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Introduction - René Roussillon en transmission
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°186 - Page 38-40 Auteur(s) : Anne Brun
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Introduction

Ce dossier consacré à l’œuvre de René Roussillon fait suite à un colloque organisé récemment à l’université Lumière Lyon 2, en partenariat avec Carnet Psy, par le Centre de Recherche en Psychopathologie et Psychologie Clinique (CRPPC), dont René Roussillon fut l’un des acteurs majeurs, pour partager avec lui un moment de transition entre une vie universitaire intense et un nouveau statut, celui de professeur émérite. René Roussillon en transition : le jeu en partage, tel est le titre qui s’est imposé à nous, tant il résume l’œuvre et l’homme, qui nous a légué en héritage une ambiance de travail marquée par un mode ludique, avec une passion du partage des idées et des expériences cliniques. Cette capacité de jeu apparaît par ailleurs indispensable au difficile abord des cliniques des limites et de l’extrême, au cœur de ses travaux : René Roussillon est en quelque sorte un funambule de l’extrême, en perpétuel mouvement, créativité et métamorphose.

Une des caractéristiques premières de sa démarche depuis 1972, c’est en effet le travail aux limites, aux frontières, aux extrêmes et la paradoxalité, un jeu des bords, aussi bien pour le champ conceptuel que pour la clinique elle-même. Son œuvre renouvelle les fondements de la théorie psychanalytique, avec       notamment la transposition de la technique psychanalytique classique du divan à de nombreux autres terrains de rencontre analytique. Ce dossier vise à témoigner de la fécondité générative de ses concepts et à dégager quelques aspects de ses théorisations, en montrant comment elles ont modifié les conceptualisations traditionnelles et ouvert des pistes novatrices. 

Il paraît bien difficile de présenter des échos d’une œuvre en présence de l’auteur, aussi je propose de créer sur le modèle de René Roussillon un concept sur mesure pour cette situation inédite ; on sait qu’il a ajouté au fameux concept de Winnicott, « la capacité d’être seul en présence de la mère », la capacité d’être seul en présence du couple, la capacité d’être seul face au père et face au groupe, la capacité d’être seul en présence de l’analyste : ces articles donneront le loisir d’expérimenter la capacité d’être seuls en présence de René Roussillon, car cela correspond au mode même de transmission de cet auteur, jamais dans la duplication, dans la pure reproduction du même, ni dans l’allégeance intellectuelle, mais dans l’appel à la créativité de chacun. Le paradoxe essentiel de cette oeuvre, c’est moins d’offrir un prêt à penser qu’un art de penser la psychanalyse « à sauts et gambades », comme disait Montaigne. René Roussillon a notamment proposé une réflexion sur les fondements d’une théorie générale de la pratique clinique, au delà de ses différentes formes, et montré la fécondité des interactions entre la pratique psychanalytique standard et les diverses pratiques de rencontres cliniques sur d’autres terrains de soin, qui concernent souvent la clinique des états de souffrances narcissiques identitaires, selon un concept proposé par l’auteur en 1999. Les fondamentaux de la pensée et de la pratique clinique, René Roussillon propose de les penser à partir des processus de symbolisation, qui ouvrent sur l’appropriation subjective, et sont étroitement liés à l’associativité, au cœur même de la méthode analytique, qui peut dès lors se déployer dans tous les dispositifs praticiens «symbolisants ». René Roussillon a consacré de nombreux écrits à l’invention de dispositifs « sur mesure » dans les situations limites et extrêmes, et dans les pathologies de la survivance, terme inspiré par Winnicott. 

Il réinterroge la théorie psychanalytique, souvent à partir d’un autre champ, comme les neurosciences et la psychologie développementale du premier âge (voir dans la seconde partie du dossier le texte de Vincent Di Rocco et Eric Jacquet). Dans tous les cas, il s’agit de la même démarche, qui consiste à examiner les arguments des détracteurs ou des théories alternatives de la psychanalyse, en partant du principe que leurs points de vue présentent des aspects pertinents et intéressants. Il tente ensuite d’en reprendre la quintessence pour penser autrement dans le champ psychanalytique, car ce type de démarche contraint la pensée psychanalytique à des remaniements, éventuellement à des réinterrogations sur un certain nombre de ses fondements. Pour le champ clinique et étroitement dialectisé avec le champ conceptuel, ce sont les cliniques des champs « aux limites », qui mettent au moins en partie en échec les modes d’intervention classique, dans le travail psychanalytique classique et sur d’autres terrains de la rencontre analytique, qui lui permettent de réinterroger la théorie et la pratique psychanalytique.

Ce dossier ne se limitera pas aux articles parus dans ce numéro et le suivant, mais, en raison d’une grande abondance de textes, une partie d’entre eux sera consultable sur le site de Carnet Psy, notamment  ceux d’universitaires de nombreux pays, comme le Brésil, le Canada, la Turquie, l’Uruguay, la Roumanie. Ceux-ci connaissent souvent dans ses moindres détails l’œuvre de René Roussillon, parfois mieux que les plus proches géographiquement. En effet, René Roussillon fait actuellement partie des psychanalystes les plus lus, diffusés et traduits à l’étranger : il a écrit une quinzaine d’ouvrages et de très nombreux chapitres d’ouvrage et articles, dont beaucoup ont été traduits, dans une dizaine de langues (Anglais, Allemand, Italien, Espagnol, Portugais, Russe, Turc, Grec…).

La première partie de ce dossier comprend d’abord une perspective synthétique autour de son œuvre (Anne Brun), suivie d‘une réflexion sur les fonctionnements limites et l’analyse, au centre de l’œuvre de l’auteur (Maurice Corcos), puis des contributions de psychanalystes théoriciens, comme Serge Frisch, président de la Fédération européenne de psychanalyse et Stéfano Bolognini, président de l’Association internationale de psychanalyse, ainsi que des témoignages de « compagnons de route » et de pensée, tels Maurice Berger. Alejandro Rojas-Urrego, psychanalyste originaire de Colombie, actuellement chef d’un service de psychiatrie infantojuvénile en Suisse depuis 3 ans, rendra compte des échos de l’œuvre de René Roussillon, vue d’un autre continent. Magali Ravit, pour finir, traitera des apports de René Roussillon dans le champ de la criminalité.

René Roussillon a transmis à tous ses doctorants la passion de la recherche, dans les séminaires de recherche collectifs de notre laboratoire, avec des psychologues praticiens venus de tous horizons, parfois lointains. Il nous a beaucoup appris d’abord à nous ses collègues, moins par un discours du Maître, que par l’invitation perpétuelle à mettre en oeuvre notre créativité propre. En ce qui concerne les étudiants (voir leur article dans la seconde partie du dossier), il a l’art de les dégager délicatement des filets dans lesquels ils sont pris, tout en leur apprenant à ne jamais plaquer de théories toutes faites : il accompagne l’étudiant dans les impasses de sa clinique, sans la moindre disqualification, et il lui fait partager la jubilation d’une cocréation de nouvelles pistes de recherche. Bref, il s’agit bien moins de la transmission d’un savoir que du goût de penser par soi même, de s’approprier et de réinventer la théorie. 

La transmission reviendrait souvent, entend on dire, à un nécessaire meurtre du père…. Loin d’être un meurtre, ce qui correspond au fond à un refus de la transmission, ce dossier entend être, selon un concept cher à René Roussillon, une appropriation subjective de son œuvre, une invitation à poursuivre l’exploration clinique et métapsychologique, une invitation au jeu avec ses concepts. Dans son dernier ouvrage collectif en codirection, Formes primaires de la symbolisation, René Roussillon nous indique une piste centrale pour la question de la transmission, dans une postface intitulée Le plancher et le plafond. Laissons lui donc la parole sur la question de la transmission : André Green lui a dit un jour « Le plafond de ma génération, c’est le plancher des psychanalystes de la tienne ». Mais le passage du plafond au plancher, n’est pas automatique, il suppose un processus qui présente certaines contraintes, certains passages obligés, certains impératifs. Tout d’abord il faut bien connaître le « plafond » des théorisations précédentes pour ne pas croire que l’on propose quelque chose de neuf alors qu’on ne fait, au mieux, que « redécouvrir » du déjà là. Une deuxième contrainte, soulignée par René Roussillon, concerne l’articulation nouveauté/ tradition. A. Green, D. Anzieu, P. Aulagnier en France, W. R. Bion, D. W. Winnicott en Angleterre, ont tous fait œuvre novatrice à la fois dans le respect des fondements de la psychanalyse issue de Freud qu’ils connaissent bien et en s’affranchissant en même temps de l’emprise qu’exerce la haute stature de celui-ci. Dans toute avancée significative de la théorie ou de la clinique psychanalytique, il y a un processus meurtrier-critique à l’œuvre chez celui qui l’initie, et en même temps la bonne surprise que les fondements de la pensée psychanalytique trouvent une manière de résister et « survivre » au meurtre critique. René Roussillon conclut que les analystes de la génération actuelle et à venir doivent pouvoir s’appuyer sur ce plancher pour jouer leur propre partition clinique, ils se doivent de poursuivre l’entreprise d’un « développement » de la clinique psychanalytique, en évitant un certain nombre de pièges que le lecteur pourra découvrir dans ce texte récemment publié.
 

René Roussillon en transmission

Au seuil de ce dossier, il a paru nécessaire de commencer par une perspective synthétique autour de l’œuvre de René Roussillon, ce qui nécessite de devenir en quelque sorte des porte voix de son oeuvre. René Roussillon a introduit des mutations paradigmatiques dans la psychanalyse contemporaine, avec le souci constant de situer son œuvre dans le contexte de l’histoire de la psychanalyse : il a beaucoup développé le concept de réflexivité, et sa propre réflexivité consiste à ne jamais présenter sa théorisation comme auto-engendrée, mais toujours à l’insérer dans un fil historique, à partir duquel il déploie ses apports. Il relève en particulier dans la psychanalyse contemporaine, le passage dans la théorisation psychanalytique du modèle premier de prise de conscience de l’inconscient à un second modèle, celui du devenir conscient, amorcé par Freud  en 1923 ; dans ce second modèle, le sens n’est pas toujours « déjà là » déposé dans l’inconscient du sujet mais il doit être produit au sein du processus analytique. Dès lors, l’interprétation cède la place à un travail de construction du sens et des mouvements psychiques ; autrement dit la notion d’un processus de symbolisation se substitue à celle de la prise de conscience, et l’intérêt d’une générativité associative ou symboligène se substitue aussi à la quête de vérité. Un troisième pôle va ensuite se déployer du côté des conditions de la subjectivation : on sait que René Roussillon a particulièrement renouvelé la théorie psychanalytique sur la question des processus de symbolisation, corrélée à celle de l’appropriation subjective. C’est une part de ce qu’il nous a transmis dans notre centre de recherche (Centre de Recherche en Psychopathologie et Psychologie Clinique) à Lyon, dont le signifiant unitaire est « La symbolisation, sa clinique, ses psychopathologies ». Il propose dans son œuvre une métapsychologie des processus, qui met l’accent sur les processus de symbolisation et non pas sur les contenus et les structures.

La majeure partie de ses travaux porte sur les situations limites et extrêmes de la subjectivité, qui concernent ce qu’il appelle les états de souffrances narcissiques identitaires, ce qui désigne pour René Roussillon les formes de souffrance psychique où la question de la différenciation moi/non-moi représente un enjeu central du tableau clinique, avec ses effets sur la régulation/dérégulation narcissique. Il m’évoque le titre d’un ouvrage d’un grand poète contemporain, Henri Michaux, Connaissance par les gouffres. On n’explore pas les gouffres sans une méthode, et, au sein même de la méthode psychanalytique, René Roussillon a forgé une méthodologie spécifique, qui sous tend l’ensemble de ses travaux : son hypothèse méthodologique fondamentale consiste, à partir du repérage des situations limites dans l’analyse, ou plus largement dans la psychothérapie « analysante», d’envisager comment les patients souffrant d’une pathologie narcissique-identitaire s’affrontent aux dispositifs de soins et provoquent différentes situations qui placent le dispositif analysant en situation paradoxale, par exemple l’aggravation de l’état clinique manifeste du patient, les réactions thérapeutiques négatives. A partir de ces situations cliniques qui semblent mettre en échec la psychanalyse, ou qui semblent montrer que l’approche psychanalytique serait inadéquate, il invente des ajustements du cadre et de nouveaux modèles théoriques : il se présente comme le tailleur sur mesure de la psychanalyse, sa méthode est toujours la même, c’est un ajustement sur mesure, ajustement pour chaque sujet singulier, pour chaque situation singulière, ajustement du cadre et de la théorie.

L’ensemble de son œuvre repose sur une analyse de ce que René Roussillon avec Jean-Luc Donnet appellent une pénétration agie de l’objet, c’est-à-dire l’influence de l’objet sur les modèles qui en rendent compte ou qui tentent de l’appréhender, par exemple l’influence d’une clinique sur sa théorisation. Cette présentation sera organisée autour du repérage d’une triple pénétration agie de l’objet, qui me semble au cœur de cette œuvre, à partir de la question du transfert : il s’agit non pas du transfert sur l’analyste mais du transfert sur l’analyse, sur le dispositif analysant et sur les processus qu’il rend possible, dont l’auteur dégage les enjeux épistémologiques. Je développerai donc successivement le transfert sur le cadre, avec le paradigme du jeu, et notamment des jeux du cadre, le transfert dans la théorie, avec l’impact de la clinique dans la théorisation, en particulier dans la théorisation du narcissisme, et notamment le lien entre le modèle du paradoxe et celui de la réflexivité et enfin le transfert dans les dispositifs, avec l’invention de nouveaux modèles de dispositifs et la modélisation des dispositifs de soin. 

Transfert sur la cadre : paradigme du jeu

L’introduction du modèle du jeu constitue un des principaux apports de René Roussillon dans le remodelage des paradigmes de la psychanalyse contemporaine. C’est la clinique contemporaine, et notamment certaines conjonctures cliniques, les pathologies narcissiques identitaires, qui impose le modèle du jeu dans les espaces analytiques ou analysants, comme alternatif ou complémentaire au grand modèle traditionnel de la psychanalyse, le modèle du rêve. Le modèle du rêve suppose le primat du principe de plaisir, c’est un modèle d’avant Au-delà du principe de plaisir en 1920, un modèle qui correspond à une théorie de l’hallucination comme réalisation d’un désir et à l’idée d’un travail psychique sur fond du principe de plaisir. Or il s’agit de conjonctures cliniques, qui ne peuvent pas fonctionner suffisamment selon le principe de plaisir, mais qui sont dans une logique de survie : leur activité représentative est débordée par l’intensité d’affects extrêmes. Le modèle du rêve suppose acquises certaines préconditions, comme un possible travail de symbolisation fondé sur l’absence de l’objet, une possible suspension de la motricité et de la perception, justement difficiles, voire impossibles,  pour ces conjonctures cliniques. Pour pouvoir effectuer un travail de symbolisation fondé sur l’absence de l’objet, ou sur le renoncement à l’objet, il faut d’abord avoir connu la présence, et pouvoir articuler la symbolisation de l’absence à celle de la présence. La symbolisation selon cette perspective apparaît issue d’un travail psychique solitaire de renoncement, d’un  travail de sublimation. Ce modèle du rêve est une    activité privée, narcissique, solipsiste, qui ne permet pas de penser la place que le sujet donne à l’autre, ce que l’auteur appelle l’autre sujet.

Le paradigme du jeu permet en revanche d’apporter du plaisir là où l’expérience première a échoué à en produire, et le modèle du jeu permet d’inclure le partenaire, l’autre sujet. Le jeu est une dimension majeure dans l’œuvre de Winnicott, qui montre comment apprendre à jouer permet de transformer les situations les plus douloureuses en situations « bonnes à symboliser ». Dans le prolongement de cette pensée, René Roussillon indique une piste fondamentale pour la clinique : il faut retrouver les traces du jeu qui n’a pas pu historiquement avoir lieu. Selon cette perspective, la symbolisation secondaire fondée sur une métapsychologie de l’absence ne   suffit pas ou est inadéquate pour les pathologies graves du narcissisme, une métapsychologie de la présence est nécessaire, une métapsychologie de la rencontre entre deux sujets, une métapsychologie de l’entre-je, une métapsychologie des effets de réponses de l’analyste à l’engagement pulsionnel du patient. Mais comment saisir ce modèle du jeu au cours de la séance, tant de la cure type que dans différents autres cadres analysants ? Un préalable consiste à distinguer le jeu manifeste et le jeu latent ; pour un psychanalyste le jeu est toujours un double jeu. René Roussillon propose le repérage de plusieurs formes de jeu, qui correspondent chacune à des temps du travail psychique en séance. Je n’empièterai pas sur les autres communications sur cette thématique,  auxquelles je renvoie (Voir aussi le site de Carnet Psy), et retiendrai simplement ici, de façon générale, les logiques sous-jacentes entre le modèle du jeu et celui de la symbolisation primaire. Le modèle du jeu va en effet permettre de ressaisir ce qui est resté « en rade » de la symbolisation primaire, des modèles de communication fondés sur l’affect, le langage du corps et de l’acte. Il s’agit de promouvoir certaines formes de symbolisation qui permettent de transformer les expériences traumatiques en un certain plaisir. 

La spécificité du travail analytique consiste ici à retrouver les traces du jeu potentiel qui a dégénéré dans l’histoire des liens du petit enfant à son environnement, et de créer les conditions pour régénérer ce jeu potentiel qui pourra alors déployer ses virtualités symbolisantes. Dans ce processus de relance du jeu, le contre transfert joue un rôle majeur car le jeu ne se relance que s’il est « entre-jeu », que s’il est jeu à deux, donc seulement si l’analyste reconnaît, accepte et partage le jeu potentiel ; mais, si l’on admet que le contre transfert actuel détermine les processus de symbolisation en cours chez le patient, il faut admettre la part historique des objets avec lesquels le sujet s’est construit. René Roussillon condense cette idée en une formule : « L’ombre des objets historiques, et donc aussi celle actuelle des particularités de l’analyste, tombe sur la cure ». Autrement dit, l’analyste ne doit pas seulement repérer les traces du jeu potentiel qui n’a pas pu se déployer, mais il doit procéder à un travail de reconstruction de ce qui n’a pas permis historiquement que ces potentiels se déploient dans les réponses de l’environnement premier. Le modèle du jeu se fonde aussi sur le second modèle de l’hallucination de Freud, en 1937, qui décrit le possible retour hallucinatoire dans la cure d’un « vu ou entendu à une époque précédant l’apparition du langage verbal », le retour d’un vu ou d’un entendu dans la première enfance, d’un non intégré dans la subjectivité. Cette réactualisation hallucinatoire est donc bien différente de l’hallucination de désir, selon le modèle du rêve. René Roussillon propose alors l’hypothèse, en complément de celles de Freud, que les sujets en proie à des formes de souffrance narcissique-identitaire en lien avec des traumatismes précoces, vont utiliser les différents registres d’expressivité non verbale, corporels, sensori-moteurs, mimogestuoposturaux, pour tenter de faire reconnaître ces expériences subjectives traumatiques. Ces formes de langage constituent en effet des tentatives d’échange et de communication avec l’objet, et sont des traces d’expériences de rencontres insatisfaisantes ou de non rencontre avec l’objet. En paraphrasant Freud, R. Roussillon propose de dire que « l’ombre de l’objet tombe sur le langage de l’acte » et même, le geste ou l’acte raconte l’histoire d’une rencontre qui n’a pas eu lieu : « L’ombre de l’objet non rencontré tombe sur l’acte et le geste ». 

Revenons à la symbolisation de la présence, il s’agira dans la symbolisation primaire de prendre en compte les expériences primitives, articulées aux états du corps et aux sensations, expériences non remémorables car elles ne peuvent pas se constituer en souvenirs, qui vont se retrouver dans ce langage de  l’acte et du corps. La symbolisation primaire est le processus selon lequel la matière première de l’expérience, les traces perceptivo-affectivo-motrices, qui ne sont traduites ni en images ni en mots, vont pouvoir se transformer en représentation chose, en représentation imagée : elles vont pouvoir se scénariser, devenir des représentations susceptibles d’être partagées et reconnues par un autre sujet, pour devenir intégrables dans la subjectivité. La symbolisation secondaire est le second temps de la symbolisation et désigne la métabolisation de la représentation chose en représentation de mot, en langage verbal. René Roussillon identifie comme clivage le défaut de symbolisation primaire, c’est-à- dire le défaut de traduction de la trace perceptive en représentation chose, en trace inconsciente, et comme refoulement le défaut de symbolisation secondaire, soit le défaut de traduction de la représentation chose en représentation mot. Il insiste sur la nécessité de différencier symbolisation primaire et symbolisation secondaire, pour pouvoir penser les processus psychotiques, psychosomatiques et limites. 

Dans ses derniers travaux, par exemple dans son chapitre de l’ouvrage Formes primaires de symbolisation, René Roussillon montre l’intérêt de l’écoute de la symbolisation primaire dans le travail en clinique psychanalytique : il montre comment le travail de l’analyste consiste à repérer l’émergence de signifiants formels, selon le concept de Didier Anzieu, dans les rêves ou le discours du patient, de construire une scène autour de ce signifiant formel. C’est l’évolution de la psychopathologie contemporaine, et notamment, la clinique des fonctionnements limites, qui nécessite des conceptualisations prenant en compte les formes primaires de symbolisation, pour penser l’importance du sensoriel, du corps et de la motricité dans la clinique. En définitive, René Roussillon conçoit donc ce modèle du jeu comme une autre voie royale de l’approche psychanalytique, quand il s’agit de penser non plus un sujet solitaire mais un sujet dans l’entre-jeu, entre-jeu de la rencontre clinique. 

Transfert dans la théorie : du paradoxe à la réflexivité
Un autre continent de la pensée de René Roussillon concerne donc le paradoxe, qu’il commence à développer dans un de ses premiers ouvrages, en 1991 : il  reçoit le prix Bouvet pour Paradoxes et situations limites, récompensant la meilleure production de recherche en psychanalyse. C’est le travail surles  situations limites et extrêmes dans la clinique qui l’a amené à poser de façon originale la question du paradoxe et de la paradoxalité, notamment en introduisant une nouvelle conceptualisation des problématiques narcissiques. Dès le début de son parcours, dans ce livre, s’affirme là encore une fondamentale liberté de pensée, qui s’appuie toujours sur une analyse critique des modèles préexistants, pour proposer ensuite de nouvelles pistes de travail.

L’auteur part du dialogue avec D. Anzieu, qui venait de publier son article sur le transfert paradoxal, mais aussi avec Racamier traitant de la communication paradoxale, ainsi que Searles, qui pointait les aspects paradoxaux du traitement des schizophrènes, sans oublier le double bind paradoxal mis en évidence par les thérapies systémiques du « groupe de Palo Alto ». Mais, à la différence de ces auteurs, l’approche du paradoxe de René Roussillon s’inspire de l’hypothèse de Winnicott d’une structure paradoxale de la problématique narcissique primaire. Pour Winnicott, le narcissisme primaire ne peut en effet pas se penser indépendamment de l’objet, autrement dit de l’autre sujet : un des apports fondamentaux de sa théorisation consiste en effet à souligner la part de l’objet dans la structuration du narcissisme primaire. René Roussillon constate que la théorie du narcissisme primaire de Freud, conçue de façon solipsiste, relève d’une « pénétration agie » de la problématique narcissique dans une théorisation qui tend justement à tout rapporter à soi, à effacer ce qui vient de l’autre et aussi à effacer que le processus narcissique consiste précisément à effacer. Mais Winnicott, qui introduit la fonction des soins maternels et de la     présence de l’environnement dans la construction du narcissisme premier, selon une belle formule de l’auteur, « dé-narcissise donc la théorie du narcissisme » et il impose un double, un « miroir » de soi qui médiatise la construction de l’identité. Winnicott réintroduit donc la part historique de l’objet-miroir premier et 
reconstruit le lien archaïque entre l’objet et le sujet pour décrire la configuration narcissique actuelle du sujet. René Roussillon montre ainsi l’enjeu métapsychologique considérable de cette dé-narcissisation de la conception psychanalytique du narcissisme 
primaire dans la théorie pulsionnelle. 

Celui-ci repère donc, à partir de la structuration paradoxale du narcissisme chez Winnicott, la trace de « l’ombre de l’objet tombée sur le moi » et assimilée par celui-ci. Dans l’impasse du paradoxe, il cherche l’ombre oubliée de l’objet, ce qu’il nomme le « traumatisme perdu » dans un chapitre de Paradoxes et situations limites de la psychanalyse. A la suite de Winnicott, il souligne l’existence de traumas précoces non représentables, car le sujet n’était pas là pour se les représenter. Il se demande ce que devient l’ombre de l’objet lorsqu’elle est tombée sur le moi, et il répond en suivant une indication de Freud de 1926 : le moi ne sait plus que l’ombre de l’objet lui est tombée dessus, il l’assimile, selon le terme de Freud. L’auteur souligne que cette perspective permet « de commencer à désenkyster l’ombre de l’objet du moi, à désincarcérer cette ombre au sein du moi ». Une approche de l’analyse du narcissisme devient dès lors possible sans qu’elle soit prise dans une pensée  solipsiste, où on tourne en rond. Le nœud du problème narcissique est que le sujet pense que ce qui est en lui vient de lui et qu’il efface les traces de ce sur quoi il s’est construit, les traces de l’objet, les traces de l’impact de l’objet sur lui. Au centre de la   clinique du narcissisme, se trouvent ainsi des figures d’auto-engendrement, et des problématiques d’auto-destruction. Le narcissisme apparaît alors comme la relation paradoxale à un objet effacé et rend compte de l’échec de la transitionnalisation de la relation primaire. 

C’est donc à partir de sa réflexion sur le paradoxe, qu’il introduira la question de la réflexivité ; il souligne ensuite l’apport notamment de J.-L. Donnet et d’A. Green qui ont porté la question de la réflexivité dans le domaine de la pensée, en montrant que les difficultés des psychotiques proviennent de leur difficulté à se représenter qu’ils représentent, ou à se représenter qu’ils ne représentent pas, dans un livre paru en 1973, L’enfant de çà, bien avant que les neurosciences ne découvrent un échec de la méta-représentation dans la psychose. Ce sont les aléas de la relation narcissique primaire, qui engendrent des troubles de la réflexivité. René Roussillon va donc développer la question de la réflexivité, en une formulation simple, pour expliciter des processus complexes : « le sujet doit pouvoir se sentir, se voir lui-même et s’entendre », telle sera la visée de l’analyse. La capacité de se sentir est liée à la capacité de constituer les sensations en messages symboliques. La capacité de se voir est liée à la capacité de se considérer aussi du point de vue de l’autre ; la capacité de s’entendre est liée à la capacité de se réfléchir à travers l’appareil de langage. Il s’agit donc de trois niveaux de la réflexivité : les trois représentants de la pulsion, la représentation de mot et l’entendu, la représentation de chose et le vu, et le senti avec l’affect. Cette aptitude à se sentir, se voir et s’entendre est dépendante de l’histoire de chaque sujet, de la façon dont il a été senti, vu et entendu par les objets. Quand la représentation de la représentation est en échec, dans les psychoses, dans les états limites de la subjectivité ou les somatisations, alors les contenus psychiques se donnent souvent sous forme hallucinatoire.

René Roussillon a proposé l’idée de l’existence d’une représentation de chose de la représentation, le Médium Malléable, en prolongeant et en renouvelant le concept de M Milner. Avec le Médium Malléable, il s’agit donc de représenter en chose le processus de symbolisation lui-même. Son hypothèse principale sera donc que la représentation de la représentation s’appuie sur l’expérience, et sa ressaisie autosymbolique de la rencontre et du jeu avec des objets Médium Malléable, objets qui ne représentent rien par eux mêmes. Cette idée est essentielle pour comprendre la psychose et les problématiques narcissiques comme échec de l’expérience de la rencontre avec un objet Médium Malléable, associé à la question à la fois de sa quête et des substituts à mettre en place, par exemple dans le fétichisme ou dans l’autisme, avec les objets autistiques… Bien sûr, le concept de Médium Malléable est aussi fondamental pour penser les dispositifs de soin à médiation. 

Transfert dans les dispositifs de soin

René Roussillon ne cesse de dire que pour que la psychanalyse survive au XXIe siècle, il faut considérer que le dispositif divan-fauteuil qui a été forgé par Freud est un cas particulier de la pratique analytique. C’est une idée choc, l’hypothèse que Freud a élaboré un cas particulier d’une théorie générale de la        pratique clinique. René Roussillon propose d’ élaborer cette théorie générale de la pratique clinique, et il faut alors penser les pratiques analytiques dans des dispositifs différents, sachant que ces dispositifs doivent s’ajuster sur mesure en fonction des différentes psychopathologies auxquelles nous sommes confrontés. Face à la grande diversité des pratiques actuelles des cliniciens, de leurs dispositifs et de leurs méthodes, il est urgent en effet de s’interroger sur l’unité de la pratique clinique, à la fois pour défendre la rigueur et l’efficacité de ces pratiques cliniques dans le contexte social actuel d’attaques à l’égard de la psychanalyse, à la fois pour faire valoir le bienfondé de ses modèles et de ses conditions d’exercice. C’est à une telle tâche que s’attelle René Roussillon dans son dernier ouvrage Manuel de pratique clinique, destiné à tous les cliniciens, psychologues cliniciens, psychiatres cliniciens et psychanalystes, ou à tous ceux qui se réclament de la pensée clinique, dans des contextes de pratique variés, tels « l’orthophonie clinique », « la psychomotricité clinique », bref « les travailleurs sociaux cliniciens ». Pour anticiper les réactions des gardiens du temple psychanalytique, précisons qu’il ne s’agit ni de galvauder « l’or pur » de la psychanalyse, ni de tenter de donner des lettres de noblesse aux pratiques des cliniciens hors du dispositif standard, mais de montrer la fécondité des interactions entre la pratique psychanalytique standard et les diverses pratiques de rencontres cliniques sur d’autres terrains de soin, qui concernent souvent les problématiques narcissiques identitaires. 

L’objectif de la rencontre clinique peut alors se formuler ainsi : aider le sujet à développer la réflexivité et les processus auto-méta : se sentir, se voir, s’entendre et ceci par le biais du développement des processus de symbolisation ». René Roussillon s’est particulièrement penché sur le soin des cliniques et des pathologies de la survivance, terme inspiré par Winnicott. Bien que ces problématiques cliniques soient très éloignées des dispositifs classiques, l’expérience montre que seuls les cliniciens référés à la psychanalyse disposent des pratiques et de concepts nécessaires à l’approche de ce type de problématique. Le travail thérapeutique s’effectuera sur mesure, sans demande du sujet ni disqualification de ses stratégies de survie, avec des sujets qui feront bien moins alliance avec le clinicien qu’ils ne le constitueront en « bourreau actuel » de leur souffrance. L’auteur présente au fil de sa réflexion de nombreux dispositifs cliniques inventifs, souvent co-créés avec ses doctorants.

René, nous savons que ton emploi du temps est chargé en conférences internationales, nous te souhaitons de beaux voyages mais aussi de revenir parfois cultiver ton jardin dans notre centre de recherche, le CRPPC, ne serait-ce que pour voir la profusion des jeunes pousses qui se développent et continueront de croître sur ton terreau, en toute liberté.

Anne Brun
Pr. de Psychopathologie et Psychologie clinique
Directrice du Centre de Recherche en Psychopathologie et Psychologie Clinique, Université Lumière Lyon 2