La Revue

Le Malêtre
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°186 - Page 11-12 Auteur(s) : Bernard Voizot
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Le dernier livre de René Kaës Le Malêtre nous propose une vue d’ensemble sur la condition humaine actuelle. La richesse de ce texte rassemble l’essentiel de sa pensée. Il centre son propos sur le travail de la culture et, à partir des intuitions freudiennes, nous incite à une démarche épistémologique. Celle-ci ne concerne pas uniquement la vie intrapsychique. René Kaës s’attache à étudier ce qui, dans l’espace interpsychique, entrave le processus de subjectivation comme il l’a fait dans de nombreuses publications. Cela concerne aussi les processus transpsychiques qu’il a mis en évidence dans les recherches qu’il a menées avec ses collègues du C.E.F.F.R.A.P. (Cercle d’Etudes Françaises pour la Formation et la Recherche, Approche Psychanalytique du groupe, du psychodrame, de l’institution).

En tant que psychanalyste, il accepte le défi que représente l’exposé des changements intervenus dans la théorie et les pratiques psychanalytiques en raison de l’extension des champs d’activité des psychanalystes. Il pointe le risque de se refermer dans une position idéalisante visant à préserver une soi-disant pureté de la psychanalyse. Tout au long de ce livre, la question du travail de la culture est posée car cet effort incessant est parfois balayé par des grandes crises et des idéologies mortifères. Il aborde aussi la question du mal existant dans la personne humaine et au sein des groupes sociaux et des organisations qui sont présentes dans la vie sociétale. La présentation de cet ouvrage ne peut qu’amorcer quelques commentaires sur des points de cette démarche. Une lecture attentive et patiente permettra d’en découvrir tous les aspects et de saisir comment René Kaës incite à comprendre, anticiper et analyser de façon « intelligente » les phénomènes individuels et collectifs pour pouvoir ensuite énoncer des projets, créer des transformations, dans la vie des équipes par exemple.

En posant son regard sur la société actuelle et le malêtre des personnes, il propose une analyse du désacordage. Tous ceux qui ont eu à travailler avec des jeunes présentant des troubles dysharmoniques ont compris comment ces avatars des développements du soi ont pu perturber leurs « fonctions vitales ». Il s’agit de la base narcissique de leur appartenance à un ensemble social et le système de représentation qui leur permet d’exister, de penser et de communiquer dans la différence.

Après avoir donné son point de vue sur la modernité, et ce qu’il nomme post-modernité et hyper-modernité, il amorce ce que l’approche psychanalytique des groupes apporte à la compréhension du malêtre. Il donne une grande importance à l’investissement narcissique et rappelle les développements de ce que Piera Aulagnier a nommé  « contrat narcissique ». En effet, les dérives de celui-ci sont au cœur de nombre d’états psychopathologiques graves de l’enfance et de l’adolescence. Nous savons maintenant que, par un travail approfondi et créatif sur son contre-transfert, le psychanalyste a la possibilité d’aborder les messages pulsionnels qui lui sont adressés. Il lui faut aussi intégrer les notions d’enveloppe, de limites et tenir compte de l’importance de la fonction conteneur sur laquelle René Kaës fait porter notre attention. Ceci l’amène à insister sur le registre « méta » qui qualifie les rapports d’emboîtement des espaces psychiques. 

Bien d’autres thèmes sont exposés dans cet ouvrage, en particulier les questions identitaires, la notion d’urgence, la dislocation des liens et les questions posées par la place du père dans la violence des enfants. Ces problématiques sont au cœur des pratiques éducatives et sociales de tous ceux qui s’efforcent d’accueillir et aider des jeunes désocialisés.

Avant de conclure, René Kaës pose la question de la lucidité dans le point de vue qu’il exprime. Beaucoup d’équipes qui œuvrent dans le secteur sanitaire, l’éducation, le travail social, sont actuellement atteintes par des phases de découragement. Les systèmes de management qui se mettent en place dans certaines parties du service public où des associations gestionnaires devenues d’énormes entités administratives, peuvent pousser certains groupes à prendre des postures d’opposants radicaux. Il nous revient de mettre en valeur la notion de résistance, dans sa complexité, pour oser trouver des raisons d’espérer dans la dynamique des équipes actuelles, en particulier dans l’investissement du travail thérapeutique et social par les plus jeunes. 

Il faut sans doute avoir animé des équipes pendant longtemps pour pouvoir porter un regard rétrospectif sur le travail effectué malgré les difficultés, les crises, les mutations de l’organisation institutionnelle. Cela implique de penser le sujet en groupe, dans et avec le groupe. René Kaës montre combien la notion de confiance dans le groupe est indispensable. Cela n’est possible que si le cadre institutionnel est tenu par des « répondants » qui assurent la légitimité, la qualité et le soutien de l’activité des équipes.

Il aborde d’autre part ce qu’il nomme l’ « exception humaine » et nous conduit à penser tout ce qui fait l’humain, à la fois dans ces aspects acceptables mais aussi dans ce qui est à l’origine du mal. Actuellement nous sommes conduits à nous demander comment continuer de résister à la déshumanisation des gestions administratives, de l’hyper-modernité technique qui dérive vers un contrôle omni-potent. Un certain nombre d’entre nous pensent que nous trouverons la réponse dans la création de réseaux de groupes institutionnels où sont mis en valeur l’attitude de résistance, où se partagent les récits témoignant des expériences professionnelles de ceux qui se sont engagés dans des équipes soignantes ou dans un travail social et qui se sont constamment efforcés de théoriser leur pratique.

Au moment de terminer son livre, René Kaës revient sur les choix qui s’offrent aux psychanalystes. Ils peuvent se replier dans des organisations qui s’en tiendraient à une théorisation stricte de la conception intrapsychique du sujet, ou, à l’inverse, s’affronter à d’autres références dans l’ordre des sciences humaines et élaborer une métapsychologie qui intègre une « polytopique » différente rendant compte de ce qui se déroule au niveau intra-, inter-, trans- psychique et qui rend compte de façon originale de la clinique actuelle.

Après la lecture de ce livre de René Kaës, en tenant compte de l’apport des auteurs post-freudiens qui ont élaboré des pratiques nouvelles, en particulier pour les enfants et adolescents présentant des troubles dans l’élaboration des enveloppes psychiques, il est possible d’amorcer une vue d’ensemble qui relie les travaux d’André Green sur le négatif et la tiercéité, ceux de Roger Mises portant sur les états limites de l’enfance, ceux des collègues qui, autour de Raymond Cahn, ont mis en valeur le processus de subjectivation et les auteurs qui se sont efforcés de rendre compte de ce qu’impliquait la notion d’enve-loppe psychique après les publications de Didier Anzieu. En orientant leurs travaux vers le mal et le processus originaire, Nathalie Zaltzman et Piera Aulagnier nous ont permis de penser les situations individuelles et collectives auxquelles nous sommes actuellement confrontés.

Le mérite du livre de René Kaës est de nous donner une vision d’ensemble des références nécessaires pour penser le malêtre actuel du sujet. La richesse de son contenu sera certainement le support de nombreuses discussions et d’élaborations cliniques nouvelles dans les équipes.

Bernard Voizot
Psychiatre, psychanalyste SPP