d’intérêt puisque tout le monde a en tête l’analyse par Skype. Donc enquête au sein de l’IPA : Skype ? Pas Skype ? Lors du Congrès IPA de Chicago en 2009 – j’étais alors présidente de l’APF – avec les présidents des deux autres sociétés françaises appartenant à l’IPA, la SPP et la SPRF, nous avions réussi à enrayer le mouvement en constituant un groupe assez solide d’opposants. Mais avouons que, pour des analystes passionnés de feelings, l’usage de Skype est pour le moins paradoxal. Néanmoins, cette « adaptation de la psychanalyse au monde nouveau », « au monde qui change » va probablement réussir à passer. Et cela, sans pratiquement tenir compte de la clinique, et en particulier de ce fait d’expérience : les deux seules personnes que je connais qui ont expérimenté l’analyse par Skype – c’est-à-dire l’analyse allongée sur un divan, dans un bureau, avec une caméra dans le dos, et l’analyste à mille lieues de là devant son écran – ces personnes ont finalement demandé à s’asseoir en face-à-face. L’œil de la caméra, qui plus est dans le dos, cela ressemble furieusement à 1984. Mais de ça, il est très, très peu dit. Je ne sais pas si on parle frontalement des échecs de l’analyse par Skype, ni de la suppression des feelings tels que le souffle, l’odeur etc. Que deviennent-ils dans une telle pratique ? Il y a dans tout cela quelque chose d’extraordinaire : on a remplacé la pulsion par l’affect ; on a fait de l’affect l’argument de l’empathie ; on a fait de l’empathie l’argument de l’adaptation ; et au moment où on ne va plus avoir que des patients narcissiques qui ont besoin de cadres adaptés, on va introduire l’analyse par Skype pour les avoir en face à face, devant un écran. La logique est implacable ! Tout le monde prédit que les analystes ne vont plus avoir de patients. Mais des patients intéressés par quelle sorte de psychanalyse ? Si nous devenons des coachs, rien d’étonnant que l’ennui règne. À partir du moment où l’écoute se complexifie, à partir du moment où l’on tolère le silence, à partir du moment où dans ce silence l’analyste accepte de se laisser aimer ou détester dangereusement, où il admet que, simplement parce qu’il est assis (avec tout son corps) dans le dos du patient, il est en position de pouvoir terroriser, les cures deviennent tout de suite beaucoup plus intéressantes. Mais que faire quand la cruauté, le masochisme, la jouissance pulsionnelle qui s’y loge ont été laissés de côté ?

L’écoute de l’analyste : de l’acte à la forme

Françoise Neau : Il y a un autre fil qui vous a amenée là, c’est celui de « L’Action de la forme », votre rapport au Congrès des psychanalystes de langue française à Paris en 200144 , repris et développé dans L’Écoute de l’analyste, sous-titré De l’acte à la forme (Puf, 2012). Vous décomposez l’écoute de l’analyse en forme et action…

Laurence Kahn : Avec cette idée que l’on construit l’action à partir de la forme. C’est-à-dire en inversant ce qui est généralement dit, à savoir que c’est l’action qui donnerait la forme. Il me semble, oui, qu’il faut renverser le propos : nous avons affaire à des formes ; et, à certains égards, la difficulté de la construction en analyse, c’est de déconstruire la forme. La parcelliser, « jamais en masse, toujours en détail », dit Freud à propos de l’analyse du rêve, mais ceci est vrai de toute l’analyse : jamais en masse, toujours en détail, le petit détail. Et à partir de là, faire re-bouger la totalité des pièces du puzzle qui nous est présenté.

Quant à ce que vous dites à propos de L’Écoute de l’analyste, c’est exact : je présente le rapport au Congrès des psychanalystes de langue française en 2001, et après 2001 il y a une suite. Je travaille sur la Shoah, je commence à pénétrer dans le champ de la psychanalyse américaine, et je retourne vers la question de l’Agieren. C’est à partir de ce moment-là que je réécris partiellement L’Action de la forme, parce que je mesure le gouffre qu’est l’empathie. La fin de L’Action de la forme ne me paraît pas assez précise. Ce qui me permet de me référer à des textes très éclairants où les problèmes soulevés par la perception et l’hallucination en psychanalyse sont confrontés avec les idées de la phénoménologie : je pense par exemple au texte de Pasche 45 sur la recomposition du passé (sur la relation entre hallucination, construction en analyse et fragment perceptif) où il se sert de Merleau-Ponty. Et c’est durant ce travail de réexploration que j’ai commencé à prendre les premières notes, à fabriquer les premières fiches de lecture pour Le psychanalyste apathique, c'est-à-dire en 2006. Sans m’en apercevoir, je menais de front la réécriture du rapport en vue de L’Écoute de l’analyste, et les premières investigations pour Le Psychanalyste apathique. Je pense d’ailleurs que je n’aurais pas pu publier ce dernier livre si je ne m’étais pas exposée d’abord moi-même avec L’Écoute de l’analyste. Si je ne m’étais pas risquée personnellement, Le Psychanalyste apathique et le patient postmoderne pourrait être considéré comme un livre purement destructeur, et cela n’irait pas du tout. C’est parce qu’auparavant j’ai défendu une certaine modalité de l’écoute et de tenue de la position analytique que je me suis lancée ensuite à donner le manuscrit en lecture à Michel Gribinski, qui l’a accepté. Je pense qu’autrement, j’aurais attendu ! Je peux attendre très longtemps avant de me décider à publier quelque chose, parce que j’ai peur, ou que je suis incertaine du bien-fondé de ce que j’avance.

Françoise Neau : L’écoute de l’analyste est d’une grande richesse car vous évoquez les deux registres d’écoute, qui vont avec les deux registres de la parole, les uns et les autres inséparables : « c’est dans le même champ que l’activité pulsionnelle ’’fait’’ et que l’activité de pensée doit se saisir de ce qu’elle fait. C’est sur le même terrain que la parole ’’réalise’’ et qu’elle tente de dire ce qui se réalise par elle », écrivez-vous p. 8. Là bien sûr, vous amorcez cette question de l’indifférence, au sens allemand du terme, Indifferenz, traduit par « neutralité »46.

Laurence Kahn : Très précisément, l’égalité. L’indifférence dans le sens de l’égalité de l’attention flottante. C’est quelque chose qui doit demeurer égal, gleich : en allemand, es ist mir gleich, ça veut dire « ça m’est égal, ça m’est indifférent ». Autrement dit, nous n’avons pas à accentuer avec notre dramaturgie affective. L’Écoute de l’analyste, au fond, part de l’idée que seule l’énergétique – on n’a rien d’autre à mettre à la place dans l’état actuel des choses – peut expliquer la transvaluation de toutes les valeurs psychiques et par conséquent le déroutement de toutes les valeurs de signification admises.

Françoise Neau : Depuis le début, vous mettez la question de l’énergétique au premier plan : dans La Petite maison de l’âme (Gallimard, 1993), votre premier livre de psychanalyse, le daimôn, c’est le démonique, l’énergie du vivant en somme.

Laurence Kahn : C’est l’énergie du vivant. Je crois que c’est dans Hippias que Socrate est décrit comme marchant dans la rue, pensant, s’arrêtant, retournant, repartant, animé par son daimôn, « un parent proche vivant dans la même maison »47.

Françoise Neau : Alors que dans Œdipe-Roi, quand le chœur demande à Œdipe après son « effroyable action » « Quel dieu (daimôn) t’a aiguillonné ? », Œdipe commence par répondre : « C’est Apollon qui l’a fait ! », puis deux vers plus loin, « C’est moi, pauvre, qui l’ai fait »48. La faute devient la sienne, et non plus l’œuvre du destin. Et vous soulignez dans Fiction et vérité freudiennes comment la tragédie (à laquelle Freud commence par se référer, dans la lettre à Fliess où il lui déclare l’abandon de sa neurotica, en septembre 1897) implique « et la scène d’un débat et la voix du chœur tragique » (p. 187).

Laurence Kahn : Vous avez tout à fait raison. Il s’agit d’une espèce de dédoublement, le deux en un avec, au même moment, la reprise et le dépliement de cette énergétique sur la scène du débat qui est en train de devenir la scène de la délibération interne du citoyen – ce que Vernant a très bien montré dans Ébauches de la volonté dans la tragédie grecque. Mais pour en revenir à l’énergétique, elle a pour ainsi dire été jetée au panier sous prétexte qu’elle appartiendrait à la « modernité solide », c’est-à-dire à celle du XIXe, donc à la culture classique ; que, pour aller vite, elle relèverait aujourd’hui d’un horizon doublement obsolète : obsolète biologiquement parlant, et obsolète culturellement parlant. J’avais été très frappée par un texte de S. Zepf paru en 2001 dans l’International Journal, où il développait une position tout à fait freudienne, car il avait très bien lu Freud, à ceci près qu’il proposait de remplacer la pulsion par l’affect 49 !

Françoise Neau : Remplacer le point de vue économique par le point de vue affectif !

Laurence Kahn : Oui. C’était extraordinaire car l’énergie qu’on peut imaginer en jeu dans l’affectif, c’est une qualité, pas une quantité. Or notre problème est de réussir à repérer non pas les changements de qualité affectives, mais de voir comment fonctionnent les déplacements d’accentuations et, éventuellement,  les déplacements par paquets entiers des investissements libidinaux et narcissiques. Pensons à la mélancolie : le problème n’est pas celui de l’affect, même si de prime abord cet aspect retient notre attention. C’est en fait une transmutation complète des pôles d’investissement. L’énergétique est indispensable pour penser le jeu entre les instances : quand le surmoi réussit à capter massivement les forces psychiques et que le moi finalement se rend à son tyran le surmoi, pour saisir ce mouvement on a certes besoin de tout le tableau des jeux identificatoires mais on a aussi besoin de l’énergétique pour comprendre le combat entre instances. Et on ne peut pas penser l’issue en dehors du quantitatif, ce que Freud évoque dans Analyse avec fin, analyse sans fin à propos de la puissance des bataillons en place 50.

Françoise Neau : C’est la question de la force aussi.

Laurence Kahn : Exactement.

Françoise Neau : On parlait de La Petite maison dans l’âme, mais vous reprenez dix ans, après dans Faire parler le destin (Klincksieck, 2005), cette question du daimôn à l’échelle collective, dans son articulation chez l’individu et dans le collectif, ce que vous appelez une clinique de la culture, marquée par le paradoxe capital de Freud selon lequel l’indispensable travail de culture contient en lui-même la destruction de la culture.

Laurence Kahn : J’avais complètement oublié que c’était cela qui, dans mon cheminement, s’était intercalé ! Mais là aussi d’une manière très progressive parce que ça a démarré avec « Les Contradicteurs 51» et avec un tout petit texte paru dans les Varia de la Nouvelle Revue de Psychanalyse 52 sur Docteur Faustus. Et ce petit Varia sur un livre que j’ai lu vraiment de très nombreuses fois est devenu une espèce d’aiguillon. Entre L’Action de la forme en 2001, Fiction et vérité freudiennes 53 en 2003 où j’ai eu pour interlocuteur un journaliste extrêmement cultivé qui m’a beaucoup fait parler d’Adorno et de la relation que je m’imaginais entre Adorno et Freud, et la publication de L’Écoute de l’analyste en 2012, ce qui s’est intercalé, c’est Faire parler le destin (2005), qui est le texte où j’ai commencé à me dire qu’il y avait en réalité une pathologie de la psychanalyse, et qu’elle se manifestait sous la forme de l’inflation des cas dits borderline, présentés comme des pathologies absolument nouvelles. Il me semblait que, si on voulait sortir de cette impasse, il fallait réussir à penser cette dérive contemporaine de la psychanalyse comme, entre autres, la conséquence du fait qu’elle ne parvient pas à s’approprier la réflexion de Freud dans Malaise dans la culture, ainsi que sa remarque sur le pacte entre le progrès et la barbarie 54 (ce qui est la pure vérité puisque la chambre à gaz, c’est véritablement le pacte entre le progrès technique et la barbarie). À s’approprier cela avec ses outils à elle ou avec de nouveaux outils - mais des outils analytiques, métapsychologiques, des outils où on aggraverait en quelque sorte cette réflexion pour la saisir pleinement. Freud dit là quelque chose d’extrêmement important : la culture, en imposant les renoncements pulsionnels, renforce de facto la revendication pulsionnelle et, par conséquent, fait de tout civilisé un ennemi potentiel de la culture, laquelle est pourtant censée être d’un intérêt universel. Mais repartons de là ! Et c’est comme ça que j’ai fini par penser que la simplification qui consistait à héroïser notre nouvelle clinique était à la mesure de la maladie de la psychanalyse - au sens où Wittgenstein parle de la maladie de la philosophie 55 : nous étions incapables de tenir nos outils pour affronter un tel événement à la fois collectif, individuel, tout à la fois historique et psychique. Il faut qu’on réussisse à penser ça. Vraiment.

Françoise Neau : « Ça », par exemple le pacte.

Laurence Kahn : Oui, mais le pacte avec le leader ou sans le leader, et avec ou sans le progrès, parce que les génocides à la machette, nous n’avez même pas besoin de chambre à gaz. Mais la question demeure : qu’est-ce qui se passe à ce moment là ? Comment la thématique du meurtre, telle que Freud la pense, permet d’aborder ces faits qui sont sociaux mais aussi cliniques, au sens de la clinique de la culture ? Bref, on peut continuer à travailler sur la question posée dans Psychologie des masses et analyse du moi (Freud, 1921) – ce qu’a d’ailleurs fait Nathalie Zaltzman. Ma propre voie d’entrée dans cette question a été la manière dont Adorno s’est servi de ces textes de Freud, Malaise et Psychologie des masses,  dans des analyses vraiment importantes 56. Hannah Arendt, elle, ne se sert pas de Freud. Elle ne voit de l’analyse que l’uniformité et la laideur envahissante des découvertes. Cela dit, quand on compare le montage de ce qu’Arendt décrit comme la structure en oignon du système totalitaire 57 à ce que dit Freud du devenir de la réalité sous la férule du leader – c’est-à-dire la manière dont le leader parvient à créer un système de couches successives : les proches, les moins proches, et ceux qui sont en périphérie, les seuls finalement qui conservent le contact avec la réalité –, on découvre leur remarquable proximité.

Françoise Neau : …un peu comme le moi que Freud décrit dans « Le Moi et le ça » comme un feuilleté d’identifications, mais à l’échelle d’un moi collectif ?

Laurence Kahn : On a le droit de poser cette question, de l’explorer. Mais pour ça, il faut abandonner le ton pathétique. Il faut aussi abandonner l’idée que c’était mieux avant, le narcissisme de nos enfances… et, par exemple, se lancer au-devant des nouvelles technologies non pas en préjugeant qu’elles vont transformer nos enfants – est-ce qu’elles transforment nos enfants ? Est-ce que nos enfants ont un surmoi liquéfié ? Rien n’est moins certain – de se lancer au devant de ces données nouvelles de la réalité en conservant la dimension « méta » de la pensée analytique, en conservant un solide surplomb. Freud, puis Mélanie Klein, puis Freud dans sa discussion de Mélanie Klein, dans Malaise, ont tout à fait raison : des parents tout à fait adorables peuvent fabriquer un enfant avec un surmoi effroyable ; le rapport entre réalité perceptible et effets psychiques est non-proportionnel. L’opération est interne, et difficile à saisir à partir des descriptions sociologiques immédiates. Même problème quand on s’empare des effets de la modernité technologique en parlant de liquéfaction, de dissolution des institutions, de liquéfaction du surmoi, de disparition du père. Ça file à toute vitesse, il n’y a pas de temps d’arrêt dans la réflexion, il y a comme une volonté que la psychanalyse soit dans le vent !

Françoise Neau : Il est donc crucial d’être et de      rester résolument et toujours plus solidement épistémologue, métapsychologue…

Laurence Kahn : Mais absolument. Il ne faut rien lâcher ! Les professeurs d’université de ce point de vue sont en première ligne ! Et puis, il faut continuer à mettre côte à côte des objets hétérogènes - la littérature, les psychanalystes qui nous semblent très éloignés, les butées de la clinique, Freud - bref saisissons-nous d’une toile pour penser ce qui se produit actuellement. Faisons par exemple la jonction avec les sociologues et les philosophes qui réfléchissent actuellement sur l’épistémologie de la sociologie. Je pense ici à Irène Théry 58, sur la question de l’institution, laquelle se sert de Vincent Descombes 59 qui dit aussi des choses passionnantes sur « les embarras de l’identité » ; je pense à Alain Ehrenberg 60 qui ne se satisfait pas des simplifications de Christopher Lasch sur le narcissisme, etc. On a des outils autour de nous. Qu’est-ce qui fait que les psychanalystes ne s’en servent pas ? C’est pour moi une énigme…

La clinique et le chocolat

Françoise Neau : Je pense que ça participe aussi d’une sorte de fétichisation de la clinique. D’abord c’est moins fatiguant que ce qui est dénommé, pour s’y opposer, « la-théorie »…
Laurence Kahn : Oui, vous avez raison… Mais fatiguant, ça peut le devenir quand même : les ennuis pour publier de la clinique sont tels maintenant ! Il faut tellement maquiller les cas, trouver des équivalents pour tout, ou alors ne pas publier : la voie n’est pas vraiment simple ! Cela dit, quelquefois, quand on s’adresse à un public qui n’a pas idée de la problématique qu’on développe, on est véritablement obligé de donner des exemples cliniques, sinon les gens ne voient pas ce qu’on essaye de construire. Mais ce que vous dites est vrai même dans les institutions de formation de psychanalyse : il paraît que les jeunes analystes ont faim de clinique. Mon dieu… Et moi, quand mes enfants avaient faim de chocolat, est-ce que je leur donnais à manger du chocolat  matin, midi et soir ? C’est fou… ils ont faim de clinique. Et alors ? Depuis quand est-ce qu’élever, c’est donner purement et simplement du chocolat ?

Françoise Neau : On aime beaucoup le chocolat à l’université ! ■

Entretien réalisé par le Pr. Françoise Neau, Professeur de Psychologie clinique et Psychopathologie à l’Université Paris Descartes, psychanalyste.
Notes
N.B. Les notes en bas de page précédées d’une astérisque sont des résumés des notices proposées par Laurence Kahn sur les auteurs cités dans Le psychanalyste apathique et le patient post-moderne, à la fin de l’ouvrage.
1- Voir L. Kahn (1993), « Les Contradicteurs », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 48, L’inconscient mis à l’épreuve, automne 1999, p.123-148. Le principal contradicteur examiné ici par L. Kahn est Wittgenstein, le philosophe autrichien puis britannique (1889-1951), dans sa discussion des positions freudiennes.
2- Voir C. Lasch (1979), La culture du narcissisme (Flammarion, 2006), et notamment la postface de l’auteur à la réédition américaine de son livre en 1991, ibid., p. 294-296). C. Lasch (1932-1994), philosophe et sociologue américain, au départ formé par l’Ecole de Francfort, publie dans les années soixante Un havre dans un monde sans cœur  : il conclut de cette étude sur la famille américaine que « l’importance de la famille dans la société américaine n’a cessé de décliner depuis plus d’un siècle » ; selon lui, « l’école, les groupes d’affinité, la communication de masse et les ‘‘travailleurs sociaux’’ (ont) miné l’autorité parentale, s’emparant d’un grand nombre des fonctions familiales touchant à l’éducation des enfants ». Dans La culture du narcissisme : la vie américaine à un âge de déclin des espérances (1979), il tente d’« analyser les répercussions psychologiques très étendues » et d’explorer « la dimension psychologique des changements à long terme dans la structure de l’autorité culturelle » : dans cette société où la famille a cessé de jouer un rôle important dans la transmission de la culture, apparaissent selon l’auteur les « Narcisse contemporains », avec au premier plan des « traits de personnalité de type narcissique », autrement dit, pour C. Lasch, pêle-mêle, « une certaine superficialité protectrice, la crainte d’engagements astreignants, l’empressement à oublier ses racines quand le besoin s’en fait sentir, le désir de garder toutes les options ouvertes, une aversion au fait de dépendre de quelqu’un, l’incapacité à se montrer loyal ou reconnaissant. »
3-*Theodor Adorno (1903-1969), philosophe, sociologue, compositeur et musicologue allemand, co-fonde avant-guerre avec Max Horheimer l’Institut pour la recherche sociale, relié à l’Institut psychanalytique de Francfort. Il revient en Allemagne en 1949, après s’être exilé aux Etats-Unis. Il reconstitue l’Ecole de Francfort et participe au développement de la « théorie critique ». Se référant régulièrement et fortement à Freud, il réfléchit notamment sur la destructivité inhérente au concept de progrès et sur la personnalité autoritaire, avec une réflexion constante sur l’après-Auschwitz ; il s’interroge aussi sur la dégradation de la psychanalyse américaine, où elle est menacée de devenir un bien culturel de consommation.
4- Ernst Jones (1879-1958), médecin, psychanalyste anglais, fondateur de la British Psycho-analytical Society en 1919, lance la première traduction systématique des œuvres de Freud en anglais dès les années 1920. A l’instigation de Freud, il a largement contribué à organiser le mouvement psychanalytique international avant la deuxième guerre mondiale. Président de l’l.P.A. (International Psychoanalytic Association) de 1932 à 1949, il est l’auteur de la première biographie de Freud (La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, 3 vol., Puf).
5- *Richard Rorty (1931-2007) « est un philosophe qui s’inscrit dans le courant pragmatiste américain, tout en se déclarant influencé par la philosophie dite « continentale », européenne (Heidegger, Foucault, Derrida, Lyotard). Il développe une critique de la philosophie analytique américaine et de sa prétention à fonder épistémologiquement le savoir sur des justifications objectives et rationnelles du vrai. Contestant que le monde puisse être indépendant des représentations que l’on en a, défendant une position anti-réaliste, il considère la vérité comme le produit subjectif d’un accord temporaire, historiquement contingent et consensuel, entre des individus adhérant à un réseau de croyances » (L. Kahn, op. cit.p.166). Autrement dit, la vérité n’existe pas en dehors de l’esprit qui la promeut » (ibid. p 70).
6- *Heinz Hartmann (1894-1970), né à Vienne, psychiatre et psychanalyste, fuit le nazisme et arrive à New-York en 1941. Il y anime avec Ernst Kris et Rudolf Loewenstein, eux aussi des Viennois exilés, le courant de l’ego-psychology, et préside dans les années 1950 l’I.P.A., qui l’élit président d’honneur à vie. Dans la ligne tracée en 1936 par Anna Freud dans Le moi et les mécanismes de défense (Puf, 1966), l’ego psychology insiste avec Hartmann sur la nécessité thérapeutique de renforcer les capacités défensives et adaptatives du Moi.
7- De la Weltanschauung, traduite par « vision du monde », « conception du monde », Freud « craint que ce ne soit un concept spécifiquement allemand ». Il intitule la 35ème de ses Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse en 1932 « D’une vision du monde » : si la psychanalyse selon lui « est incapable de créer une vision du monde qui lui soit particulière », c’est parce qu’elle se rattache à la pensée scientifique, dont elle partage « des traits essentiellement négatifs, comme le fait de se contenter de la vérité, de récuser les illusions » (OCP XIX, Puf, 1995).
8- Freud (1926), La Question de l’analyse profane, OCP XVIII, Puf, 2002. « L’analyste médecin qui s’est libéré d’une instruction rigoureuse n’aura certainement pas manqué de tenter d’améliorer l’analyse, de lui arracher ses crochets à venin et de la rendre agréable aux malades » (p. 59). Freud écrit cet essai à la suite de la décision de la municipalité viennoise d’interdire l’exercice de la psychanalyse à Theodor Reik, non médecin, accusé de « charlatanisme ». Les discussions préparatoires au Congrès d’Innsbruck de septembre 1927 seront vives, le « groupe de New-York » ne partageant pas les positions de Freud et du « groupe de Budapest », qui défendent l’exercice de l’analyse par les non-médecins. Dans sa Postface l’année suivante, Freud renforce son argumentation, et réplique notamment à la « récusation de l’analyse profane, soit-disant nocive, par les médecins analystes américains » : il attaque avec virulence l’absence de formation à la psychanalyse aux Etats Unis, l’inculture des analystes médecins outre-Atlantique, leur manque de rigueur scientifique sous couvert d’ouverture d’esprit, et l’appât du profit qui les conduit à méconnaître le temps nécessaire à l’analyse comme à la formation, sous couvert de leurs idéaux d’efficiency. Eitigon et Jones jugeront « désobligeants » ces passages, que Freud finalement ne publiera pas.
9- *Leo Rangell (1913-2011), psychiatre et psychanalyste californien, président de l’I.P.A de 1969 à 1973 et président d’honneur depuis 1997, soutient la validité de la métapsychologie freudienne contre le relativisme, l’interpersonnalisme et le « pluralisme théorique » défendu par Robert Wallerstein.
10-*Psychiatre et psychanalyste formateur à l’institut psychanalytique de New-York, Harold P. Blum a dirigé les Archives Sigmund Freud, et présidé les cinq premiers colloques « Art et psychanalyse » qui se tiennent tous les trois ans à Florence. Ses nombreuses et fortes interventions dans le débat entre le relativisme et l’intersubjectivisme revendiquent  une position strictement freudienne, métapsychologie comprise, souligne L. Kahn.
11- *R. Wallerstein, psychiatre et psychanalyste californien, directeur à la Fondation Menninger (Topeka) d’un programme de recherches sur l’évaluation des traitements psychothérapiques, est comme président de l’I.P.A. confronté à la multiplication de pratiques et de théories psychanalytiques hétérogènes. Il propose en 1987 un pluralisme consensuel, modéré par la volonté de reconstituer un fondement commun à la psychanalyse sur a base de données strictement cliniques ».
12- *Heinz Kohut (1913-1881), né à Vienne, psychanalyste à Chicago, s’attache aux pathologies narcissiques produites selon lui par les défaillances de l’environnement précoce, décelables et remaniables par les transferts narcissiques (qu’ils soient idéalisants ou en miroir). L’empathie devient la méthode centrale de cette théorisation clinique.
13- *Pour Roy Schafer (1922), psychiatre et psychanalyste américain, professeur à Cornell puis Columbia University, les concepts théoriques de la psychanalyse sont non des principes scientifiques mais des récits interprétatifs ; il fonde le processus analytique sur les narrations successives qu’analyste et patients élaborent ensemble au fil de l’analyse. Pour cet auteur, il ne saurait être question pour l’analyste d’atteindre quelque « vérité » que ce soit, et encore moins la réalité psychique en tant que telle. En revanche, grâce à ces multiples « histoires de vie », le patient parvient à se réapproprier sa position de sujet actif  - cessant ainsi d’être victime  des instances inconscientes.
14- La Self-disclosure, cet auto-dévoilement ou révélation de soi,  à travers les réponses émotionnelles dans l’ici et maintenant de la séance, devient l’enjeu de la cure pour les intersubjectivistes : s’y déplie l’origine relationnelle de la vie psychique, et non plus l’actualisation des motions inconscientes ou la recherche d’une « réalité psychique » latente ( L. Kahn, op. cit., p. 74-75). Selon cette théorie, engagée déjà par Fairbairn, le transfert ne véhicule pas la réactualisation du noyau infantile refoulé, inconscient, il « est la relation elle-même » (ibid. p. 73) telle qu’elle répète les relations d’objet internalisées dans l’ « ici et maintenant » de la séance : « c’est donc le positionnement du sexuel infantile qui se trouve modifié. Modifié ou abandonné. » (ibid.).
15- «  La psychanalyse postmoderne », Revue française de psychanalyse, vol. 65, n° 1, 2001, p. 259-267. *Arnold Goldberg, né en 1929, analyste formateur de Chicago, élève de Kohut, prolonge les positions de la Self Psychology jusqu’à une conception très élargie de l’empathie, en écho au retentissement de la conception anglo-saxonne de la postmodernité.
16- *Owen Renik (psychiatre et analyste formateur à San Francisco) est l’un des représentants du courant de la «psychanalyse relationnelle », qui vise à lier relation interpersonnelle et relation d’objet, en récusant la conception freudienne du sexuel et du pulsionnel, ainsi que la neutralité de l’analyste, laquelle renforce l’autorité interprétative de l’analyste. Pour cet auteur, le transfert recrée des dispositifs psychiques au sein de la relation, qui émanent de la relation primaire avec l’environnement (cf L. Kahn, op. cit. p. 165-166).
17- L’approche phénoménologique et herméneutique du philosophe français Paul Ricoeur (1913-2005) le conduit à engager à la fin des années 1960 une discussion avec la psychanalyse freudienne sur l’interprétation (De l’interprétation : essai sur Freud, 1966, et Le Conflit des interprétations, 1969). Enseignant à l’Université de Chicago de 1971 à 1991, en lien avec sa conception de l’interprétation mais aussi sa large réflexion sur le temps (Temps et récit, 3 vol., 1983-1985), il développe sa notion d’identité narrative, qui définit pour lui la subjectivité, dans Soi-même comme un autre (1990) et dans « La vie : un récit en quête de narrateur » (1986) paru dans Ecrits et conférences, t. 1, Autour de la psychanalyse (2008).
18- Le terme polysémique d’agency désigne dans l’anglais courant à la fois l’action, l’opération (au sens physique), ce qui la qualifie (agir par opposition à subir), et l’agent (par opposition au patient).  
19- Le terme d’Agieren, verbe ou substantif chez Freud, traduit par « mise en acte » dans le Vocabulaire de la psychanalyse ou par acting out dans la Standard Edition, désigne la répétition agie dans et par le transfert.
20- James Strachey (1887-1967), psychanalyste anglais, est à l’instigation de Jones, et avec son épouse Alix, le premier traducteur et éditeur des Oeuvres Complètes de Freud en anglais, la Standard Edition.
21- Pour Bion, l’appareil psychique comporte deux fonctions opposées : la fonction « alpha » métabolise chez un individu les éléments « bêta » déposés par un autre en lui.
22- A la fin de « Les petites choses. Enfants du Coteau, temps de guerre », un entretien avec l’équipe de la revue Penser/rêver, Laurence Kahn revient à propos de son travail avec des enfants du Coteau sur le très grand intérêt de cette institution, et sur « la manière de faire avec les enfants par temps de guerre » (Penser/rêver, « L’inadaptation des enfants et de quelques autres », n° 14, automne 2008, p.42). On trouvera en annexe de cet article une présentation du Coteau, extrait de « Le Coteau, Vitry-sur-Seine. Une affaire dont l’épilogue donne à réfléchir sur l’avenir du secteur médico-social », par J.-C. Arfouilloux, G. Diatkine, A. Fréjaville, in La Lettre de Psychiatrie française, n°143, mars 2005.
23- Les Controverses Anna Freud - Mélanie Klein, rassemblées et éditées par Pearl King et Riccardo Steiner (1991), préf. d’André Green. Puf, 1996.
24- M. Klein (1961), Psychanalyse d’un enfant, Sand, Tchou, 1983.
25- A. Freud, Le Traitement psychanalytique des enfants, PUF, 1951.
26- A. Freud, « Survie et développement d’un groupe d’enfants : une expérience bien particulière », L’Enfant dans la psychanalyse, Gallimard, 1976, pp. 110-159. Ce texte est le compte-rendu d’observation d’un petit groupe d’orphelins juifs de trois ans environ, qui reviennent du camp de concentration de Therensienstadt, en octobre 1945, et restent ensemble pendant un an et demi dans un lieu d’hébergement en Angleterre avant d’être adoptés. Voir le commentaire d’A. Freud par L. Kahn, in « Les petites choses. Enfants du Coteau, temps de guerre », art. cit.
27- L. Kahn « Les petites chose. Entretien », Penser/rêver, n°14, automne 2008.
28- Dans une tentative pour théoriser le traumatisme de masse à partir de recherches cliniques auprès des survivants des camps de concentration engagées sur une population relativement importante, Henry Krystal et William G. Niederland, psychiatres et psychanalystes américains, ont décrit comme « syndrome du survivant » des manifestations traumatiques pendant la persécution et leurs effets psychopathologiques après-coup. Cf Krystal H. dir., Massive Psychic Trauma, New-York, International Universities Press, 1968, et Krystal H., Nierderland W., dir., Psychic Traumatization. After-effects in Individual and Communities, Boston, Little, Brown, 1971. Pour une lecture critique de ces travaux et de ceux, plus récents, du « groupe Ostow » (1981-1990) et des psychanalystes Nanette Auerhahn et Dori Laub (1983-1998) sur « la situation traumatique extrême » : voir l’article de L. Kahn, « Quand la Shoah est un trauma », sous-titré « et que le père disparaît de la théorie analytique », in Penser/rêver n°7, Retours sur la question juive, printemps 2005, p.281-307.
29- Rudolph Loewenstein (1898-1976), d’origine polonaise, médecin et neurologue, membre de la Société allemande de Psychanalyse de Berlin dès 1925, s’installe comme analyste didacticien à Paris en 1926. Ami intime de Marie Bonaparte, il contribue à fonder la Société Psychanalytique de Paris en 1926. Il rejoint New-York en 1920, et devient avec Hartmann et Kris l’un des fondateurs de l’ego-psychology. Il écrit (avec le prénom français de Rodolphe) entre 1941 et 1952 une Psychanalyse de l’antisémitisme (Puf, 2001).
30- Max Horkheimer (1895-1973), philosophe et sociologue allemand, co-fonde en 1930 à Francfort, notamment avec Adorno, l’Institut pour la Recherche sociale à Francfort, lié d’emblée avec l’Institut Psychanalytique de Francfort ;  fermé par les nazis, l’Institut rouvre en 1949, après le retour d’Horkheimer émigré pendant la guerre à New-York : La Dialectique de la raison, co-écrit avec Adorno à cette date, est l’un des premiers textes majeurs de l’Ecole de Francfort, et de la Théorie Critique qu’elle promeut.  
31- Karl Landauer (1887-1945), médecin et psychanalyste allemand, s’installe à Francfort en 1923, après avoir été admis à la Société Psychanalytique de Vienne en 1913. A l’invitation d’Horkheimer, dont il a été l’analyste,  et avec Frieda Fromm-Reichmann et Erich Fromm, il crée l’Institut psychanalytique de Francfort. Analyste formateur à Amsterdam, où il émigre en 1933, il meurt avec sa famille au camp de Bergen-Belsen en 1943.
32- Voir notamment : Auerhahn N. C., Laub D., « Failed empathy. A central theme in the survivor’s Holocaust experience », Psychoanalytical Psychology, 6, 1989, pp. 377-400. Et Auerhahn N. C., Laub D., « Knowing or not knowing. Massive psychic trauma : forms or traumatic memory », International Journal of Psychoanalysis, 74, 1993, pp. 287-302.
33- Imre Kertész, né en 1929, est un écrivain hongrois, prix Nobel de Littérature en 2002, installé à Berlin depuis plus de dix ans. Déporté à Auschwitz puis à Birkenau à l’âge de15 ans, à son retour il reste un « prisonnier en permission » (in Dossier K, 2008, Actes Sud, 2009, p.142), il « peut observer non plus en tant qu’enfant, mais avec (sa) tête d’adulte, le fonctionnement d’une dictature », comme il le dit dans « Eurêka », son discours de réception du Prix Nobel (in L’Holocauste comme culture, Actes Sud, 2009, p 258). Son œuvre (romans, essais) constitue une « approche » très précieuse de « l’inapprochable » (ibid. p14), « non pas de l’irreprésentable mais de l’indéformable » écrit L. Kahn en 2011 (voir en particulier son article « Tout naturellement », in Libres Cahiers de Psychanalyse n°24, p. 155).
34- I. Kertész (1988), Le refus, Actes Sud, 2001.
35- I. Kertész (2003), Liquidation, Actes Sud, 2004.
36- Docteur Faustus (Livre de poche, 1993) est un roman de l’écrivain allemand Thomas Mann (1875-1955), prix Nobel de littérature en 1929, commencé en 1943 à Los Angeles, où Th. Mann avait émigré, et publié en 1947. Adrian Leverkühn, le musicien dont le narrateur imagine la biographie, incarne le basculement de l’humanisme au démoniaque, parallèle au désastre politique de l’Allemagne nazie. L’écrivain dont Freud se disait en 1935, pour les 60 ans de l’écrivain, « l’un des plus vieux lecteurs et admirateurs », fit le 8 mai 1936 une conférence pour le 80ème anniversaire de Freud, « Freud et l’avenir ». Son roman reste d’une grande portée historique, politique et esthétique.
37- I. Kertész (2003), « Eurêka », in L’Holocauste comme culture : discours et essais, Actes Sud, 2009.
38- M. Gribinski est le directeur de la collection (et de la revue) Penser/rêver dans laquelle est publié L’analyste apathique et le patient post-moderne, aux éditions de l’Olivier.
39- Voir P. Heimann, M. I. Little, A. Treich, L. Tower et al., Le contre-transfert, Navarin, 1987.
40- Jacob A. Arlow (1912-2004), psychiatre et psychanalyste américain, formateur et superviseur à l’Institut Psychanalytique de New-York.  
41- *Dominique Scarfone est psychiatre, psychanalyste, professeur au Département de psychologie de l’Université de Montréal, analyste formateur de la Société canadienne de Psychanalyse – section de Montréal. Il reprend cette notion de passibilité en particulier dans « Sexuel et actuel », in Sexualité infantile et attachement, D. Widlöcher, J. Laplanche, P. Fonagy et al., Puf, 2000 (Petite bibliothèque de psychanalyse), p. 153, et dans « La séance d’analyse, ouverture de différends », in Les transformateurs Lyotard, sous la dir. de C. Enaudeau, J.-F. Nordman, J.-M. Salanskis et al., Sens et Tonka, 2008 (Collège de philosophie), p. 256. « Passibilité » désigne « la réceptivité, la vulnérabilité, la passivité enfantines face au sexuel infantile de l’adulte. Le terme est emprunté à J.-F. Lyotard, « Emma », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 39, « Excitations », printemps 1989, p. 57.
42- Lyotard J.-F., « Apathie dans la théorie », in Rudiments paiens, Paris, UGE-10/18, 1977, pp. 9-31.
43- Thomas Kuhn (1922-1996), philosophe et historien américain des sciences, s’appuie pour rendre compte de l’évolution des sciences marquée selon lui par la discontinuité et par des ruptures et non par l’accumulation des savoirs, sur le concept de « révolution scientifique » proposé en France par Alexandre Koyré. C’est Kuhn qui développe la notion de « changement de paradigme ». Loin de Popper, pour Kuhn les théories scientifiques ne sont pas à rejeter quand elles ont été réfutées, mais remplacées.
44- In « La figurabilité », Revue Française de psychanalyse, 2001, t. LXV, spécial Congrès, oct .- déc. 2001, pp. 983-1056.
45- De Francis Pasche (1910-1996), psychiatre, psychanalyste, membre formateur de la SPP (Société Psychanalytique de Paris) qu’il a dirigée de 1960 à 1964, voir notamment « Le passé recomposé », in Revue française de psychanalyse, 1974, XXXVIII 2/3, pp. 172-182.
46- Pour évoquer cette Indifferenz, L. Kahn reprend aussi le terme de « passibilité » proposé par D. Scarfone, qui l’emprunte lui-même à J.- F. Lyotard : « passibilité » dit « la position d’écoute de l’analyste, faite de passivité et d’une disponibilité sensible, ouvrant la possibilité de se laisser atteindre » (in Le psychanalyste apathique…, p.9)
47- Terme polysémique, le daimon en grec désigne le dieu, le sort, le destin, mais aussi une force intérieure (créatrice ou destructrice), une « énergie » selon Henry Corbin, ce qui s’agite, ce qui nous agite d’après L. Kahn dans La petite maison de l’âme.
48- Sophocle, Œdipe-Roi, v. 1325-1333, trad. J. et M. Bollack, Minuit, 1985, p. 79.
49- S. Zepf, « Incentives for a reconsideration of Debate on Metapsychology », International Journal of Psycho-analysis, 82, 2001, pp. 463-483.
50- Freud souligne l’importance du « facteur quantitatif » dans l’issue d’une cure analytique, et notamment la résistance contre la mise au jour des résistances – la résistance à la guérison : « l’analyse ne peut mettre en œuvre que des quantités déterminées et limitées d’énergies qui ont à se mesurer aux forces hostiles. (…) Comme si véritablement la victoire était la plupart du temps du côté des bataillons les plus forts » (« L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », in Résultats Idées Problèmes, t. II, Puf, 1985, p. 255).
51- Voir note 1.  
52- Dès son premier numéro en 1970, la Nouvelle Revue de Psychanalyse, dirigée par J.- B. Pontalis, proposait des textes brefs, hors thème, appelés Varia, qui ont été rassemblés et édités par Michel Gribinski en deux volumes, Analyse ordinaire, analyse extraordinaire (Gallimard, 1993) et En pays lointain (Gallimard, 1994).
53- L. Kahn, Fiction et vérité freudiennes : entretiens avec Michel Enaudeau, Paris, Balland, 2004.
54- Dans L’Homme Moïse et le monothéisme (1939), Freud écrit, de Vienne, avant mars 1938, peu avant son exil pour Londres, « Nous vivons en un temps particulièrement curieux. Nous découvrons avec surprise que le progrès a conclu un pacte avec la barbarie » (Gallimard, 1986, p. 134).
55- Parmi les « maladies philosophiques » qui selon Wittgenstein frappent la philosophie : la soif de généralité et de clarté, le mépris pour les cas particuliers, l’essentialisation qui fait rechercher la substance derrière le substantif, l’usage métaphysique des mots coupés de leur usage quotidien qui les rend vivants. De ces maladies, la force performative de la parole telle que la pratique et l’analyse Wittgenstein, pourrait sinon guérir, du moins prévenir.
56- Cf Adorno, « Éduquer après Auschwitz », Modèles critiques, Payot, 2003, ainsi que La psychanalyse révisée, voir note 2.
57- H. Arendt (1951), Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 2002 (Quarto). C’est dans le 3ème tome, « Le système totalitaire », qu’Arendt décrit cette « structure en oignon ».
58- D’Irène Théry, sociologue, spécialisée en sociologie du droit, de la famille et de la vie privée, voir notamment avec A.- M. Leroyer, Filiations, origines, parentalité : le droit face aux nouvelles valeurs de responsabilités générationnelles (Odile Jacob, 2014).
59- V. Descombes, philosophe, est l’auteur en particulier de Le complément de sujet. Enquête sur le fait d’agir de soi-même (Gallimard, 2004), Dernières nouvelles du moi, avec Charles Larmore (Puf, 2009), et de Les embarras de l’identité (Gallimard, 2013).  
60- Voir notamment d’A. Ehrenberg La fatigue d’être soi : dépression et société (Odile Jacob, 1998) et La société du malaise (Odile Jabob, 2010).

Bibliographie
Articles en français de L. Kahn :
Cette liste n’est pas exhaustive. Elle ne recense pas non plus les nombreux articles originaux de L. Kahn en anglais, allemand, italien, espagnol et portugais, ni les traductions.
- Discussions des conférences de Jean-Claude Rolland, Viviane Abel Prot et Jacques André, L’Annuel de l’APF, « Psychanalyse, les traversées », PUF, janvier 2013, pp. 41-46, pp. 71-75, pp. 109-114.
-« La solution consensuelle », Penser/rêver, n° 22, Portraits d’un psychanalyste ordinaire, éd. de l’Oliver, automne 2012, pp. 63-90.
- « Carrefour psychanalytique : entretien avec Laurence Kahn », avec Nicole Minazio, Revue belge de psychanalyse, n° 61, 2012/2, pp. 183-208.
-« Recherches sur l’histoire de la formation et de l’enseignement : présentation du dossier », Annuel de l’APF 2012, « Le fil d’Œdipe », Paris, PUF, janvier 2012, pp. 115-118.
« Qualifier et reconnaître. À propos de l’agir transférentiel », in J. André et A. Schniewind (sous dir.), Comprendre en psychanalyse, Paris, PUF, 2012.
-« Un ombilic pour la pensée », Revue française de psychanalyse, vol. 75, n° 5, « Le maternel », Paris, PUF pp. 1337-1344.
-« Mélange des genres », Topique, n° 114, « L’autochtonie », Éditions l’esprit du temps, pp. 125-135.
-« Tout naturellement », Libres cahiers pour la psychanalyse, n° 24, « Grandeur et solitude du moi », In Press, novembre 2011, pp. 141-164.
- « Usages d’un bâtard », Penser/rêver, n° 17, « À quoi servent les enfants », Éditions de l’Olivier, printemps 2010.
- « L’affaire d’un soupçon », L’Herne, « Cahier de L’Herne » Cahier n° 93, Bonnefoy, in Jean-Paul Avice et Odile Bombarde (sous dir.) Édition de L’Herne, Paris, avril 2010.
-« L’hallucinatoire, la forme, la référence », dans Revue française de psychanalyse, hors-série, Avancées freudiennes, Textes 1954-2009, p. 353-370.
- « Les affaires dévorent la science, note sur l’inamitié dans une correspondance », Libres Cahiers pour la Psychanalyse, printemps 2009, pp. 31-53.
- « Un père, un fils, on mange », Penser/rêver, n° 16,Un petit détail comme l’avidité, Éditions de l’Olivier, pp.75-87.
- « La confusion des réels », Revue française de psychanalyse, vol. 73, n° 3, Le transfert latéral, PUF, Paris, juillet 2009, pp. 667-679.
- « Traces : lieu introuvable », Archéopages hors série février 2008, Constructions de l’archéologie (liber scriptorum prohibitorum) en hommage à Jean-Paul Demoule, pp. 94-98.
-« Enchaînés à la qualité ; le psychanalyste, le paraphrène et le théâtre » in M. de M’Uzan et J. André (sous dir.), La Chimère des inconscients ; débat avec Michel de M’Uzan, PUF, Petite Bibliothèque de Psychanalyse, 2008, pp.77-94.
-« D’une lecture apathique de Freud », in C. Enaudeau, J-F. Nordmann, J.-M. Salanskis, F. Worms éd., Les Transformateurs, Lyotard, Paris, Sens & Tonka, 2008
-« Freud et l’antiquité : de l’héritage partagé à l’audace interprétative », Entretien de Laurence Kahn avec Bernard Mezzadri, Europe, 2008, vol. 86, n° 954, pp. 67-88
-« Les petites choses : enfants du Coteau, temps de guerre », entretien, Penser/rêver, automne 2008, n° 14, pp. 13-44.
- « Effets posthumes », Bulletin de la Fédération Européenne de Psychanalyse, 2008, n° 62, pp. 48-57.
-« Le texte freudien et sa traduction », in Jean-Michel Delacomptée et François Gantheret (éd.), Le royaume intermédiaire ; Psychanalyse, littérature, autour de J.-B. Pontalis, Éditions Gallimard, Folio Essais, 2007, pp. 130-157.
- « La première forme », Annuel de l’APF, Paris, PUF, n° 1, janvier 2007.
- « Rencontres avec Charles Malamoud », en coll. avec Marine Esposito Vegliante et Patrick Guyomard, Les lettres de la SPF, n° 17, 2007, pp. 123-148.
- « L’effectuation hallucinatoire et la déformation », Revue Française de Psychanalyse, n° 71, Spécial congrès, La cure de parole, 2007/5, pp. 1559-1565.
- « Une façon de parler », dans C. Enaudeau et P. Loraux (dir.), La méthode de l’expédient, éd. Kimè, Paris, 2006.
- « L’inconscient, un concept-limite », Cahiers philosophiques, n° 107, octobre 2006.
- « Car tout à présent est processus », Libres cahiers pour la psychanalyse, n° 14, Regards sur le rêve, In Press, automne 2006
- Quand la Shoah est un trauma », Penser/rêver, n° 7, Retours sur la question juive, printemps 2005, p. 281-308.
- « La décomposition », Revue française de psychanalyse, tome LXIX, n° 5, La sublimation, décembre 2005, p. 1389-1395
Ouvrages en français de L. Kahn :
- Le psychanalyste apathique et le patient postmoderne, éd. de l’Olivier, 2014 (Penser/rêver)
- L’écoute de l’analyste : de l’acte à la forme, Puf, 2012 (Fil rouge)
- Faire parler le destin, Klincksieck, 2005 ((Méridiens)
- Cures d’enfance, Gallimard, 2004 (Connaissance de l’inconscient, Tracés)
- Fiction et vérité freudiennes : entretiens avec Michel Enaudeau, Balland, 2004.
- Sigmund Freud. Volume 2 : 1897-1904, Puf, 2000 (Psychanalystes d’aujourd’hui)
- La petite maison de l’âme, Gallimard, 1993 (Connaissance de l’inconscient)
- Hermès passe, ou les ambiguïtés de la communication, Maspéro, 1978 (Textes à l’appui).