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Psychiatrie : mode d'emploi
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°182 - Page 25-26 Auteur(s) : Christiane Schaffner
Article gratuit
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Psychiatrie : mode d'emploi
Théorie, démarche clinique, expériences

Psychiatrie : mode d’emploi est un livre fort, dont le puissant souffle de vie pénètre le lecteur de la première à la dernière ligne.
Les auteurs, psychanalystes et psychiatres en institution, très au fait des difficultés contemporaines rencontrées par tout intervenant en soins psychiques manifestent un état d’esprit empreint d’un profond optimisme, où aucun détail n’est laissé au hasard. Cet ouvrage, tel une partition de
Mozart, égrène des notes d’une simplicité et d’une clarté déconcertantes, alors qu’elle recèle une infinité d’ajustements complexes que seule la pensée psychanalytique peut offrir.

Le premier chapitre, Quelle maladie pour quels soins ? propose en quelque sorte une photographie de la psychiatrie contemporaine, qu’autorise le statut de Florence Quartier, présidente de la Section Psychanalyse en psychiatrie de l’Association mondiale de psychiatrie. Cinq propositions sont faites, qui proviennent de la  psychanalyse et qui sont utilisables en psychiatrie, autour des notions de continuité entre normalité et pathologie, des liens entre le présent et le passé, le latent et le manifeste, la notion   d’inconscient au sens psychique individuel mais également par rapport à la connaissance, et la tendance à la répétition versus le transfert. Les questions brûlantes ne sont pas évitées (l’origine de la schizophrénie, l’annonce au patient et à sa famille du diagnostic de maladie maniaco-dépressive…) et abordées avec prudence et humilité. Les diverses options thérapeutiques sont prises en compte dans cet ouvrage qui se positionne aux antipodes d’un dogmatisme aliénant. L’accent est mis en permanence sur le désir d’ouvrir et maintenir le dialogue entre les différents intervenants ; l’élan de nos auteurs est contagieux, à travers un style d’écriture bondissant, qui interpelle le lecteur et lui donne envie de participer à la « fabrication » de ce soin psychique sur mesure, dans lequel la référence à une psychanalyse résolument contemporaine permet de garder un cap précis.

Avec le deuxième chapitre, Une pratique clinique contemporaine et ses liens avec la théorisation, nous passons de la photographie d’ensemble au cœur de la psyché humaine, par un « effet zoom » inédit : les auteurs nous proposent de les accompagner dans l’intimité de leurs pensées au moment où ils rencontrent quatre patients,
présentant des problématiques variées et très actuelles. Une « marque de fabrique » se dégage de leur technique et pourrait se résumer ainsi : chaque patient est traité de manière individualisée ; les thérapeutes prêtent une vigilance particulière à leurs réactions personnelles ; ils intègrent des
éléments de connaissance hétérogènes et gardent un œil attentif sur « les alentours », soit sur la vie et les débats de société qui pourraient mettre en péril la  psychiatrie.

Ainsi, dans le premier récit clinique, En remontant le fil d’un iPod, nous voici confrontés à un adolescent de 19 ans, hospitalisé après avoir proféré des menaces de défenestration après que son iPod était tombé en panne. Attentifs au surgissement de l’infantile, les auteurs montrent comment ils tentent de surprendre le patient,de l’intéresser à ce qui s’est passé en lui, en l’accompagnant délicatement dans son vécu émotionnel. Dans ce qui aurait pu n’être qu’un entretien psychiatrique banal apparaît une « plus-value psychothérapeutique » offerte au jeune patient, en panne dans la construction de sa vie.
Au contraignant travail de l’adolescence correspond, en miroir, l’intense travail psychique des   thérapeutes pour forger l’alliance thérapeutique et la maintenir contre vents et marées. Notons au passage le courage des auteurs, qui, inlassablement, tissent des liens, se remettent en question pour optimiser leur art de la compréhension, pour tenter de dépasser, en pionniers, leurs limites…

Le deuxième récit clinique, La vieillesse frappe à la porte de Madame R. révèle le soin particulier que les auteurs réservent à l’expression de désirs profondément humains, dont l’espoir de vieillir aussi bien que possible. Pourquoi partir du principe que Madame R., après son grave accident de vélo, se replie chez elle de manière pathologique ? Et si elle utilisait ainsi ses ressources vitales pour se reconstruire chez elle, dans un environnement qu’elle perçoit comme protecteur, avec des intervenants  convaincus que ce qui est dit, pensé, ressenti dans les derniers temps de l’existence est gorgé de potentialités psychothérapeutiques ?

Dans le troisième récit clinique, Juste une cigarette… Rencontre avec Monsieur T., nous sommes confrontés à un homme. Seul. Enfermé dans son monde interne et isolé en chambre de sécurité pour troubles du comportement, actes de violence envers ses parents et abus de substances toxiques. A son chevet, nos auteurs se sont adjoint l’aide de Paul Denis pour tenter de penser ensemble cette situation d’emprise potentielle et la transformer en une opportunité relationnelle féconde. Des obscurs tréfonds de cette situation traumatique émergent des concepts-phares tels que l’empathie, les diverses identifications rendues possibles sur les membres de l’équipe soignante, le jeu   transféro-contre-transférentiel, les précieuses représentations-relais tendues au patient pour lui signifier qu’il est compris dans sa détresse, et donc moins seul. Avec Paul Denis toujours, nous recevons des clés pour sortir de mouvements d’affrontement, pour contenir une libido explosive, pour rétablir la communication là où l’emprise et les projections menacent de tout figer et détruire. La référence à des films bien connus et à des œuvres poétiques enrichit encore l’entretien que nos auteurs ont mené avec lui en novembre 2012 à Genève.

Le quatrième et dernier récit clinique, Un mauvais jour pour Madame P. évoque la dépression et le risque de se laisser engloutir si elle ne peut être transformée en une crise source de créativité. C’est l’occasion, pour Javier Bartolomei, de nous transmettre un vaste échantillon de récents travaux en neurosciences et de nous emmener au cœur du fonctionnement somato-psychique de l’humain. Nous apprenons par exemple que des événements traumatiques survenus pendant l’enfance d’un sujet pourraient perturber, par le biais de modifications épigénétiques potentiellement transmissibles à la génération suivante, sa régulation de l’humeur et du stress à l’âge adulte… Voilà de quoi nous rendre prudents, sur le plan de nos interprétations, envers les enfants de patients traumatisés.

Un des points forts de ce traité est sans conteste l’apport des références commentées : après chaque chapitre ou récit clinique, les auteurs nous font cadeau de dizaines de références documentées, passant en revue les ouvrages classiques comme des livres plus pointus et récents dans le domaine en question. C’est là une démarche originale, qui permet au lecteur d’être guidé et conseillé pour choisir ses lectures ou pour se mettre en lien avec différents sites internet, des revues internationales, la Bibliothèque Sigmund Freud…
A n’en pas douter, Florence Quartier et Javier Bartolomei nous offrent là un ouvrage appelé à témoigner d’une psychiatrie profondément humaine et personnalisée à l’aube du XXIe siècle, dont le rayonnement dépasse largement les frontières de la francophonie.