La Revue

Variations psychanalytiques sur les aventures d'Harry Potter
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°184 - Page 19-34 Auteur(s) : Marie-Paule Durieux, Jean-Paul Matot
Article gratuit

Résumé : Dans cet article, les auteurs analysent la saga de Harry Potter au fil des sept tomes du roman de J.K. Rowling sous deux angles principaux : -Les relations et aventures des différents personnages, dans un monde magique parallèle au monde réel, peuvent être lues comme une description métaphorique des processus développementaux  et défensifs au cours de la période adolescente de 11 à 18 ans. A travers les destins enchevêtrés de Harry et Lord Voldemort, les auteurs envisagent  la clinique du processus adolescentaire lorsqu’il y a eu un passé  traumatique marqué par des deuils précoces et des carences affectives, une transmission transgénérationnelle aliénante et des secrets familiaux. L’impact de leurs histoires infantiles, familiales et trangénérationnelles aura pour l’un et pour l’autre des issues différentes, affrontement d’un noyau mélancolique pour Harry, et développement d’une psychose paranoïaque pour Voldemort.
Mots-clés : Adolescence – carence affective -  clivage – deuil – précoce – magie – mélancolie – psychose paranoïaque- position schizo-paranoïde – position dépressive – secret familial – transmission transgénérationnelle – traumatisme.
Summary : In this article, the authors analyze J.K. Rowling’s Harry Potter novels from two angles: The relationships and adventures of the heroes, in a magic world parallel to the real world, can be read as a metaphoric description of the developmental and defensive processes during the adolescent period from 11 to 18 years old. Through the entangled destinies of Harry and Lord Voldemort, the authors investigate the clinical features of the adolescent process when there has been a traumatic past mar ked by early bereavements and emotional deprivations, an alienating transgenerational transmission and family secrets. The impact of their childhood, family and trangenerational stories will have on each one different outcomes, the confrontation with potential melancholia for Harry, and the development of  paranoid  psychosis for Voldemort.
Keywords : Adolescence - emotional deprivation – splitting – early bereavement - magic - melancholia – paranoid psychosis-paranoid-schizoid position - depressive position - family secret - transgenerational transmission – trauma.

Les sept tomes des Aventures de Harry Potter ont été pour nous, avant toute autre chose, un grand plaisir de lecture. Puissent dès lors nos constructions interprétatives ne pas enclore, à la manière du placard de Privet Drive, le formidable potentiel de fantaisie sorcière de l’œuvre de J.K. Rowling. Le succès magique de la saga de Harry Potter auprès des enfants de l’âge dit de latence et les jeunes adolescents (et, en particulier, parmi les enfants en souffrance psychique), mais aussi auprès d’un certain nombre d’adultes (dont quelques psychanalystes d’enfants), nous invite à essayer de comprendre ce qui le sous-tend, à tenter de discerner ce qui, chez tous ces jeunes et moins jeunes, certes sans sous-estimer l’effet de contagion démultiplié par les procédés de marketing, a trouvé un écho particulièrement attractif dans ce conte du 21ème siècle. Ce roman d’adolescence peut être envisagé, sur le plan d’une réflexion psychopathologique, selon plusieurs axes. Nous en envisagerons deux dans cet article. Tout d’abord, les aventures de Harry et de ses compagnons présentent une description métaphorique d’un ensemble de processus développementaux et défensifs susceptibles de prendre place à l’adolescence. Elles offrent une transposition, dans un univers magique, d’une diversité de vécus, sentiments, expériences, que peuvent éprouver au quotidien les adolescents d’aujourd’hui ; en cette « familière étrangeté » réside peut-être une dimension de l’attraction exercée sur des jeunes qui y retrouvent des parts d’eux-mêmes, mais dans un contexte qui leur donne un relief nouveau. Dans cette perspective, l’œuvre romanesque de J.K. Rowling donne accès à un espace transitionnel particulièrement fécond pour la transformation adolescente de l’omnipotence infantile. L’univers de la magie permet en effet le déploiement d’une omnipotence paradoxale, dans la mesure où le fait d’y accéder implique d’y renoncer partiellement : c’est la fonction même qu’occupe l’ « école » de sorcellerie.

Dans le cadre de cet article, nous envisagerons cependant surtout l’œuvre comme un récit clinique, en l’analysant en tant que transposition romanesque d’un processus d’adolescence en lien avec un passé traumatique. A cet égard, les personnages de Harry et de Lord Voldemort constituent deux versants complémentaires d’une clinique du traumatisme transgénérationnel.
Pour la bonne compréhension de ce qui suit par les lecteurs infortunés qui n’ont pas eu le privilège (et le temps) de lire la saga, nous commencerons par en proposer un bref synopsis qui ne respecte pas la chronologie des sept tomes, et, qui, en éliminant la complexité de la construction romanesque pour synthétiser la structure de l’intrigue, sacrifie la poésie et la dimension mythique qui lui confère sa force d’attraction. Il était une fois un sorcier puissant et avide de domination absolue, Lord Voldemort, éliminant, avec l’aide  d’un groupe de sorciers acquis à sa cause, les « Mangemorts », tout ce qui pouvait faire obstacle à sa conquête mégalomane, haineuse et violente du monde. Croyant à une prophétie annonçant la naissance d’un enfant seul capable de le détruire, il tente de tuer ce bébé, qui n’est autre que Harry. Cette tentative échoue, du fait du sacrifice de la mère de l’enfant, Lily, qui en se laissant tuer par amour pour son bébé, protège celui-ci du mal : le sortilège meurtrier de Voldemort lui est renvoyé, laissant sur le front de Harry une cicatrice et c’est lui-même qui se retrouve réduit à une existence virtuelle. La saga commence au moment où Harry, orphelin hébergé par la sœur de sa mère et son mari « moldu » (c’est-à-dire non-sorcier), les Dursley, qui lui font vivre une existence triste et dénuée d’amour et de tendresse, est admis à l’âge de 11 ans à l’école de Sorcellerie de Poudlard par son directeur, le professeur Albus Dumbledore, figure paternelle bienveillante qui accompagnera, non sans erreurs nécessaires, le développement psychique de Harry.

Poudlard est organisée en quatre « maisons » plus ou moins rivales (rivalités censées être canalisées par la compétition annuelle du sport « national » des sorciers, le Quiddich), entre lesquelles sont répartis de manière magique (par le « choixpeau » magique) les élèves sorciers, en fonction de leur caractère, de leurs motivations dans le « devenir sorcier », et de leur ascendance. Au cours des sept tomes, qui correspondent aux sept années d’enseignement à Poudlard, Harry va découvrir son histoire transgénérationnelle tandis que Voldemort recouvre progressivement sa puissance maléfique.
Le monde des sorciers – qui côtoie secrètement le monde « moldu » - se retrouve soumis à l’entreprise totalitaire de Voldemort et de ses sbires, auxquels s’opposent Harry et ses amis, ainsi que Dumbledore et un petit nombre de sorciers « résistants », tandis que la majorité silencieuse des sorciers et leurs gouvernants veulent ignorer ce qui est en train de se passer. Les affrontements se font de plus en plus violents au fil du temps, la désolation et la désespérance gagnent du terrain, jusqu’à l’issue finale.

Diverses histoires, personnages et sortilèges se greffent sur cette trame dramatique pour produire un récit mythique plein de charme, d’humour, de poésie et … de magie : Hermione et Ron, les amis intimes de Harry ; le professeur Rogue, personnage complexe, lié par sa fidélité à la mère de Harry dont il était épris, mais dont on ne sait de qui il est réellement l’allié 1 ; Hagrid, le géant débonnaire, la famille sympathique et chaleureuse de Ron, les Weasley ; nombre de créatures mythiques, licornes, centaures, hippogriffes, dragons, géants … ; ainsi que quelques magnifiques créations magiques de J.K. Rowling : outre les indispensables baguettes magiques et balais de sorciers, les épouvantards, patronus, pensine, détraqueurs, horcruxes … qui nous ont paru condenser de manière passionnante certaines dimensions centrales des processus psychiques de l’adolescence ; sans oublier les plantes et animaux imaginaires comme les mandragores, les sombrals, les scroutts à pétard…

Description métaphorique d’un ensemble de processus développementaux et défensifs susceptibles de prendre place à l’adolescence

C’est cet axe qu’ont envisagé de manière privilégiée les auteurs qui se sont intéressés à l’œuvre de J.K. Rowling dans une optique psychanalytique. Ainsi M. Simond (2001), évoquant la quête identitaire de l’adolescence, met en exergue deux « moments » particuliers dans le premier tome des aventures de Harry : l’achat de sa baguette magique, et son « orientation » vers une « maison » de l’école de Poudlard par le « choixpeau magique ». Dans l’officine du fabricant de baguettes, Monsieur Ollivander, Harry découvre l’existence d’une « résonnance » entre chaque baguette et la personnalité de son futur propriétaire : cet « accordage » fait intervenir les baguettes de son père, de sa mère et … de Voldemort, déjà. La taille de la baguette, sa composition (essence de l’arbre pour le corps de la baguette ; composition magique de son cœur : plume de phénix, crin de licorne, ventricule de dragon, …) sont importantes. Lorsque l’alchimie est la bonne, la baguette se révèle à son maître, et le révèle à lui-même : « Harry prit la baguette et sentit aussitôt une étrange chaleur se répandre dans ses doigts ». Mais cette révélation en annonce une autre : « il est très étrange que ce soit précisément cette baguette qui vous ait convenu, car sa sœur n’est autre que celle qui … vous a fait cette cicatrice au front », souligne le fabricant. Le choix de la baguette relève très clairement d’une transmission transgénérationnelle.

La répartition entre les quatre « maisons » de Poudlard introduit une autre dimension identitaire, celle du contrat narcissique (Aulagnier, 1975) et de l’affiliation : lors de la cérémonie qui préside à l’entrée en première année des nouveaux élèves à Poudlard,  chaque apprenti-sorcier doit poser sur sa tête le « choixpeau » magique qui, à l’issue d’un examen « psychique », l’attribue à une « maison », dont la tradition et les valeurs, portées par chaque sous-groupe mais aussi déterminées en négatif par les autres sous-groupes, vont jouer un rôle important dans le développement de l’adolescent. Le terme « choixpeau » évoque également l’idée du choix d’une peau (Anzieu, 1985), en particulier d’une peau contenante groupale pour le processus développemental et les remaniements identitaires. La pression du contrat narcissique est implicite pour Harry dès son arrivée à l’internat ; il est déjà célèbre et est accueilli comme un héros puisque à l’âge de un an il a vaincu le mage noir ; son destin latent, sous-tendu par l’ampleur du sacrifice de ses parents, est de devenir un grand sorcier pour abattre à nouveau Voldemort.
M. Simond (2001), évoquant l’apprentissage inhérent  au devenir-sorcier, souligne l’importance que prennent deux « matières » et leurs enseignants : le cours de Métamorphose, évocateur des transformations de l’adolescence ; et le cours de Défense contre les Forces du Mal, dans lequel on pourrait retrouver les figures des différentes formes d’identification projective et de contre-identification projective ; de notre point de vue, il pourrait représenter également une voie  symbolique de dégagement  des angoisses persécutives, d’intégration de la destructivité et d’un mouvement vers l’autonomie ; en effet, dans le cinquième tome, pour lutter à la fois contre Voldemort et contre le professeur Ombrage, femme phallique sadique et toute puissante qui a pris le pouvoir à Poudlard, certains élèves, sous la direction de Harry, organisent eux-mêmes une association clandestine de défense contre les forces du mal, qu’ils nomment « AD » - acronyme aussi de l’« Armée de Dumbledore » ; on peut y voir à la fois un recours fédérateur à une image paternelle protectrice contre une mauvaise mère archaïque terrifiante et l’amorce d’une prise d’autonomie par rapport au père.  

En fait, chaque tome met en scène une série d’enjeux et d’épreuves qui jalonnent le développement des adolescents et symbolisent des étapes du travail psychique à l’adolescence : réduction des clivages, affrontement et intégration de la destructivité, élaboration de la rivalité, construction identitaire et autonomisation. Chaque tome pourrait faire en lui-même l’objet d’un article. Nous reprendrons seulement à titre exemplatif le deuxième volume de la saga, La chambre des secrets. Harry et ses amis, Ron et Hermione, vont affronter des adversaires représentant les angoisses infantiles archaïques : des araignées géantes et un serpent géant, le « basilic », qui se promène dans les conduites d’eau de Poudlard ; quiconque le regarde dans les yeux est mortellement pétrifié ; ce « basilic » pourrait figurer un pénis paternel, objet partiel monstrueux du mauvais père Voldemort, qui par ailleurs a rouvert la « chambre des secrets » et libéré le serpent ; l’accès à son repaire se fait, de manière très symbolique, par les toilettes des filles, après une longue chute jusque dans les sous-sols de Poudlard ; pour vaincre le « basilic », Harry sera aidé par Dumledore, qui, au moment critique, lui envoie son Phénix, oiseau magique renaissant de ses cendres, image lumineuse dans les ténèbres d’un bon pénis paternel secourable pour se dégager des angoisses infantiles schizo-paranoïdes.

Ces épreuves culminent, sur un mode ludique encadré par les enseignants sorciers, dans le quatrième volume, La coupe de feu, qui correspond à la classe d’âge de 15 ans ; Harry va devoir affronter malgré lui les épreuves du Tournoi des Cinq Sorciers pour gagner la coupe ; le tome se termine par le premier duel, réel, entre Harry et Voldemort régénéré. Par la suite, les épreuves se poursuivent, mais elles se jouent « pour de vrai », dans la confrontation à la destructivité, révélant du même coup les limites des fonctions de protection assurées par les adultes : les adolescents, pour survivre, doivent faire seuls des choix de plus en plus risqués. Ils vont aussi devoir découvrir par eux-mêmes les racines passées du scénario dans lequel ils jouent ; Harry a dès le premier volume l’intuition d’un mystère, de non-dits, voire de secrets, entourant son histoire personnelle, familiale et transgénérationnelle, mais il devra faire en partie seul tout le travail d’enquête et de reconstruction.
- J’aimerais bien connaître la vérité sur ces choses-là.
- La vérité, soupira Dumbledore. Elle est toujours belle et terrible, c’est pourquoi il faut l’aborder avec beaucoup de précautions …
- Pourquoi donc voulait-il (Voldemort) me tuer ?...
- Hélas, la première question que tu me poses fait partie de celles auxquelles je ne peux pas répondre. Un jour tu sauras, mais pour l’instant chasse cette pensée de ton esprit. Quand tu seras plus grand… Je sais que tu n’aimes pas ce genre de phrase… Disons plutôt que quand tu seras prêt, tu comprendras.


C’est ainsi que la place centrale qu’il doit tenir dans la lutte contre Voldemort n’apparait-elle que progressivement à Harry. Le professeur Dumbledore, en qui il place longtemps une confiance absolue, a certes l’intuition, à partir de ce qu’il sait, de ce destin inéluctable, mais il  n’en a pas la certitude, et surtout il n’en connaît pas l’issue, ce qui fait qu’il donne à Harry des indications partielles, incomplètes, qui obligent celui-ci à investiguer par lui-même, à expérimenter, à trouver la voie la plus juste pour lui, ce qui suscite en lui un grand sentiment de solitude et la colère de se sentir trahi par le maître en qui il a cru. En cela, Rowling montre que l’adolescence est une découverte de soi qui ne peut se faire que dans la solitude, certes avec d’autres, avec des pairs et des adultes bienveillants, mais au bout du compte, dans la responsabilité écrasante de ses propres choix. D’ailleurs, l’histoire devient, au fil des volumes, de plus en plus dure, noire, marquée par la douleur morale, les deuils et la solitude. La transformation progressive du rapport entre Harry et Dumbledore est un axe central de la saga. Figure paternelle idéalisée et omnisciente au départ, Dumbledore subit l’émergence progressive des vécus paranoïdes liés à la réactivation des traumatismes infantiles de Harry (et, parallèlement, à la réactivation de sa propre histoire traumatique) et l’effet de la réduction progressive des clivages et de la désidéalisation chez Harry. Il est progressivement ressenti comme indifférent, voire hostile. Des doutes surgis- sent quant à ses intentions ; il se révèle faillible, défaillant, décevant. La désidéalisation le montre faible, peut-être lâche. Dumbledore lui-même est en proie à des sentiments ambivalents voire persécutifs à l’égard de Harry, en particulier dans le cinquième tome, l’Ordre du Phénix, où il prend ses distances vis-à-vis de son élève, parce qu’il craint que Voldemort ne prenne possession d’Harry pour l’espionner, lui. A travers ces mouvements douloureux se dessine progressivement pour Harry une autre modalité du lien, où les dimensions pulsionnelles libidinales et agressives peuvent coexister avec une dépendance limitée et une autonomie inquiète et incertaine. Finalement, dans le dernier tome, lors d’un magnifique dialogue final avec Dumbledore, c’est dans un état de conscience intermédiaire que s’achève pour Harry le mouvement d’introjection qui clôture un processus de deuil des imagos infantiles.

Pour mener à bien toutes ces transformations, le cadre scolaire de l’internat – anglais – offre dans le roman un cadre stable, sécurisant et bienveillant, nourrissant aussi (les repas à Poudlard sont copieux et délicieux), avec de larges possibilités de diffraction et d’aménagement des ambivalences et des clivages. Le monde de l’adolescence est un monde incertain, où tous les repères bougent, vacillent, se transforment, d’abord aux marges, puis de plus en plus fondamentalement. Une illustration métaphorique en est donnée par les escaliers et les couloirs de l’école de Poudlard dont la configuration se modifie sans cesse.  Heureusement, les ressources propres des adolescents se développent parallèlement, d’abord sous le regard bienveillant des professeurs de magie. Ils apprennent à affronter puis à maîtriser leurs peurs : J.K. Rowling invente les Epouvantards, sortes d’émergences fantomatiques représentant les terreurs du monde interne de chaque adolescent, qui ne peuvent être combattues que par l’évocation d’un souvenir heureux. Autour de Harry, chacun de ses amis - Hermione, Ron, Neville, … -  mais aussi de ses adversaires et des élèves de Poudlard, avec leurs histoires personnelles, leurs angoisses, leurs potentialités, témoignent de la diversité des itinéraires suivis face aux enjeux de l’adolescence : la place dans le groupe à travers la réussite des études et les compétitions sportives ; les relations amoureuses et l’éveil à la sexualité ; l’amitié ; la rivalité, l’envie et la jalousie et, surtout, la transformation du rapport au monde de l’enfance et au monde adulte. A cet égard, l’appropriation subjective, avec la mise au travail des non-dits et des transmissions transgénérationnelles qu’elle implique, s’accompagne d’une désillusion et d’une désidéalisation d’autant plus douloureuses et menaçantes qu’elles réactivent les vécus traumatiques enfouis. Car si le monde adulte est violent, haineux, implacable, il en va de même du monde interne que l’adolescent découvre au fur et à mesure que s’opère une réduction des clivages, des projections, et que progresse l’intégration des différentes parties de soi.  A cet égard, une très belle « trouvaille » de J.K. Rowling est celle de la « pensine ». Il s’agit d’un objet – une coupe contenant un liquide aux propriétés mystérieuses - véritable « appareil à penser » les souvenirs traumatiques qui y sont mis en dépôt (et non expulsés) pour être conservés et pouvoir faire l’objet d’une perlaboration ultérieure ou d’un partage. Avec cette formidable saga Harry Potter, nous sommes au cœur de la fonction transitionnelle qu’occupe l’univers de la magie pour la transformation adolescente de l’omnipotence infantile, dimension que J-P Matot développe dans un autre article de ce même numéro avec sa proposition d’un « principe d’enchantement ». J-M. Gauthier et R. Moukalou (2007) abordent la même idée sous l’angle des rapports entre le rêve et la rêverie éveillée : « il convient de montrer ce qui est commun à ces deux modes de fonctionnement psychique et ce qui les sépare, à moins de se priver automatiquement d’éléments essentiels à l’analyse du fonctionnement mental … Comme Sami-Ali l’a montré, il y a, dans le rêve nocturne, une relation d’exclusion réciproque entre la pensée du rêve et la pensée vigile consciente … Dans la rêverie, il y a par contre une relation d’inclusion réciproque entre la conscience et l’imaginaire ». Ils en donnent pour exemple le jeu de l’enfant, qui assure la continuité, la simultanéité et l’oscillation entre réalité interne et réalité externe.

Comme le souligne S. De Mijolla-Mellor (2006), la magie n’est pas l’omnipotence primaire : elle est « éducation vers la sagesse », et cet auteur signale à cet égard que la traduction du titre anglais du premier tome, Harry Potter and the philosopher’s stone, qui devient Harry Potter à l’école des sorciers, perd la référence alchimique. En effet, il ne suffit pas de naître avec un « potentiel sorcier » pour le devenir ; en témoignent les « cracmols », nés de sorciers mais dépourvus de tout pouvoir magique ; inversément, un enfant « moldu » peut développer de tels pouvoirs. M. Simond (2001) note que « l’omnipotence n’est pas plus du monde des sorciers que de celui des "moldus" ».
Un article récent de J. Rosegrant (2009) développe des idées très proches des nôtres concernant la fonction de l’enchantement, soulignant son importance particulière à l’adolescence comme formation inter- médiaire permettant d’intégrer l’expérience de réalité sans perdre la créativité. Il distingue deux dimensions du monde magique dans la saga de J.K. Rowling : les sortilèges d’une part, et l’univers des créatures magiques culminant au sein de l’école Poudlard d’autre part. Rosegrant (2009) rapproche de manière très intéressante les sortilèges de la tech nologie 2 en considérant que la magie constitue l’arrière-plan de la technologie, et peut elle-même fonctionner comme une technologie, avec les risques que cela implique. Il souligne qu’au fil de la saga, Harry et ses amis passent du ravissement de la découverte des sorts et de l’apprentissage de leur usage, à la souffrance de leur dévoiement qui menace la créativité et la vie. L’univers des créatures magiques par contre constitue d’un bout à l’autre des aventures de Harry un monde parallèle, transitionnel, qui est à la fois intimement lié à la vie des sorciers, et pourtant relativement indépendant d’elle.

Tout au long des premiers tomes, nous voyons les jeunes apprentis-sorciers confrontés à l’apprentissage, avec les mêmes enthousiasmes, les mêmes déceptions, les mêmes colères et les mêmes rages que n’importe quel lycéen ordinaire. Certains sorciers enseignants disposent d’une capacité d’enchanter leurs étudiants, d’autres de les endormir ou de susciter en eux des vécus de passivation et d’humiliation. Pour permettre à Harry de supporter la médiocrité du monde adulte (représenté par les « Moldus ») dans un contexte de dépressivité – voire, nous le verrons, de réactivation de noyaux mélancoliques –, un monde magique vient s’offrir à un investissement authentique, sans pour autant que le contact ne se perde avec le monde réel (Moldu). Le monde magique s’insère dans les espaces interstitiels de la réalité sensible, telle cette voie 9 ¾ de la gare de King’s Cross d’où part le train pour l’école de Poudlard.
L’oncle Vernon Dursley qui amène Harry à la gare se moque de lui : « Et voilà mon garçon, dit-il. La voie 9 est ici, la voie 10 juste à côté. J’imagine que la tienne doit se trouver quelque part entre les deux, mais j’ai bien peur qu’elle ne soit pas encore construite ». Trouver une voie qui pour les parents n’existe pas (encore), tel est en effet, en résumé, l’enjeu de l’adolescence. Mais il faut y croire néanmoins, n’avoir pas trop peur de se cogner, et pour cela l’aide de quelques « passeurs » n’est pas superflue : c’est le rôle que tient la mère de Ron, futur compagnon d’aventure de Harry : « Aller sur le quai ? Ne t’inquiète pas. Il suffit de marcher droit vers la barrière qui est devant toi, entre les deux tourniquets. Ne t’arrête pas et n’aie pas peur de te cogner, c’est très important. Si tu as le trac, il vaut mieux marcher très vite. »

De même, le « Chemin de Traverse », la rue du marché de la magie, se découvre à partir de l’arrière-cour d’« un pub minuscule et miteux », Le Chaudron Baveur : « une petite cour entourée de murs où il n’y avait que des poubelles et quelques mauvaises herbes … Hagrid compta les briques sur le mur, au-dessus des poubelles, puis il tapota trois fois à un endroit précis avec la pointe de son parapluie. La brique se mit alors à trembloter et un petit trou apparut en son milieu. Le trou s’élargit de plus en plus et se transforma bientôt en une arcade suffisamment grande pour permettre même à Hagrid de passer. Au-delà, une rue pavée serpentait devant eux à perte de vue. - Bienvenue sur le chemin de traverse, dit Hagrid ».
Tout paraît familier, mais tout est différent – magique : les vêtements improbables des sorciers rappellent les modes vestimentaires adolescentes ; les portraits des photographies et des tableaux s’animent, se déplacent ; les objets mythiques de l’adolescence, GSM multifonctions, se révèlent comme baguettes magiques ; les balais se comparent comme des motos ou des ordinateurs (que les élèves de première année ne peuvent acquérir) : « Ce n’est pas n’importe quel balai, dit-il, c’est un Nimbus 2000. C’est quoi, déjà, la marque du tien ? Un Comète 260, c’est ça ? Les Comète, c’est pas mal quand on n’y regarde pas de trop près. Mais évidemment, les Nimbus, c’est une autre classe … Même aux yeux de Harry qui n’y connaissait rien, le balai paraissait superbe. Il avait une forme élégante, avec un manche d’acajou étincelant et un long faisceau de brindilles droites et lisses. La marque Nimbus 2000 était gravée en lettres d’or à une extrémité du manche ». S. De Mijolla-Mellor (2006) relève à ce propos, au-delà de la symbolique phallique évidente des balais, leur valeur de découverte du plaisir sexuel masturbatoire : « Il enfourcha le balai… il ressentit une joie intense en découvrant soudain qu’il savait faire voler un balai sans avoir eu besoin d’apprendre. C’était quelque chose qui lui paraissait très naturel, très facile, et qui lui donnait une sensation merveilleuse. Lorsqu’il tira sur le manche pour monter encore un peu plus haut, il entendit s’élever de la pelouse les hurlements des filles qui le suivaient des yeux et une exclamation admirative de Ron ».

L’émergence de la sexualité adolescente est sans doute à mettre en lien avec la thématique, omniprésente dans la saga, de la quête de l’immortalité perdue. Elle est présente, dès le premier tome, dans l’espace même de Poudlard, où cohabitent les ancêtres décédés, qui de leur tableaux participent à la vie des sorciers (et circulent d’un tableau à l’autre), et  les fantômes qui y prennent une part encore plus active. Elle se poursuit avec le miroir du Rised qui reflète les désirs – il s’agit pour Dumbledore comme pour Harry des êtres chers disparus -, puis avec la tentative de Voldemort de s’approprier la pierre philosophale, qui assure l’immortalité. Au quatrième tome, lors de l’affrontement avec Harry, les images animées de ses victimes sortent de la baguette de Voldemort. La fin   de la saga est dominée par la double quête des Reliques de la Mort 3 (qui, lorsqu’elles sont réunies, font de leur possesseur le maître de la mort), et des Horcruxes, figures de l’impasse du narcissisme mortifère, que nous examinerons dans la suite de cet article.

L’élaboration des noyaux traumatiques à l’adolescence

Deux destins adolescents, ceux de Harry et de Lord Voldemort, s’enchevêtrent, avec une génération d’intervalle, dans la saga de J.K. Rowling ; dans le même temps se dévoilent progressivement les secrets de leurs histoires infantiles, familiales et transgénérationnelles. Ces deux destins sont ceux d’enfants abordant l’adolescence à partir d’un passé traumatique ; cependant, l’impact de ce passé aura pour l’un et pour l’autre des issues différentes : pour Harry, l’affrontement d’une problématique mélancolique, pour Voldemort, le développement d’une psychose paranoïaque.

Le passé traumatique

Les parents de Harry ont disparu alors qu’il avait un an : ils ont été assassinés par Lord Voldemort 4 . Il a été élevé par sa tante maternelle et son oncle, les Dursley, mais est resté un étranger dans cette famille substitutive, victime d’un certain ostracisme, tant au niveau matériel que, surtout, sur le plan des liens affectifs et de la valorisation narcissique. Sans doute représente-t-il pour cette famille d’accueil petite-bourgeoise une menace liée à l’ouverture à l’imaginaire - sa filiation sorcière ; cette dimension est étroitement associée, en tout cas dans le vécu de l’enfant, au rejet qu’il vit au sein de cette famille Dursley. Harry a été confiné tout au long de son enfance dans un placard sous l’escalier, figuration métaphorique de l’enfermement de la pulsionnalité, de la créativité, de l’imagination et de l’aspiration à une ouverture au monde.

Le nom d’enfant de Lord Voldemort est Tom Jedusor. Parallèlement à l’histoire de Harry, celle de Voldemort se révèle progressivement au fil du roman ; mais le lecteur y aura accès de manière privilégiée lors de deux moments clef : à la fin du 4ème tome, La coupe de feu, Voldemort évoque son passé au moment où Harry l’affronte pour la première fois ;  Dumbledore de son côté a fait de longues recherches pour essayer de reconstruire son histoire et il livre à Harry, via la Pensine, les résultats de ses investigations dans le sixième tome, Les reliques de la mort. Toute la petite enfance de Voldemort est également marquée par des deuils précoces et des carences affectives. Sa mère est issue d’une famille de sorciers prestigieuse mais déchue, les Gaunt, héritiers de Serpentard, le fondateur de l’une des quatre « maisons » de l’Ecole des Sorciers, Poudlard. Cette « maison » de Serpentard est celle dont sont issus Voldemort et la majorité des sorciers qui se sont ralliés à lui, les « Mangemorts ». Le grand-père Gaunt vivait avec sa fille et son fils dans une semi-misère, exerçant sur eux une tyrannie maltraitante et perverse.

Le père de Tom Jedusor n’est pas un sorcier : il est l’héritier de riches propriétaires, dont la fille Gaunt tombe amoureuse, et qu’elle séduit par un sortilège magique. Rejetée par son père et son frère du fait de cette union « hors sang », elle est également abandonnée par son mari et meurt dans le dénuement à la naissance de son fils. Celui-ci est placé dans un orphelinat jusqu’à l’anniversaire de ses 11 ans, âge charnière du devenir-sorcier, auquel il est admis par le Professeur Dumbledore, directeur de l’Ecole Poudlard. Dès son enfance, Tom Jedusor est décrit comme un enfant cruel qui fonctionne dans l’omnipotence. Au cours de son adolescence, on le retrouve sous les traits d’un jeune garçon séduisant et manipulateur. Il apparait déjà sous cet aspect dans le deuxième tome, La chambre des secrets, le beau jeune homme du journal intime retrouvé qui va exercer son emprise sur Ginny et l’amener à ouvrir la chambre des secrets et libérer le Basilic.  Plus tard, on apprend qu’il a élaboré au cours de cette période un roman familial, permutant son ascendance sorcière maternelle pour l’attribuer à son père. Cette croyance se fonde sur l’idée que si sa mère avait été une sorcière, elle ne serait pas morte : déjà, la nature sorcière apparaît chez lui comme une défense radicale contre la perte, impensable, et comme associée à un potentiel d’immortalité. Lorsqu’il découvre la vérité sur son histoire, le traumatisme psychique vécu l’amène au parricide et à l’élaboration de ses théories racistes sur le « sang pur ».

L’entrée à l’école des sorciers

L’entrée à l’internat de Poudlard à l’âge de 11 ans s’inscrit ainsi pour Harry comme, une génération plus tôt, pour Tom Jedusor, comme une véritable délivrance par rapport aux souffrances endurées au cours de l’enfance, et comme une promesse de restauration narcissique. Pour Harry, elle représente une possibilité de dépasser le secret de ses origines et sa stigmatisation comme enfant mauvais et dangereux. C’est la renaissance de l’espoir de sortir d’un monde clos, sans vie, dominé par l’ennui et la dépression la tente. Il y a chez Harry un authentique désir d’accéder à son histoire familiale, de la reconstituer, de lui donner sens. Pour Tom Jedusor, l’admission à Poudlard lui avait offert une possibilité de renaissance et d’appropriation de son histoire, mais cela avait eu pour effet - contrairement à Harry qui était en quête d’une restauration de sa filiation -, une forclusion de sa filiation réelle, laquelle impliquait un sang « impur » - « moldu » du côté paternel - au profit d’une filiation dans la lignée maternelle de Serpentard. Cet effacement fut porté jusqu’à sa logique ultime lorsque, jeune adulte, ayant découvert la nature « moldue » de son père et l’abandon de sa mère enceinte, il accomplit un parricide, tuant son père et ses grands-parents paternels, et fait accuser son oncle maternel de ces meurtres tout en lui dérobant la bague héritée de Serpentard. Ces parricides peuvent être vus comme un retournement visant à annuler la destructivité subie en l’agissant.  Néanmoins, pour l’un comme pour l’autre, l’admission à l’Ecole des Sorciers a représenté une reconnaissance narcissique a priori, sans condition préalable, liée à leur ascendance, celle-là même dont ils ont eu à souffrir, et qui, à l’aube de l’adolescence, leur a apporté une promesse de développement infiltrée, à des degrés divers pour chacun, d’omnipotence. Cette dimension de rituel initiatique associé à une très importante valorisation narcissique accompagnant l’admission dans le monde adulte, certes en tant qu’élève, mais déjà inclus, dans un statut de semblable, constitue d’ailleurs un fond commun pour tous ces apprentis-sorciers. Cette reconnaissance n’est pas celle d’une famille, mais d’une communauté, celle des sorciers, idéalisée par rapport au monde « moldu » c’est-à-dire le monde des non-sorciers sur lequel, en fonction de leurs histoires personnelles, ils projettent à des degrés divers les sentiments de dévalorisation, de persécution, de rejet, d’abandon, ou tout simplement les déceptions et désillusions vécues au cours des années d’enfance.

A cet égard, la xénophobie et l’idéal de pureté raciale – amenant l’extermination ou du moins la soumission des « impurs » par l’esclavage – occupent une place significative dans le roman. Rowling décrit la dérive « raciste » de Voldemort et de ses fidèles, les « Mangemort », qui prônent la pureté du sang sorcier et l’asservissement ou l’élimination non seulement des « moldus », mais également des sorciers de sang impur (les « sangs de bourbe » et les « sangs mêlés ») et de tout sorcier qui s’oppose à leurs visées. Elle fait partie de l’arsenal « idéologique » de Voldemort et constitue un des vecteurs de l’identité groupale des « Mangemorts ». Il est intéressant de voir qu’elle est partagée par certains de ceux-là mêmes qui sont désignés comme « impurs » ou « inférieurs » : l’exemple de l’elfe de maison de la famille Black, Kreatur, esclave qui défend son statut et ses maîtres, est très parlant à cet égard (tome 4).  Le promoteur de l’idéal de la race pure, Lord Voldemort, est d’ailleurs, comme nous l’avons mentionné plus haut, lui-même « impur » selon ses propres critères. Il fait donc partie, dans la terminologie « Mangemort », des « Sangs-mêlés », mais bien évidemment cette origine est forclose et remplacée par une filiation mythique, l’ascendance du Père Fondateur, Serpentard. Les sorciers « de race pure » qui ne souscrivent pas à cette idéologie raciste sont désignés comme « traîtres à leur race » et à ce titre doivent être éliminés ou réduits en esclavage au même titre que les « impurs ». Les derniers tomes de la saga, qui voient le parti de Voldemort prendre le pouvoir, montrent le déploiement d’un racisme d’Etat et des mesures mises en œuvre pour l’asservissement des « impurs » et des opposants : la mainmise sur la presse (la « Gazette des Sorciers »), la propagande, l’intimidation, les commissions et tribunaux raciaux du Ministère de la Magie, etc.

Rowling propose ainsi aux lecteurs adolescents, à travers une reprise métaphorique des théories racistes, un véritable travail de mémoire relatif aux génocides. Cependant, le monde des sorciers se présente d’abord et avant tout à Harry et au lecteur comme celui de la fantaisie, de la légèreté, de la joie et de la convivialité. Son caractère chaleureux, fraternel, vivant, est représenté notamment par les Weasley, la famille de Ron, le meilleur ami de Harry à Poudlard, et de ses frères, infatigables inventeurs de « farces et attrapes ». Cet univers sorcier créatif et surprenant contraste avec la fermeture, l’obsessionnalité et l’ennui d’un monde adulte bourgeois « moldu » étriqué et intéressé uniquement par les choses matérielles dont la nourriture ; l’oncle et la tante de Harry, les Dursley, et leur enfant-roi, tyrannique et obèse, Dudley, en constituent des figures paradigmatiques. L’idéalisation de la communauté des sorciers se concentre sur l’Ecole de Poudlard qui les accueille, porte d’entrée de cette inscription narcissique communautaire en rupture avec le monde de l’enfance. L’idéalisation concerne en particulier le directeur de cette Ecole, le professeur Dumbledore, substitut parental puissant et mystérieux, mais juste et bon, qui à la fois soigne et rappelle les traumatismes de la filiation.

L’importance des premiers liens

Les traumatismes de Harry et de Tom Jedusor ne sont pas de même nature.  Pour Harry, qui a commencé sa vie entouré de l’amour de ses parents, et qui a contracté à leur égard – et tout particulièrement à l’égard de sa mère – une double dette de vie, la reprise d’un développement personnel, en début d’adolescence, s’étaye sur la réactivation d’investissements narcissiques précoces solides constitutifs d’une bonne illusion primaire (Winnicott, 1951), enfouie et protégée à travers les vicissitudes des pertes objectales. « Avoir été aimé si profondément te donne à jamais une protection contre les autres… » dit Dumbledore (tome 1). Freud, ancien enfant chéri de sa mère, ne dit pas autre chose, comme le relève S. De Mijolla-Mellor (2006), qui le cite : « Quand on a été le favori incontesté de sa mère, on en garde pour la vie ce sentiment conquérant, cette assurance du succès, dont il n’est pas rare qu’elle entraîne effectivement après soi le succès ».

Pour Tom Jedusor, orphelin d’une mère morte en couches, enfant non investi, carencé et rejeté par un père psychopathe, la béance narcissique ne peut être déniée que par l’accomplissement d’un destin grandiose qui se place sous l’égide de la haine de l’existence d’autrui, ne laissant comme issue « sociale » que la domination cruelle et l’emprise omnipotente.
Ainsi, les destins croisés de Harry et Voldemort offrent en premier lieu la possibilité de mettre en évidence l’importance des premiers liens mère-bébé et  de la fonction maternelle pour la construction d’un narcissisme primaire et d’une sécurité de base suffisamment solides, permettant d’affronter la position dépressive et de supporter la désillusion nécessaire à l’abord de la réalité.
Si M. Klein a pu insister dans différents écrits sur l’importance des facteurs constitutionnels dans le développement de la destructivité, elle met également en avant le poids des facteurs d’environnement ainsi que la qualité des expériences vécues par le bébé qui permet l’accès à la position dépressive. Les expériences gratifiantes d’amour, de bien-être, de satisfaction renforcent l’introjection d’un bon objet interne, un bon sein gratifiant, véritable noyau attracteur des bons objets agissant dans le sens de l’intégration et la cohésion du moi ; le bébé prend confiance dans la solidité de ses bons objets, il devient capable de faire la synthèse des parties clivées et partielles de l’objet et de reconnaître son agressivité comme venant de lui ; il peut ressentir la culpabilité, ce qui a pour conséquence le développement d’une sollicitude pour l’objet et le déploiement des mécanismes de réparation à l’origine de la créativité. Harry au fil des volumes reste ancré dans la réalité et développe des liens filiaux et amicaux marqués par la fidélité, la culpabilité et la sollicitude ; il va devoir en particulier faire face à des sentiments de culpabilité envahissants, en lien avec le sacrifice de ses parents, qui prennent par moment une allure mélancolique. Si les expériences négatives prédominent, comme c’est le cas pour Voldemort, les fantasmes et les angoisses de persécution sont renforcées ; le sujet est plongé dans un monde violent, schizo-paranoïde, peuplé de fantasmes sadiques et dominé par la loi du talion, sans accès possible à l’amour et à la sollicitude pour  l’autre, qui est précisément  l’univers dans lequel Voldemort se débat. M. Klein considère qu’il y a au départ un conflit inné entre des pulsions de vie et des pulsions de mort qu’elle assimile à l’agressivité et à la destructivité ; l’angoisse primordiale est liée pour elle à la menace d’anéantissement par la pulsion de mort, projetée dans le monde et qui revient sous forme d’angoisses de persécution ; c’est contre cette angoisse d’annihilation prégnante, qui n’a pas pu être atténuée et élaborée grâce à des relations apaisantes et satisfaisantes avec un objet maternel, que lutte Voldemort. C’est Winicott qui le premier a théorisé l’importance des premières relations et le rôle primordial de
l’objet maternel dans la constitution du self et du sentiment continu d’exister : « un bébé tout seul, cela n’existe pas » ; il a en particulier amené la notion de préoccupation maternelle primaire, état psychique particulier, s’installant au moment de l’accouchement, qui permet à la mère de « s’adapter aux tous premiers besoins de son nourrisson avec délicatesse et sensibilité » et de lui donner des soins corporels et psychiques adéquats pour qu’il puisse se sentir exister de manière continue.

Bion a également élaboré le rôle primordial du psychisme maternel pour la construction chez le bébé de ce qu’il appelle l’appareil à penser les pensées et le développement de la fonction alpha, qui permet la prise de conscience, la représentation et la compréhension de l’expérience émotionnelle. La capacité progressive du bébé à prendre conscience de la réalité interne et externe et à tolérer la frustration, dépend de la capacité de rêverie maternelle, qui est « la source psychologique qui alimente les besoins d’amour et de compréhension du nourrisson » ; elle représente un facteur de la fonction alpha maternelle ; elle assume une fonction de réceptivité pour les identifications projectives du bébé, émotions brutes, mauvais sein-non-sein, appelées éléments bêta, qui sont transformées par le psychisme maternel en éléments alpha, assimilables par la pensée, que le bébé introjecte en retour avec le lait et l’amour de sa mère ; il prend en lui aussi progressivement la capacité réceptive et représentative. Ce processus permet le développement de sa propre fonction alpha qui sera à l’origine de sa capacité d’insight et d’empathie. Lorsque la capacité de rêverie maternelle est défaillante, le bébé reste envahi par des émotions violentes, non représentées, qu’il ne peut qu’évacuer en les projetant sur le monde extérieur, et qui lui reviennent, à l’instar de Voldemort, sous forme d’angoisses persécutives; les expériences de frustration répétées et intolérables entraînant haine et envie l’amènent à attaquer et détruire sa propre fonction alpha naissante de même que celle de ses objets et à cliver tout lien de sa dimension affective beaucoup trop menaçante ; l’autre n’est reconnu que comme un objet pourvoyeur de satisfactions matérielles ou narcissiques.  

Destructivité, envie et clivages

Une seconde dimension de cette mise en perspective des liens qui unissent Harry à Voldemort, dont le dévoilement progressif constitue l’axe central de l’intrigue romanesque, est la question de la destructivité, de l’envie et du clivage. Ce lien précède la naissance de Harry, il est initié par la prophétie mythique (que Harry ne découvre que dans le cinquième tome, L’ordre du Phénix, c’est-à-dire au cours de sa seizième année) annonçant à Voldemort la venue au monde d’un rival, né à la fin du mois de juillet : « et l’un devra mourir de la main de l’autre car aucun d’eux ne peut vivre tant que l’autre survit ». Elle éclaire a posteriori le motif pour lequel, dès les premiers tomes, Voldemort, extrêmement affaibli, met tout en oeuvre pour retrouver sa puissance et tuer Harry. La trame des aventures de Harry Potter s’inscrit ainsi dans la veine des grands mythes, de Moïse à Œdipe, où la prédiction de la naissance d’un enfant appelé à prendre le pouvoir provoque une suite de violences et de sauvegardes qui aboutissent inéluctablement à la réalisation de la prophétie. Celle-ci avait donc amené Voldemort à la conviction de la nécessité de tuer le nouveau-né. Pour cela, il élimine d’abord le père de Harry, puis se retrouve face au bébé et sa mère. La mort de celle-ci n’est pas indispensable, il veut seulement qu’elle le laisse accomplir le meurtre de l’enfant. Son refus contraint Voldemort à l’assassiner, mais ce sacrifice maternel agit comme un bouclier protégeant Harry de l’impulsion meurtrière, qui est réfléchie sur l’agresseur et le détruit. La fonction de bouclier-miroir de l’amour maternel n’est cependant pas totale : une part du psychisme de l’agresseur le traverse et atteint l’enfant, qui en porte au front la marque, une cicatrice en forme d’éclair.

Et, symétriquement, la destruction de l’agresseur n’est que partielle, Voldemort se régénère et retrouve sa puissance au fil des tomes. Cette régénération de Voldemort passe d’abord par une forme de parasitisme : il pénètre un hôte qui agit pour lui (le professeur Quirrell dans le premier tome) ; puis par une forme de vampirisme où il aspire la force vitale d’autrui comme le sang des licornes. Le sommet de cette incorporation se réalisant au tome 4 sous la forme d’un rituel où, sur la tombe de son propre père, il absorbe une potion mêlant la poudre d’os paternel, la chair d’un de ses serviteurs, et du sang de son ennemi Harry, qu’il a réussi à capturer. D’autre part, il apparaît à partir du sixième tome que Voldemort, obsédé par l’acquisition de l’immortalité, a eu recours, dès avant la tentative de meurtre de Harry bébé, à une modalité de clivage radicale qui l’ampute de son psychisme, enkysté comme Horcruxe dans un hôte extérieur à lui. Il a réalisé ce clivage à six reprises 5 et dispose donc d’un potentiel de résurrection 6. Mais ce clivage se produit une septième fois, spontanément, à l’insu de tous, lors de la tentative de meurtre du bébé Harry : une part de la psyché de Voldemort est désormais incrustée dans le psychisme de l’enfant, qui devient dès lors le septième Horcruxe, installant entre eux, à leur insu, un lien qui ne peut être défait que par la mort. Harry sera chargé par Dumbledore d’identifier, de retrouver et de détruire ces Horcruxes, sans qu’il sache, avant l’ultime confrontation, qu’il est lui-même une Horcruxe. Il ne l’apprend qu’à la toute fin de la saga, lorsque Rogue, mourant, lui communique, via la Pensine, les révélations de Dumbledore : « Le soir où Voldemort a essayé de le tuer, lorsque Lily a dressé entre eux deux sa propre vie comme un bouclier, le sortilège a ricoché sur le seigneur des Ténèbres et un fragment de son âme lui a été arraché. Ce fragment s’est accroché à la seule âme vivante qui restait dans cette maison dévastée. Une partie de Lord Voldemort vit ainsi à l’intérieur de Harry. C’est cela qui lui donne le pouvoir de parler aux serpents et qui établit avec Lord Voldemort une connexion dont il n’a jamais compris la nature. Et tant que ce fragment d’âme, à l’insu de Voldemort, reste attaché à Harry et protégé par lui, Lord Voldemort ne peut mourir… Si je le connais bien, il aura fait ce qu’il faut pour que, le jour où il ira à la rencontre de sa propre mort, ce soit aussi la fin véritable de Voldemort ». M. Klein décrit à partir de 1946 un morcellement du moi comme réponse à la pression d’une angoisse d’annihilation trop massive, en lien avec la pulsion de mort, et qui ne peut être tempérée par des expériences libidinales gratifiantes ; J-M Petot (1982) écrit : « le clivage-morcellement n’est pas seulement un mécanisme de défense du moi archaïque contre la pulsion de mort, il est lui-même largement infiltré par cette pulsion, qu’il exprime autant qu’il la combat »

Bion va poursuivre la réflexion de M. Klein sur le clivage du moi ; il décrit, chez le patient psychotique qui subit la pression de la terreur d’une annihilation permanente, une haine de la réalité ainsi que des attaques sadiques contre l’objet partiel sein mais aussi contre le moi du sujet - et en particulier contre sa fonction alpha permettant la prise de conscience de la réalité émotionnelle interne et externe. Ceci aboutit à un clivage en parties parfois infimes de la personnalité ; ces fragments sont expulsés par identification projective dans des objets externes ; la psyché est appauvrie, le patient se retrouve dans un état qui n’est ni la vie ni la mort, environné d’objets bizarres persécuteurs et il n’est plus capable d’entrer en contact avec lui-même ni avec les autres. Nous avons été frappés de retrouver dans cette description métapsychologique quelque chose du mécanisme de la constitution des Horcruxes par Voldemort sous l’impulsion des angoisses de mort.

Une des lectures du roman pourrait être que le personnage de Voldemort représente un aspect clivé de Harry, mauvais et violent, qu’il va devoir affronter pour intégrer la phase dépressive. Mélanie Klein (1946, 1957) décrit un clivage binaire de l’objet et du Moi entre deux zones de l’existence du nourrisson : une bonne, centrée sur la relation entre un Moi heureux et satisfait et un bon objet gratifiant ; et une mauvaise, centrée sur la relation entre un Moi violent et destructeur, et un mauvais objet frustrant. Il s’agit d’un clivage structurant et organisateur du psychisme mis en place pour protéger le bon objet des attaques destructrices. Cependant, elle va différencier progressivement un clivage schizoïde, plus pathologique, entre un objet très persécuteur et un objet très idéalisé avec une étanchéité et une grande distance entre ces deux aspects qui signe l’incapacité du sujet à rentrer en contact avec sa propre destructivité et la part du Moi qui la porte. Une des manifestations de ce clivage réside dans le surgissement hallucinatoire, chez Harry, de certaines pensées de Voldemort, celles qui sont les plus intensément chargées d’affects de colère violente. De même, dans le tome 5, Harry se vit, dans une sorte de dédoublement, dans le corps du serpent Nagini lors de l’attaque meurtrière de Mr Weasley, le père de son ami Ron. Ces phénomènes hallucinatoires sont très évocateurs des clivages précoces qui constituent pour R. Roussillon (2001) une modalité défensive à l’égard des menaces d’anéantissement liées aux vécus traumatiques qu’il qualifie, à la suite de Winnicott, d’agonies primitives. Ces clivages, qui maintiennent hors des processus de symbolisation primaires les traces perceptivo-motrices de ces vécus traumatiques, se manifestent notamment par des expériences hallucinatoires obéissant à la compulsion de répétition.

Les deux histoires de la prime enfance de Harry et de Voldemort, qui constituent la double scène originaire du roman, mettent en évidence deux modes opposés d’investissement narcissique de l’objet : l’investissement du bébé par la mère comme part d’elle-même, narcissisme de vie caractérisé par l’oubli de soi au profit de cette part de soi qu’est le bébé, installant chez celui-ci la confiance qui est au fondement de la  capacité d’aimer. La carence d’investissement résultant de l’absence de préoccupation maternelle entraîne au contraire le parasitage de l’autre, comme modalité de survie. L’autre dès lors n’est pas un objet d’amour, mais un hôte qui doit être maintenu en vie pour garantir que le sujet puisse s’en nourrir, installant une figure du narcissisme de mort. Cette perspective permet de poser que le narcissisme de vie est du côté de la transmission de la vie, le narcissisme de mort étant du côté de la conservation de la vie. Pour le premier, la finitude est intégrée, et les fantasmes d’immortalité sont préservés par la protection de la génération où ils se transfèrent ; pour le second, la finitude est déniée et les fantasmes d’immortalité impliquent la destruction de la génération pour éviter qu’ils ne se transfèrent.

Cette formule se trouve condensée dans le nom que prend Tom Jedusor : Voldemort. Il vole la vie d’autrui pour se soustraire à la mort, mais ce vol de vie s’avère en réalité être un vol de mort qui lui sera fatal. Le narcissisme de vie est fondamentalement un processus d’expansion du Soi qui opère dans un registre transitionnel : il établit une circulation d’approvisionnement narcissique continu et mutuel entre le Moi et ses projections dans le monde extérieur (qui dès lors est inclus dans le sentiment de Soi). Au contraire, le narcissisme de mort n’accède pas à la transitionnalité : la séparation entre Moi et Non-Moi est soit inexistante, soit radicale et déterminant alors une logique de la déperdition : l’expansion de l’un implique nécessairement l’appauvrissement de l’autre. Grandir, se développer, ne peut se concevoir que comme incorporation - sous-tendue par l’envie (Klein, 1957) - se faisant au détriment de l’autre, par le vol, la dépossession, l’emprise intrusive, l’empiètement intrapsychique. D’où l’installation précoce et durable d’un vécu schizo-paranoïde (Klein, 1946), puisque le fait même de vivre suppose que d’autres en pâtissent, et y réagissent par une agression, dans un processus dont la terminaison ne peut être que la destruction : destruction du Soi réduit au Moi, ou destruction du monde. Mais l’impasse est totale, car la destruction du monde a pour conséquence ultime la disparition concomitante du Soi/Moi, condamné à l’inanition. Dès lors, la seule et unique solution du narcissisme de mort, solution sans cesse menacée et toujours menaçante, est un contrôle persécutif d’un monde qui doit être réduit en esclavage, c’est-à-dire être privé de toute créativité propre pour ne servir qu’à nourrir le développement du Moi. Le mouvement d’expansion prend ici une toute autre forme, celle de la contrainte : car si le Moi doit absolument se développer pour être en mesure de contrôler le monde, cela suppose un développement correspondant du monde pour y trouver de quoi nourrir cette inflation du Moi, ce qui augmente la menace, sans aucune autre limite pensable que la destruction finale. La prophétie dans ce contexte est l’agent de la destruction qu’elle annonce, mais elle serait sans effet si elle ne rencontrait le vecteur de la croyance paranoïde. C’est le fait que Voldemort soit fondamentalement convaincu que la destruction est à la fin de tout la seule issue, qui fait qu’il croit à la prophétie et à la nécessité vitale d’éliminer le bébé Harry. C’est précisément cette croyance qui fait de lui l’agent de sa propre destruction. Le narcissisme de mort a donc partie liée avec une croyance paradoxale : croyance au destin annoncé par la prophétie, mais simultanément déni partiel de la croyance, seule manière de conserver l’espoir d’un contrôle du destin.  

Détraqueurs et Horcruxes, mélancolie et paranoïa

La suite de la confrontation entre Harry et Voldemort s’inscrit dans le prolongement de cette logique de la destruction en miroir. Deux créations romanesques très originales représentent les problématiques centrales de Harry et de Voldemort : les Détraqueurs pour le premier, figuration du noyau mélancolique ; et les Horcruxes pour le second, solution d’encapsulement et d’externalisation de parts clivées du psychisme, érigée pour préserver une existence qu’elle condamne dans le même mouvement.

Les Détraqueurs

Au fil des tomes, le risque d’une décompensation de type mélancolique se précise pour Harry. Mélanie Klein, dès 1934, décrit une position dépressive, processus psychique central dans le développement de la personnalité. L’abord de cette position est initié par la capacité progressive du bébé à faire la synthèse des aspects clivés et partiels de l’objet. Le bébé prend conscience du fait que sa propre destructivité menace ses objets d’amour ce qui entraîne une angoisse majeure de les détruire avec sa haine. Ce sentiment douloureux d’angoisse, de désespoir et de culpabilité mêlés, qui est par essence l’angoisse dépressive, va déboucher sur le développement de mécanismes de réparation et d’un sentiment de sollicitude pour les objets aimés. Si, en lien avec des vécus difficiles de la petite enfance, les clivages schizoïdes ont été puis sants, et qu’une haine intense dirigée contre un mauvais objet prévaut, l’intensité de l’angoisse et de la culpabilité lors de l’abord de la position dépressive menace le psychisme : des mécanismes de défense  drastiques se mettent en place, en particulier une recrudescence du clivage, et le fantôme de la dépression mélancolique se profile.

Chez Harry, on peut faire l’hypothèse que la perte violente et soudaine de ses parents ait entravé le processus d’élaboration de la position dépressive, rendant impensables ses mouvements agressifs à l’égard de ses parents, maintenus clivés pour préserver des objets parentaux idéaux. L’affrontement du noyau mélancolique, réactivé par le processus adolescent, est représenté chez Harry par les Détraqueurs (la première confrontation se passe lors de la troisième rentrée scolaire, dans le train de Poudlard) : « ils jouissent de la pourriture et du désespoir, ils vident de toute paix, de tout espoir, de tout bonheur, l’air qui les entoure … toute sensation de plaisir, tout souvenir heureux disparaissent. Si on lui en donne le temps, le Détraqueur se nourrit des autres jusqu’à les réduire à quelque chose qui lui ressemble ». L’ombre glacée du Détraqueur tombe sur le moi, pourrait-on dire ; le pouvoir des Détraqueurs repose en effet sur leur capacité à induire chez leur victime une résurgence hallucinatoire des vécus traumatiques : leur approche se manifeste pour Harry par le fait qu’il entend les dernières paroles de sa mère et ses cris alors qu’elle est assassinée par Voldemort, réviviscence de ce noyau traumatique et de la culpabilité primaire qui l’accompagne.

Dans le prolongement de la formule freudienne de Deuil et mélancolie (1915) de l’ombre de l’objet tombant sur le moi, R. Roussillon (2008) considère que l’incorporation (qualifiée d’identification narcissique) de l’objet perdu persécuteur s’accompagne d’une perte de la différenciation moi/ non-moi. Dans cette perspective, le baiser des Détraqueurs qui enlève toute joie de vivre et aspire l’âme figure cette incorporation indifférenciatrice : « la première forme de la mort de soi, écrit Roussillon, serait celle issue de la perte de la différence avec l’objet, celle de l’inceste réalisé, celle de l’indifférenciation… » (Roussillon, 2008). Harry va progressivement apprendre à éloigner les Détraqueurs, qui représentent son lien mélancolique à un mauvais objet interne, en créant un Patronus, véritable activation d’un bon objet interne protecteur : il s’agit d’une silhouette lumineuse – représentant généralement un animal – qui « jaillit de l’extrémité de sa baguette » lorsque le sorcier, se concentrant sur un souvenir particulièrement heureux, prononce la formule magique « spero patronum ». « Le patronus … représente une force positive, une projection de tout ce qui sert de nourriture aux Détraqueurs – l’espoir, le bonheur, le désir de vivre … ». Or, le Patronus de Harry est le même que celui de son père … On voit apparaître ici la fonction tierce d’un bon objet paternel permettant le dégagement d’un lien mélancolique à un mauvais objet maternel. Il est remarquable que ce soit le professeur Lupin qui éclaire Harry sur la nature des Détraqueurs. En effet, Lupin est lui-même un personnage clivé, honnête sorcier soucieux de son prochain le jour, loup-garou dès la tombée de la nuit à l’approche de la pleine lune : « on peut continuer à exister sans son âme, tant que le cœur et le cerveau fonctionnent. Mais on n’a plus aucune conscience de soi, plus de mémoire, plus … rien. Et plus aucune chance de guérison. On existe, c’est tout. Comme une coquille vide ». Cette description d’une destruction mélancolique du soi est impressionnante, elle n’est pas sans évoquer celle que fait Winnicott du Self, divisé entre une coquille et un noyau (Winnicott, 1952).

Dans les tomes suivants, les Détraqueurs sont toujours présents mais passent davantage à l’arrière-plan du scénario, tandis que Harry se retrouve de manière croissante en contact avec des éléments de sa propre dépression qu’il va devoir affronter. Cette descente progressive dans la dépression – avec à certains moments un risque mélancolique qui resurgit – le mène  jusqu’à l’errance solitaire du dernier tome où il est submergé par la culpabilité, l’impuissance, la dévalorisation mais aussi la colère et le découragement.

A la fin du tome 7, Harry en est arrivé à la conclusion que la seule manière de détruire définitivement Voldemort, la seule issue qui préserve le monde d’une emprise éternelle du Mal, est son propre sacrifice. Il pense aussi que c’est ce que Dumbledore attendait de lui, sans avoir jamais osé le lui dire clairement. Il s’y résigne, et s’en va à la rencontre de Voldemort, sans chercher à se défendre. Cependant, le sortilège mortel de Voldemort ne tue pas Harry, il détruit l’Horcruxe de Voldemort en lui et l’en délivre. Harry est alors transporté dans un lieu irréel, - qui est en même temps la gare de King’s Cross, celle du départ pour Poudlard - un espace intermédiaire où il rencontre Dumbledore, pourtant défunt, qui lui donne toutes les explications manquantes. Ce dialogue extraordinaire entre Dumbledore, qui est mort, et Harry, qui pense l’être, se conclut par cette remarque du premier, que ne désavouerait pas Winnicott : « Bien sûr que ça se passe dans ta tête, Harry, mais pourquoi donc faudrait-il en conclure que ce n’est pas réel ? » Harry le quitte alors pour l’affrontement final avec Voldemort.
Il est à noter que dans cette ultime confrontation, J.K. Rowling restaure la pensée logique et la fonction structurante de la loi, qui reprend le dessus sur la  magie et l’omnipotence : Voldemort, qui croit posséder la baguette magique la plus puissante qui soit, est pourtant tué par son propre sort, qui se retourne contre lui. En effet, cette baguette de sureau, conforme en cela à la loi « naturelle » qui régit le fonctionnement des baguettes magiques, obéit et protège son propriétaire légitime, c’est-à-dire celui qui s’en est rendu maître au détriment du propriétaire précédent. Or Voldemort, qui a subtilisé la baguette en violant le caveau de Dumbledore, croît s’en être rendu maître en tuant Severus Rogue, qui lui-même avait tué Dumbledore. Mais, obnubilé par la violence et la mort, il néglige le fait qu’avant d’être tué, Dumbledore a d’abord été désarmé par un jeune « Mangemort », Drago Malefoy. Et Drago à son tour a été désarmé par Harry. Celui-ci, dès lors, est reconnu comme son légitime détenteur, et à ce titre protégé, par la baguette illégitimement détenue par Voldemort.

Les Horcruxes : clivage psychotique et aliénation du Soi

Sur le plan de la description métaphorique d’un ensemble de processus développementaux et défensifs susceptibles de prendre place à l’adolescence, la « trouvaille » des Horcruxes, déjà évoquée plus haut, témoigne d’une intuition remarquable, chez J.K. Rowling, de mécanismes défensifs extrêmement archaïques. Il s’agit en effet, dans la description qui en est faite, bribes par bribes, dans les derniers tomes de la saga, du dépôt de parties du Moi dans des objets, animés ou inanimés, effectué par Voldemort pour accéder à l’immortalité. C’est très clairement la menace d’être détruit qui le pousse à mettre en place ce procédé qui est décrit comme aliénant : le Moi perd le contact avec les parties ainsi encryptées - au point de ne pouvoir sentir lorsqu’elles sont effectivement découvertes et détruites. Ce mécanisme accompagne et soutient chez Voldemort le déploiement progressif de la psychose paranoïaque. Ce procédé défensif, primitif et exceptionnel, est décrit comme s’accompagnant d’un appauvrissement de la personnalité dans le domaine des relations aux autres mais aussi dans le domaine des éprouvés et des vécus affectifs. Il s’accompagne de l’apparition de stigmates physiques – Tom Jedusor, qui était au départ un bel adolescent séducteur, se déshumanise  et prend des traits reptiliens. Nous avons mis en lien plus haut ce mécanisme de constitution des Horcruxes avec le clivage morcelant du moi sous l’effet de la pulsion de mort décrit par Bion (1956, 1957) chez ses patients psychotiques.

Ce procédé d’externalisation défensive de parts vivantes du Soi nous semble pouvoir également être mis en rapport avec la description que fait Winnicott (1963) des effets de traumatismes précoces qui menacent le noyau du « vrai self » - celui qui est en contact avec ce qu’il appelle les « objets subjectifs 7 ». Pour Winnicott, ce noyau du « vrai self » ne doit jamais entrer en communication avec le monde extérieur (celui des objets « perçus objectivement »). Lorsque ce noyau est en risque d’être découvert, d’entrer en communication, « la défense consiste à dissimuler encore davantage le « self » secret et va même à l’extrême jusqu’à sa projection et sa dissémination infinie » 8. Les Horcruxes font penser à un enkystement de ces « compagnons imaginaires de l’enfance » que Winnicott (1945) évoque en relevant la dimension « magique » de cette « création très primitive » 9 . Ces compagnons imaginaires peuvent en effet être « d’autres selfs d’un type très primitifs », qui peuvent prendre une fonction défensive contre des angoisses persécutives orales et anales.

Les liens entre noyau mélancolique et noyau paranoïaque

Cette lutte à mort qui se déploie sur les sept tomes de la saga oppose deux personnages – un adolescent et un adulte – qui ont une part psychique commune. Cette part commune peut être décrite comme une part haineuse du Self liée à l’angoisse de cesser d’exister. Elle appartient au départ à Voldemort, et est constituée d’angoisses archaïques où la persécution et les vécus paranoïdes constituent déjà des modalités défensives par rapport aux angoisses d’anéantissement. Mais elle se mêle aux parts du psychisme de Harry qui sont aux prises avec des angoisses de perte et une culpabilité primaire extrêmement intenses, menaçant l’unité de son Soi.  L’existence de cette part commune se manifeste de diverses façons. Ainsi, Harry comprend et parle le Fourchelang, le langage des serpents, qu’il partage avec Voldemort et qui est lié aux transformations « reptiliennes » du psychisme de celui-ci, sous l’effet des clivages. A certains moments également, en particulier lorsque Voldemort est aux prises avec des émotions violentes (lorsqu’il est « hors de lui »), Harry se retrouve dans l’esprit de Voldemort. L’intensité des mouvements destructeurs communs à Harry et Voldemort mais clivés, ressentis comme ne lui appartenant pas chez Harry, vont avoir un destin différent pour l’un et l’autre ; l’existence d’un noyau de bons objets internes va permettre à Harry d’accéder à la position dépressive mais la culpabilité massive liée à sa destructivité risque de l’entraîner vers la mélancolie ; Voldemort par contre est incapable de sollicitude pour l’objet et reste dans un fonctionnement schizo-paranoïde.

La part d’identité commune à Voldemort et Harry se trouve considérablement renforcée par le choix de Voldemort de prélever le sang de Harry pour opérer sa propre résurrection. Cette « trans-fusion », dont nous avons déjà parlé plus haut, fait pénétrer dans la réincarnation même de Voldemort non pas la puissance qu’il escompte mais l’essence même du sacrifice de la mère de Harry, c’est-à-dire ce qui constitue pour lui la menace suprême : la préoccupation maternelle, paradigme de la sollicitude pour autrui.  Mais en outre, il se produit, à la manière de l’action d’un anticorps, une activation de cette part commune, de cette parenté psychique, dont Dumbledore espère qu’elle affaiblira la puissance destructrice de Voldemort lorsqu’il tentera de la diriger contre Harry, comme il le confie à Rogue dans le dialogue qui suit : Dumbledore : « L’âme de Voldemort, mutilée comme elle l’est, ne peut supporter un contact étroit avec une âme comme celle de Harry. Telle la langue sur l’acier gelé, ou la chair dans le feu …
Rogue : L’âme ? Nous parlions d’esprit …
Dumbledore : Dans le cas de Harry et de Lord Voldemort, quand ou parle de l’un, on parle aussi de l’autre »10

Les baguettes magiques constituent un autre lien entre les fonctionnements dépressifs et schizo-paranoïdes. Dans l’ « être-sorcier » en effet, la baguette magique occupe, comme cela a été relevé précédemment, une place très particulière : son choix procède d’une sorte de reconnaissance mutuelle, d’identité de nature et de caractère, la baguette choisissant son propriétaire autant qu’elle est choisie. Ce phénomène d’empreinte rend compte de l’existence, entre la baguette acquise par Harry et celle de Voldemort, d’une parenté, d’une communauté, ignorée de leurs propriétaires, mais qui s’exprimera dans une résistance autonome des baguettes à la violence que leurs propriétaires – du moins Voldemort – entend leur faire exercer contre l’autre. La baguette de Voldemort elle-même s’avère dans ces occurrences prendre une fonction protectrice – voire même réfléchissante, à la manière du bouclier maternel - à l’égard de Harry. Cette part commune cependant s’inscrit chez Harry en continuité avec une problématique dépressive, menacée à certains moments par une issue mélancolique. Chez Voldemort, elle participe d’un fonctionnement psychotique, et fait partie des clivages qui organisent la survie de son Moi, en lien avec des fantasmes d’immortalité et de toute puissance. Cette part commune entre Harry et Voldemort révèle le potentiel de destructivité mortifère lié aux noyaux traumatiques que chacun d’entre eux porte en lui ; mais elle apparaît également comme ce qui peut en  permettre le traitement. Rowling propose les méta phores des Détraqueurs et des Horcruxes pour représenter les issues extrêmes des problématiques mélancoliques et paranoïaques, où le sacrifice vital est total.

Tout à la fin de la saga, lors du dialogue onirique entre le fantôme de Dumbledore et Harry entre la vie et la mort, après la destruction du dernier Horcruxe en lui-même, c’est l’image poignante d’un bébé en détresse majeure, hurlant de douleur et de terreur, que l’auteur fait advenir : « la forme d’un petit enfant nu, recroquevillé par terre, la peau à vif, rêche, comme écorchée, (et) reposait, frissonnante, sous le siège où on l’avait laissée, rejetée, cachée à la vue, luttant pour respirer ». Nous comprenons qu’il s’agit de la dernière part, abîmée et non viable, de ce qui fût un potentiel humain, au stade ultime des amputations du Self résultant des clivages, pour laquelle, comme le dit Dumbledore, « aucune aide n’est possible » : tout ce qui subsiste encore de Voldemort …

Auparavant, lorsque Harry décide d’aller à la rencontre de Voldemort et de se laisser tuer pour que le dernier Horcruxe en lui soit détruit et que Voldemort puisse être définitivement éliminé, on pourrait penser à un suicide sacrificiel mélancolique visant à éliminer le mauvais objet interne auquel il est identifié. Cependant, Harry peut traverser sans encombre un groupe de Détraqueurs, soutenu par la présence de ses bons objets internes (ses parents, son parrain Sirius Black…). Cette mort acceptée par Harry dans un mouvement de réparation vise la conservation de la vitalité menacée par la destructivité paranoïaque ; un tel sacrifice est à la fois très proche d’une issue mélancolique, mais il en diffère profondément précisément parce qu’il implique une conservation du lien aux bons objets internes ; certes, comme dans la mélancolie, ce sacrifice vise la destruction d’un mauvais objet interne, mais celui-ci, auparavant encrypté, est désormais reconnu comme le résultat d’une pure projection émanant de l’objet primaire : la différenciation moi/non-moi est restaurée. L’affrontement de la mort, acceptée mais non souhaitée, constitue de ce point de vue un mode de sortie d’une identification projective aliénante. Ce processus ainsi éclairé nous permet d’avancer que la réduction d’un clivage des parties haineuses est nécessaire à la guérison d’un  noyau mélancolique. C’est ce que met en scène Rowling dans les trois derniers tomes de la saga, après la mort du rival de Harry, Cedric, tué par Voldemort : Harry, confronté au doute et à la culpabilité, est de plus en plus angoissé, replié sur lui-même, persécuté, agressif, voire violent, à mesure qu’il entre en contact plus étroit en lui-même avec la violence haineuse de Voldemort. La tâche qu’il identifie de plus en plus précisément, d’être seul à pouvoir affronter le mal en lui-même, est écrasante et enclenche le mouvement mélancolique très imprégné de persécution. Ce contact de plus en plus intime avec le noyau schizo-paranoïde inclus en lui-même, par le biais de l’identification projective aliénante, apparaît comme nécessaire à sa guérison et, par ce biais, au  traitement du noyau mélancolique. C’est sans doute la raison pour laquelle Harry résiste, plus ou moins inconsciemment, à l’apprentissage, que veulent lui imposer Dumbledore et Rogue, de la « légimancie » : cette technique de contrôle de son psychisme permettant d’empêcher qu’il puisse faire l’objet d’une intrusion par l’autre, ici Voldemort, lui ferait perdre la communication avec l’esprit de celui-ci, et donc selon  notre hypothèse avec ses propres parties haineuses projetées en lui. Or, c’est précisément cet empiètement psychique qui à la fois lui fait éprouver les désirs meurtriers de Voldemort, jusqu’à ne plus savoir s’ils lui appartiennent ou non, et les combattre efficacement. C’est ainsi par exemple qu’il a pu se sentir acteur de la tentative de meurtre de Mr Weasley, le père de Ron, via le serpent Nagini, et en même temps le sauver : la réparation, qui permet de sortir de la persécution et de la destructivité, n’est possible qu’à la condition d’éprouver et de reconnaître cette destructivité comme sienne pour être en mesure de la combattre.

Ouvertures conclusives

Ces considérations relatives aux liens entre la projection paranoïaque du noyau schizo-paranoïde, et le processus mélancolique, amènent la question de l’aménagement des dispositifs thérapeutiques nécessaires au traitement des noyaux mélancoliques : la co-existence de la double présence, fonctionnellement clivée,  d’un environnement « suffisamment bon » assez puissant et vulnérable, mais constant, qui résiste à la destructivité, qui survit ; et, tout aussi importante, d’un support « objectif » à la projection d’un mauvais objet interne encrypté, puissant lui aussi, redoutable et meurtrier, pouvant faire l’objet d’une détoxification progressive par l’identification projective, d’abord aliénante, puis de plus en plus introjective. Sans doute retrouvons nous ici certaines des propositions de Winnicott (1948) dans son article sur La haine dans le contre-transfert, à ceci près qu’il est vraisemblable que ces deux versants du lien thérapeutiques doivent en général nous orienter vers des dispositifs de soins bifocaux.

Une autre interprétation de la saga de Harry Potter, que nous n’avons pas évoquée jusqu’ici mais qui se situe dans la lignée des développements sur les noyaux mélancoliques et schizo-paranoïdes, serait celle, face à l’effet ravageur pour un enfant d’une distorsion grave du lien primaire, de l’érection d’un roman familial au statut de construction délirante sur l’origine. Dans cette optique, la chute du dernier tome, où l’on voit Harry reprendre à son tour un mode de vie « normalisé » qui n’est pas sans évoquer celui des « Moldus », s’éclairerait, sur un mode moins « happy end » : après une expérience psychotique à l’adolescence, un rétablissement dans une certaine « santé » apparente, en faux self, calquée sur une « normalité » familiale, à la fois réparatrice dans une certaine mesure, mais au prix du désinvestissement ou de la répression des secteurs « fous » mais également potentiellement créatifs de son fonctionnement.

Marie-Paule Durieux
Pédopsychiatre, membre de la Société Belge de Psychanalyse, médecin consultant à l’Hôpital Universitaire des enfants Reine Fabiola à Bruxelles
Jean-Paul Matot
Pédopsychiatre, membre de la Société Belge de Psychanalyse, Directeur de la Revue Belge de Psychanalyse

* Cet article a été publié précédemment dans le n° 61 (2012-2) de la Revue Belge de Psychanalyse

Notes
1- Severus Rogue apparaît comme la figure d’un destin psychopathologique intermédiaire entre ceux de Harry et de Voldemort. Rogue est, lui aussi, un personnage dont la petite enfance a été marquée par les carences, les violences, les secrets familiaux, et, surtout, l’humiliation. Amoureux dès l’enfance de Lily, celle qui deviendra la mère de Harry, il développe une haine intense à l’égard du père de Harry, qu’il déplacera ensuite sur ce dernier. Chez Rogue, « sang-mêlé », moqué et maltraité par ses condisciples plus chanceux (le père de Harry et son parrain, Sirius Black, issus de familles de sorciers prestigieux), l’humiliation est le moteur de son attrait pour Voldemort, et la revanche qu’il promet. Cependant, ayant entendu la prophétie et l’ayant confiée à Voldemort, il se sent coupable de la mort de la mère de Harry, sa bien-aimée, dont Voldemort avait dit qu’il l’épargnerait. Dès lors, Rogue va trahir Voldemort et jurer fidélité à Dumbledore, en mémoire de Lily. Il tiendra cet engagement, alors même que l’intensité de sa haine le maintient profondément et intimement proche des Mangemort. La raison en est qu’à travers l’amour qu’il portait à Lily, et l’amitié et au respect que celle-ci lui témoignait en retour, il a eu accès à la position dépressive et à la culpabilité.
2- Dans un article précédent, l’un de nous (Matot, 2010) a mentionné les travaux de A. Gell pour qui « le pouvoir des objets d’art provient des procédés techniques qu’ils incarnent objectivement : la technologie de l’enchantement est fondée sur l’enchantement de la technologie. L’enchantement de la technologie est le pouvoir qu’ont les procédés techniques de nous envoûter de telle manière que nous voyons le vrai monde sous une forme enchantée. » (Gell, 1992, cité par Wastiau, 2008).
3- Les trois reliques sont la baguette de sureau (plus puissante que n’importe quelle autre, assurant la victoire à son propriétaire), la pierre de résurrection (qui a le pouvoir de ressusciter les morts) et la cape d’invisibilité
4- Harry n’apprend de Dumbledore que bien plus tard - dans le tome cinq, lorsqu’il a seize ans - que ces meurtres sont liés à la prophétie selon laquelle il serait celui qui seul pourrait le vaincre.
5- les six Horcruxes étant le Journal de Jedusor, le serpent Nagimi, le médaillon et la bague de Serpentard, la coupe en or de Poudsoufle et le diadème de Serdaigle
6- les « Horcruxes » choisis par Voldemort soit tentent de rétablir, ou d’inscrire dans une « réalité magique », un lien de filiation grandiose aux pères fondateurs de Poudlard : la bague et le médaillon qui le lient à Serpentard, le diadème à Serdaigle, la coupe à Poudsoufle ; soit ils constituent des doubles de lui-même : le cahier intime, le serpent Nagini, et, accidentellement, son double positif, Harry …
7- Pour Winnicott, les objets « subjectifs » ne sont pas différenciés du Self et relèvent de l’expérience fondatrice de l’omnipotence infantile, par opposition aux « objets objectifs » qui sont placés en dehors de la zone d’omnipotence du Self et sont reconnus comme disposant d’une existence propre
8- Et Winnicott ajoute : « Nous pouvons comprendre la haine que les gens ont eue contre la psychanalyse qui a pénétré si loin dans la personnalité humaine, et qui représente une menace à l’égard du besoin de l’individu d’être secrètement isolé » (Winnicott, 1963).
9- On sait que chez Winnicott la création est plutôt du côté d’une réaction d’auto-engendrement liée à la défaillance de l’objet (Roussillon, 2008), tandis que la créativité résulte de la survie de l’objet qui permet la libre expression de l’agressivité inhérente à la vitalité
10- Rogue, nous l’avons déjà mentionné, se protège de ses blessures amoureuses et des humiliations subies en adoptant une ligne de conduite qu’il peut considérer comme droite et vertueuse – peu lui importe que pour les autres il passe pour mauvais, lâche, ou traître. Même l’opinion de Dumbledore n’est pas essentielle pour lui, elle lui est plutôt nécessaire pour mener à bien la mission qu’il s’est donnée. En quelque sorte, son existence authentique est réduite à une union virtuelle avec la femme qu’il aime et qui est morte, Lily. C’est avec elle qu’il existe vraiment en tant qu’ « âme » ; par ailleurs, il est un esprit qui raisonne, réfléchit, en fonction des buts concrets qu’il s’assigne. Dès lors pour lui, il s’agit d’esprit, l’âme est quelque chose de profondément enfoui et caché. La lutte contre Voldemort ne peut être pour lui qu’une lutte de l’esprit, et voilà que Dumbledore est en train de lui parler d’une lutte dont l’agent est l’âme elle-même … Cette distinction entre âme et esprit évoque celle que fait Winnicott entre soul et mind.

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