La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°184 - Page 46 Auteur(s) :
Article gratuit

Jeudi 19 novembre 1885 -  Freud écrit à Martha : « Tu as raison, mon trésor, de dire que j’ai maintenant encore beaucoup plus de choses à te raconter qu’auparavant et, en règle générale, j’en oublie aussi, comme par exemple ma visite à Notre-Dame de Paris dimanche dernier. Jamais je n’avais éprouvé une impression semblable à celle que j’ai ressentie en y entrant : «  Ça, c’est une église ! » Je tournai la tête vers Ricchetti qui, lui, connaît les églises d’Italie. Il se tenait là, figé et frappé d’étonnement. Je n’ai jamais rien vu d’aussi émouvant que cette cathédrale sans aucun ornement, son austérité et son absence de lumière, elle est très étroite, d’où sans doute l’impression générale. Il faut que je lise, pendant mon séjour ici, le roman de Victor Hugo, c’est l’endroit où l’on peut le mieux le comprendre. »

Mercredi 25 novembre 1914 -  Freud écrit à Lou Andreas Salomé : « Je ne doute pas que l’humanité se remettra aussi de cette guerre-ci, mais je sais avec certitude que moi et mes contemporains ne verront plus le monde sous un jour heureux. Il est trop laid ; le plus triste dans tout cela, c’est qu’il est exactement tel que nous aurions dû nous représenter les hommes et leur comportement d’après les expectatives éveillées par la PsA. C’est à cause de cette position à l’égard des hommes que je n’ai jamais pu me mettre à l’unisson de votre bienheureux optimisme. J’avais conclu dans le secret de mon âme que puisque nous voyions la culture la plus haute de notre temps si affreusement entachée d’hypocrisie, c’est qu’organiquement, nous n’étions pas faits pour cette culture. Il ne nous reste qu’à nous retirer et le grand Inconnu que cache le destin reprendra des expériences culturelles du même genre avec une nouvelle race. Je sais que la science n’est morte qu’en apparence, mais l’humanité semble vraiment morte. C’est une consolation que de penser que notre peuple allemand est celui qui s’est le mieux comporté en la circonstance ; peut-être parce qu’il est sûr de la victoire. Le négociant avant la banqueroute est toujours fourbe. »

Novembre 1946 -  Article de Maryse Choisy dans le numéro 1 de Psyché : « On a reproché récemment au rationalisme français de n’avoir pas su décanter, assimiler et surpasser les deux grands apports du XIXe siècle : l’apport freudien et l’apport marxiste. « Freud et Marx, remarque Jean Lacroix, ont révolutionné la pensée humaine en opérant une double plongée dans les profondeurs : le premier dans les profondeurs subconscientes de la vie individuelle, le second dans les profondeurs subconscientes de la vie sociale, car en un certain sens, jusqu’à Marx, l’économie n’était qu’un inconscient collectif ». Ces apports sont au fond très optimistes. Puisque pour guérir le mal il suffit d’en prendre conscience. Il faut donc, si elle veut progresser, qu’à chaque instant la raison gagne quelques centimètres sur le terrain de l’irrationnel, qu’à chaque instant la lumière plonge dans la nuit. C’est piétiner que de se contenter de ce mince espace intellectuel entre l’instinct et le divin. Tout le monde répète ce cliché : « La science est un risque hardiment couru ». Mais qui dit risque, dit exploration sur un continent inconnu. Quelle pauvre raison que celle qui ne consent à se mouvoir que dans le rationnel. C’est l’irrationnel surtout qui a besoin d’elle pour être maîtrisé. »