La Revue

Mon trajet professionnel avec René Roussillon
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°186 - Page 50-51 Auteur(s) : Maurice Berger
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J’ai connu René en 1972 au laboratoire de Psychologie Médicale dirigé par Jean Guyotat, un lieu qui, à l’époque, fourmillait d’idées nouvelles. C’est là que s’est construite notre première collaboration autour d’un travail portant sur les problèmes relationnels dans les laboratoires de recherche médicale et        demandé par un Professeur d’immunologie pour le congrès mondial d’immunologie organisé à Lyon par l’OMS. Nous nous sommes intéressés au fonctionnement psychique de ces chercheurs et en avons décrit plusieurs sortes, selon leur rapport au savoir et à leurs mouvements pulsionnels : aux 2 extrêmes, il y avait les chercheurs de type 1, purs fondamentalistes, peu leur importait que leurs découvertes servent à quelque chose ; et les médecins cliniciens, intéressés seulement par le soin. Et au centre, d’une part les chercheurs de type 2, intéressés par une meilleure compréhension du fonctionnement humain, attirés par une recherche appliquée, et raisonnant à partir de structures, de modèles ; et d’autre part les médecins chercheurs, qui raisonnaient à partir de cas. Ces deux sortes de chercheurs se rejoignaient sur cette ligne qui allait du désir de savoir au désir de soigner. Il était évident que nous étions concernés personnellement par ces différences et convergences, j’y reviendrai. Pour la petite histoire, alors que notre étude montrait l’existence de rivalités féroces entre les chercheurs d’un même laboratoire, nous avons découpé notre texte en quatre parties et l’avons lu en alternance, ce qui a marqué les chercheurs présents. La suite fut plus difficile lorsque ces mêmes chercheurs nous  posèrent des questions en anglais avec un accent australien ou autre difficile à comprendre…

Au cours de nos discussions, René m’indiqua une fois, sans insister, qu’il avait lu la totalité des numéros de la Revue Française de Psychanalyse depuis sa création (en  1927), et en gros la totalité de la littérature psychanalytique, afin de bien intégrer sur quoi reposaient nos connaissances actuelles. Il avait aussi lu les principaux travaux concernant les groupes, l’ethnologie, etc. Il n’avait alors que 25 ans. Mais j’ai été encore plus impressionné lorsqu’au cours de notre collaboration, j’ai constaté qu’il se rappelait de tout ce qu’il avait lu. Cette mémoire lui permettait de faire des liens entre les auteurs, les savoirs, d’éclairer un champ de pensée par un autre. Et quand il produisait des théorisations nouvelles, il prenait soin de les articuler avec les savoirs établis, avec la tradition en quelque sorte, pour faciliter leur acceptation. Je me rappelle aussi les moments où il constatait, sans jamais renoncer, les difficultés qu’il rencontrait à faire reconnaître la validité de ses points de vue. J’ai alors pensé à la phrase d’Oscar Wilde : « il est pénible d’apporter une réponse à une question que les autres ne se sont pas encore posée » Par la suite, lorsqu’il m’a été demandé de créer le service de pédopsychiatrie du CHU de St Etienne, je me suis rapidement heurté à une difficulté : à l’époque, on posait rapidement des indications de psychothérapie de l’enfant, lesquelles aboutissaient fréquemment à des échecs ou à des interruptions. Ces échecs étaient attribués habituellement aux supposées résistances des parents, mais en réalité, ils étaient surtout dus à une insuffisance de prise en compte de la problématique familiale. Les systémiciens avaient, les premiers, perçus cette difficulté et développé un modèle de thérapie auquel je m’étais formé, mais qui m’était apparu comme impossible à intégrer dans ma pratique psychanalytique. J’ai donc sollicité René pour m’aider, au cours d’une supervision recherche, à mettre en termes psychanalytiques certains apports des thérapies systémiques et à créer un modèle que j’ai nommé les entretiens familiaux « transitionnels », modèle souple et adapté aux différentes configurations familiales. Il s’est agi d’une supervision assez intensive, pendant neuf ans. Il a bien fallu ce temps pour déconstruire les modèles existants, en construire d’autres, comprendre comment intervenir avec tact dans des problématiques familiales complexes, mais aussi pour dépsychiatriser ma pensée.

J’apportais un matériel clinique qui concernait des situations parfois à la limite du traitable et René m’aidait tout d’abord grâce à ses capacités d’identification aux manifestations les plus étranges du psychisme humain ; il soulignait l’aspect positif des comportements parentaux les plus tordus, voire toxiques. Ceci m’a permis d’entrer en contact avec les parties les plus « folles » de ces parents, d’en comprendre la logique paradoxale, et ainsi de leur permettre d’évoluer. Développer l’espace d’accueil de ces mouvements psychiques au lieu de m’en défendre fut ce que René m’a appris en premier. Avec le filet de sécurité que constituait son écoute, je pouvais me mettre en déséquilibre et explorer des processus psychiques inconnus. Il y avait des moments difficiles pour moi dont je ne t’ai jamais fait part. C’était lorsqu’avec une famille vraiment très compliquée, j’étais parvenu à dénouer un paradoxe complexe parce que j’avais réussi à le contenir contre-transférentiellement et à lui donner sens, après avoir été soumis à un flot de séduction narcissique, de retournements, de doubles-liens, de messages confusionnants, d’attaques ad hominem, de réactions thérapeutiques négatives, bref, après avoir eu le sentiment d’avoir été trempé dans de l’acide sulfurique. Je suggérais que, puisque l’enfant était maintenant libéré de ces injonctions paradoxales, il était alors possible de lui proposer une psychothérapie individuelle. Chaque fois, tu me montrais que c’était trop tôt et qu’il y avait encore beaucoup à faire pour démêler les psychismes des membres de la famille. Je repartais à la fois content d’avoir pris conscience de processus que je n’avais pas perçus, mais mécontent à l’idée de devoir continuer le travail avec ces familles aussi épuisantes. Et dans ma voiture, je grommelais intérieurement que tu n’avais qu’à y aller toi-même pour voir un peu ce que cela 
faisait en vrai. Mais familles et enfants progressaient, et j’en ai tiré un principe : c’est parce qu’on a des acquis qu’on peut considérer que rien n’est acquis. 

Au cours de cette supervision, tout en me donnant tes idées avec la générosité qui te caractérise, tu théorisais, ordonnais, reliais, mettais en perspective devant moi. Un jour, je t’ai demandé quel était l’intérêt de faire ça, et tu m’as répondu « parce que c’est siou(cs)x ». Tu incarnais parfaitement l’origine étymologique du verbe théoriser, « theorein », contempler une vaste étendue de pays. J’ai réalisé alors que notre rencontre était celle d’un care giver compulsif, moi, et d’un théoricien empathique compulsif, toi, image bien sûr caricaturale car tu soignes aussi et il m’arrive de théoriser, mais elle contient une certaine vérité. 

Tu questionnais tout, jusqu’à la parole la plus anodine. Ainsi un jour, à propos de l’immensité du champ de recherche que constituait l’abord psychanalytique des troubles du développement cognitif, je t’ai dit : « il faudrait deux vies pour explorer tout cela », et ta réponse immédiate fut : « Pourquoi deux ? ». Moi aussi je questionnais, en te poussant à la limite du pensable dans un domaine essentiel à mes yeux : le mal absolu. Ainsi un jour, je t’ai demandé comment on pouvait soigner un sujet qui avait été soumis à des actes barbares. Tu m’as répondu, j’espère ne pas déformer ta phrase : « en parvenant à s’identifier au plaisir du bourreau ». J’ai utilisé à deux reprises ton hypothèse choquante et hardie lors de la prise en charge d’adolescents maltraités de manière sadique dans leur petite enfance et devenus eux-mêmes très violents. L’un avait violé un enfant et s’apprêtait à poursuivre ses agressions, et un autre avait éviscéré des oisillons vivants avant de s’en prendre à des humains. Leur psychothérapie ne progressant pas, au prix d’un gros effort contre-transférentiel, j’ai psychodramatisé ces scènes sous forme de récits à deux en jouant le rôle du bourreau, et cette mise en représentation a entraîné chaque fois une diminution ou une disparition des actes violents. Ce n’est pas le lieu ici d’exposer la théorisation de cette pratique rare.

Mais si je pouvais penser qu’avec ton aide, presque tout était possible, tu ne te laissais pas entraîner dans une illusion psychanalytique mégalomaniaque. J’ai pris une grande leçon de rigueur de ta part un jour où, à partir du matériel intrigant apparu lors de psychothérapies d’enfants qui présentaient une forme sévère de dyslexie, je te poussais à dire que cette sorte de dyslexie était secondaire à une problématique intrapsychique et familiale. Ta réponse a été : « On constate l’apparition de ce matériel-là, c’est tout ce qu’on peut dire pour le moment ». Et tu avais raison car quelques années plus tard, des travaux ont montré le substrat neurodéveloppemental de ce trouble, et le matériel que j’avais recueilli était probablement une conséquence du vécu induit  par cette atteinte. Un autre moment important a été lorsque dans mon service, nous avons entrepris des prises en charges au long cours pour des jeunes extrêmement violents, car nous ne voulions pas nous contenter de traiter le moment de la crise. Nous avons été confrontés alors à une « découverte » très perturbante. Notre idée et notre idéal de départ étaient que grâce à un abord psychothérapique intensif, ces sujets pourraient diminuer leurs agirs, et la réalité a montré l’inverse : c’était seulement lorsqu‘on les empêchait d’agir, d’externaliser leurs tensions comme mécanisme de  défense immédiat, que ces sujets se mettaient à penser. Il fallait donc les contenir, puis les écouter pluriquotidiennement. Cette pratique a entraîné un déchaînement de critiques, jusqu’à ce que les premiers jeunes soignés ainsi sortent de notre service considérablement améliorés. Mais il nous fallait théoriser d’urgence notre pratique par rapport à l’incompréhension qu’elle faisait naître. C’est vers toi que nous nous sommes tournés, et par l’intermédiaire du mémoire de DEA de Catherine Rigaud, médecin du service, que tu as dirigé, nous avons pu poser les fondements psychanalytiques de ce dispositif, ce qui a fait taire beaucoup de médisances. Ton étayage dans ces circonstances me paraît être un bon exemple de la manière dont tu théorises les dispositifs qui sont des préalables à l’apparition de la pensée.

Je me rappelle aussi comment, en 1985, peu après que j’ai été refusé au concours d’agrégation de pédopsychiatrie suite à une magouille très structurée, tu m’as dit « si les médecins sont trop cons pour ne pas vouloir de toi comme enseignant-chercheur, la Faculté de Psychologie, elle, est intéressée par tes recherches », et tu m’as donné carte blanche pour structurer l’enseignement de psychopathologie de l’enfant, puis être Professeur associé pendant 11 ans à Lyon 2. J’ai gardé de ton accueil, de ton écoute, de ton soutien, de ta générosité dans le partage des idées, une reconnaissance à l’égard des psychologues, que j’ai essayé de manifester en donnant à ceux qui travaillaient dans mon service une grande autonomie, et en n’établissant pas de hiérarchie entre leur savoir et celui des psychiatres, même si j’ai été attaqué sur ce point par des membres de la Commission médicale de l’hôpital. Et j’ai aussi essayé de transmettre le plaisir de penser et de découvrir ensemble, en toute liberté. Merci pour tout cela.  Merci aussi pour tout le reste. 

Pr. Maurice Berger
Chef de service en pédopsychiatrie au CHU de Saint-Etienne,
ex-professeur associé de psychopathologie de l’enfant à l’Université Lyon 2