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La psychanalyse en question : La normalité, c'est la perversion
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°103 - Page 29--30 Auteur(s) : Serge Lesourd
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La normalité, c'est la perversion ou la psychanalyse expliquée aux enfants du 21ème siècle La dernière parution des tenants de la cause antipsychanalytique, le dit Livre noir de la psychanalyse (c'est le titre de la collection) met en cause le rapport de la psychanalyse à l'homosexualité. Ce thème a été abondamment repris dans le Nouvel Observateur. La psychanalyse refuserait "d'accréditer" comme psychanalyste ceux qui usent d'une sexualité qu'elle "jugerait" déviante : la pratique sexuelle homosexuelle. Que n'importe quel annuaire d'une association de psychanalystes démente ces propos n'arrêtera pas les pourfendeurs d'une psychanalyse perçue comme norme. Pour ma part j'ai quelques collègues que cette affirmation fait franchement sourire in petto, car tous ne considèrent pas nécessaire de faire leur coming out. La pratique sexuelle en acte, qu'elle soit homosexuelle, hétérosexuelle, bisexuelle voire transsexuelle, n'est pas le lieu à partir duquel la psychanalyse détermine la subjectivation d'un sujet humain, a contrario de certains apôtres modernes de l'égalité entre les sexes et les pratiques.

Non, l'homosexualité n'empêche pas la pratique de la psychanalyse, ni l'éducation des enfants. Non, la psychanalyse ne prône pas une version simplifiée et réductrice de la pratique sexuelle comme le disent les parangons de la vertu post-moderne et de la réalisation de l'individu en acte. Ce que propose la psychanalyse, comme compréhension du monde et de ses plaisirs est plus subtile et complexe que les simplifications qu'en proposent les réducteurs de têtes post-modernes.

Ce que propose la psychanalyse mérite d'être ici explicité. Le modèle humain de la jouissance reste, pour chaque individu, pris un par un, la jouissance modèle, la première jouissance qu'il a connue, la jouissance archaïque de la mère, celle d'avant la naissance même, in utero. Jouissance sans manque, sans limite, sans "empêcheur de jouir en rond", cette jouissance archaïque devient pour tout être survenu dans le monde, une jouissance interdite et impossible au sujet. Tout le rapport au langage du sujet humain, qui fait que le monde ne lui est plus donné mais doit être conquis, témoigne de cet écart entre l'humanité qui doit reconstruire son rapport de jouissance au monde et l'animalité, qui reste de plein pied dans la satisfaction. Or, ce que je nomme les parlottes post-modernes, dont le Livre noir est une des formes, contourne cette impossibilité logique de l'être humain (de jouir vraiment et complètement) d'une manière tout à fait subtile en proposant à nos modernes concitoyens un catalogue des modalités perverses de la jouissance. Dans le registre de la maîtrise du semblable qui est le support de tous les jeux télévisés actuels, dans le registre du sexuel où le récit pornographique sert de modèle à la réalisation du rapport sexuel, dans le registre du corporel où la monstration du corps et des inscriptions sur celui-ci (tatouage, piercing, scarifications, etc.) tiennent aujourd'hui lieu de norme, dans le registre de l'identité sexuelle où le "tout" possible règle le fonctionnement social, nos modernes discours de la réalisation du plaisir sont des illlustrations forcées des divers modes possibles de jouissances perverses. Ils sont le plus banal et classique des passe-temps. Qualifier ces modalités de communications de jouissances perverses nécessite d'en dire un peu plus sur la façon dont se conçoit la perversion dans le cadre psychanalytique.

La perversion, que Freud inscrit comme première partie de ses Trois essais sur la théorie sexuelle sous le titre les Aberrations sexuelles, n'a aucun point commun avec le sens commun de la perversion qui emporte avec lui une réprobation morale. La perversion est un mode particulier de rapport à la jouissance, partagé par l'ensemble de l'humanité, qui vient opposer un refus à la limite faite à la jouissance. La perversion, en son sens psychanalytique, est la façon dont un sujet, dans un domaine précis de son rapport au semblable, refuse, nie, désavoue, l'impossibilité de la jouissance pleine et totale. C'est sur ce refus que se construit la dynamique fantasmatique du sujet et sa croyance intime en un bonheur enfin réalisable. C'est ce refus qui s'exprime dans le fantasme ($Øa) et dans la croyance en sa réalisation. Freud ne disait pas autre chose quand il nommait l'enfant de pervers polymorphe, il signifiait par là que l'enfant cherche d'abord la satisfaction, et qu'il l'a cherche par tous les moyens pulsionnels possibles (dévoration orale, rétention anale, phallicisme odipien, rêverie latente, agir adolescent, maîtrise de l'autre, emprise, etc.). Le rôle du social est de brider, mettre en ordre, refouler, interdire, l'expression brute de la satisfaction pulsionnelle, pour en construire une satisfaction substitutive tolérable pour les autres et pour le sujet. En effet la pulsion, comme le montre bien l'enfant livré à lui-même, finit par détruire l'objet de satisfaction, par l'anéantir dans le plaisir du sujet.

Le lien social tissé par les parlottes post-modernes a bien retenu une des leçons de la psychanalyse : la satisfaction subjective est le but égoïste de toute vie humaine. C'est ce que prônent nos nouveaux directeurs de conscience cognitivo-comportementalistes. Mais il a oublié la deuxième : toute jouissance ne peut être qu'incomplète pour préserver la cohésion du groupe social. Le modèle dominant du lien social, le libéralisme économique propose au "parlêtre" de réaliser son but, la jouissance, en comptant sur la régulation du marché par l'offre et la demande. Pour ce faire il fait de l'offre, il propose au sujet de voir, de regarder les différents possibles de la réalisation fantasmatique. De la monstration du meurtre à celle de la domination totale de l'autre, en passant par les diverses modalités de la réalisation sexuelle, toutes les expressions fantasmatiques trouvent droit de cité dans les divers moyens de communications à disposition des humains. Au nom du "droit à la parole et à la différence", aucun mode de jouissance ne peut être interdit. Seules les jouissances pédophiles, nécrophiles et cannibales, provoquent encore des oppositions massives car elles touchent au plus profond de la destructivité inhérente à l'homme. Pour les autres elles sont devenues non seulement tolérables, mais encore revendicables par les sujets qui les pratiquent.

Ce n'est pas la psychanalyse qui interdit les formes perverses de la jouissance, elle leur a même donné un statut social que revendiquent nos modernes parangons de la vertu libérale de la réalisation subjective. La psychanalyse n'interdit pas une forme de jouissance, pas plus l'homosexuelle qu'une autre, elle pose simplement la limite à la "toute-jouissance". Quoiqu'en disent les tenants d'une réalisation du bonheur, (dont le Livre noir témoigne à plusieurs reprises et que le Nouvel Observateur porte, au moins sous la plume de la journaliste, aux nues) la psychanalyse ne refuse pas la perversion, c'est au contraire elle, dès son origine freudienne reprise magistralement par Lacan, qui a fait de la perversion (l'homosexuelle et les autres) la normalité de l'humanité, à condition qu'elle ne mène pas à la destruction de l'autre, mon objet d'amour.