La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°181 - Page 50 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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Lundi 19 juin 1882 -  Lettre de Freud à Martha : « Il faut bien que ce soit vrai. Martha est mienne ; cette délicieuse jeune fille dont chacun me parle avec admiration, qui, dès notre première rencontre et malgré toutes mes résistances, a conquis mon cœur, que je craignais de courtiser et qui, pleine d’une généreuse confiance, est venue à moi, a renforcé ma foi en ma propre valeur, m’a donné un nouvel espoir, une force nouvelle pour travailler - et tout cela au moment même où j’en avais le plus besoin. Quand tu reviendras, ma douce aimée, j’aurai vaincu la timidité et la gaucherie qui m’avaient gêné en ta chère présence. Nous nous retrouverons seuls dans votre si jolie petite pièce, ma fiancée assise dans le fauteuil marron - dont nous avons été si soudainement chassés hier -, et moi, assis à ses pieds sur le tabouret rond. Nous parlerons de l’époque où ni l’alternance du jour et de la nuit, ni les intrusions d’importuns, ni les départs, les appréhensions ne pourront plus nous séparer. Ton charmant portrait. Je l’ai d’abord bien peu apprécié tant que j’ai eu l’original sous les yeux; mais, maintenant, plus je le regarde, plus il ressemble à ma bien-aimée; je m’attends à voir les joues pâles s’empourprer, prendre la teinte qu’avaient nos roses, et les bras délicats sortir du cadre pour me saisir main ; mais la chère image reste immobile ; elle semble seulement dire : patience ! patience ! je ne suis qu’un signe, une ombre jetée sur le papier. Ta bien-aimée elle-même reviendra et alors tu pourras de nouveau me négliger. »

Samedi 16 juin 1934
-  Lettre de Freud à Jones : « La rumeur dit que Groddeck a finalement été interné à cause de troubles psychiques. Le faire-part indique qu’il est mort à Zurich ; qu’était-il allé faire à Zurich ? Était-il donc au Burghölzli ? L’époque exige des victimes. Les gens meurent peut-être plus volontiers que d’ordinaire. Hier nous avons appris que Mme Stella Zweig, l’inestimable assistante de Martin au Verlag, a succombé à une attaque de poliomyélite (forme de Landry). Un grand embarras pour le Verlag. On est bien ici à Grinzing mais on ne jouit pas de l’existence. Les fondations vacillent. Peut-être que justement, en ce moment, l’intrigant M. nous vend, à Venise, au chef des brigands H. Je serai heureux de vous voir (et votre femme ?) chez nous en été. Mais quelle sera alors la situation chez nous ? »

Samedi 21 juin 1952 - Lettre de Marie Bonaparte à Heinz Hartmann : « Je me fais un plaisir de vous annoncer que nous allons enfin avoir à Paris un Institut - rue Saint-Jacques, au 187 - l’ancien atelier d’un imprimeur. Deux longues pièces dont l’une contiendra la bibliothèque et la salle de cours, et l’autre, divisé en trois, trois petites salles de traitement, plus un petit logement pour une gardienne. Nous espérons pouvoir l’ouvrir en automne. Il nous est d’autant plus nécessaire d’avoir un Institut que l’Ordre des médecins continue son offensive contre nous. Sous prétexte de poursuivre les analystes non-médecins ou les psychanalystes étrangers pour exercice illégal de la médecine, ils visent en réalité la Société et la psychanalyse elle-même. Non seulement ils ont fait appel du jugement de Mrs William, laquelle comme vous savez fut acquittée en première instance, mais ils ont poursuivi Mlle Elsa Breuer qui est médecin de Budapest et travaille en France depuis près de 15 ans. Que toute cette affaire soit dirigée contre la Société éclate dans les dires de l’avocat de l’Ordre qui ne cesse de nous stigmatiser, sa Société ésotérique se donnant le droit de conférer des investitures que la Faculté ne reconnaît pas. Je suis très dégoûtée de tout cela, mais il faut combattre ces gens qui défendent leur pratique... et leur bourse. »