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Psychose, douleur et création : des liaisons singulières
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°178 - Page 29-33 Auteur(s) : Catherine Azoulay
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Mon propos porte sur la douleur psychique dans la psychose et dans la folie en mettant l’accent sur les mouvements créatifs, d’ordre artistique ou non, qui peuvent en émerger. A la suite de H. Ey, A. Green (1980) a distingué folie et psychose : la folie, serait créatrice car toujours reliée à un objet investi de libido, la psychose, serait destructrice car soumise aux retraits des investissements objectaux. Toutefois, cette distinction n’est pas si radicale : dans la psychose, une mobilisation créatrice est possible dans le contexte de la folie et des mouvements passionnels qu’elle déchaîne. Alors, la création se nourrit de liaisons singulières dans lesquelles la douleur psychique tient une place essentielle, si tant est, bien sûr, que cette douleur puisse être liée à Eros, aux forces de vie. Introduire de la folie dans la psychose, faire de l’angoisse qui délie une douleur qui relie, n’est-ce pas là, le souhait de tout «psy», psychologues, psychiatres, psychanalystes, qui s’efforce de prendre soin des sujets psychotiques ? N’est-ce pas dans ce sens que des auteurs comme D. Winnicott et M. Milner, D. Anzieu et R. Roussillon, pour ne citer qu’eux, ont travaillé sur les processus psychiques sous-jacents à la création, en en dégageant les parts les plus archaïques ? N’est-ce pas ce désir qui est à l’origine de l’importance du développement des médiations artistiques thérapeutiques, ou ateliers à création, selon le terme d’A. Brun (2005), dans les prises en charge des psychotiques, générant de nombreuses formations universitaires dans des masters ou des DU (l’équipe de R. Roussillon à Lyon 2 particulièrement) ? Par ailleurs, l’intérêt accru pour les œuvres de l’art brut suscite des expositions et des publications d’ouvrages de plus en plus nombreux. Ce phénomène semble attester de la croyance qu’il existe dans la psychose créative, un zeste de folie dont la douleur pourrait bien être le terreau.

Mon premier axe de réflexion, distinguant angoisse et douleur dans la psychose, s’appuie sur une clinique dans laquelle l’analyse de mon contre-transfert a été fortement mobilisée. La clinique dont je vais faire état s’est jouée sur deux temps : 1er temps : Il y a de nombreuses années, alors stagiaire psychologue dans un grand hôpital psychiatrique de la région parisienne, je fus confrontée à une expérience psychique extrême à laquelle je n’étais ni formée, ni préparée. Face à un jeune patient, qui devait avoir à peu près mon âge, auquel je faisais passer, avec le plus grand enthousiasme, un test de niveau intellectuel, il n’a fallu que quelques minutes avant que son regard fixe et inexpressif ne me happe et ne m’aspire dans un monstrueux sentiment d’angoisse. J’étais comme pétrifiée, anéantie par une émotion terrorisante que les mots ne parviennent pas à décrire. A ce moment même, il m’était impossible de penser et de donner du sens à cette émotion. Plus tard, j’en ai saisi le mouvement sous la forme du phénomène de l’angoisse transmise ou projetée décrit par P.C. Racamier (1976) à l’aide du mécanisme de l’identification projective. Je n’avais pas encore appris à laisser des sentiments contre-transférentiels me traverser, à écouter ces derniers au-dedans de moi me parler de l’angoisse du sujet, et à traduire ces sentiments en moi-même dans la langue de la psychose -l’angoisse de morcellement, ou de la névrose - l’angoisse de castration. Cette expérience douloureuse m’a appris beaucoup sur l’univers mental du psychotique et me tient lieu encore de référence au plan contre-transférentiel.

Second temps : Il y a quelques mois, j’ai reçu une jeune femme de 20 ans, Nathalie, pour un bilan projectif, bilan demandé par un psychiatre/psychanalyste à l’orée de sa prise en charge. Nathalie évoque un important épisode qu’elle nomme dépressif qui a duré environ trois ans et au cours duquel elle a vécu, selon ses termes, une véritable déstructuration de sa personnalité, qui a fait voler en éclat les mots, les pensées, les expériences vécues, avec un vif sentiment de déconnexion de la réalité. Elle rend compte de l’oubli des 17 premières années de sa vie et, juste avant cela, du sentiment que c’était quelqu’un d’autre qui avait vécu sa vie d’avant. Nathalie a obtenu son Baccalauréat L dejustesse éprouvant déjà des souffrances psychiques intenses lors de sa terminale. Elle s’inscrit dans une fac de langues mais échoue à ses examens et reprend des études de linguistique, pour tenter de se rapprocher des mots dit-elle, et retrouver « un niveau de cohérence avec elle-même par delà les mots », les mots pour elle étant outrageusement réducteurs.
En effet, il lui est insupportable d’être réduite à la compréhension ou à l’incompréhension que ses propres mots, ou les mots des autres, suscitent. La peur d’être enfermée dans les mots génère en elle un sentiment d’effroi, semblable à celui qu’elle a connu quand elle s’est sentie étrangère au monde qui l’entourait. Elle rapporte qu’elle n’a jamais eu vraiment d’amis ni de relations sociales et précise qu’elle n’a pas réellement besoin des autres. Sa famille ne peut l’aider car elle ressent ses parents et son petit frère, comme étant très éloignés d’elle sur le plan personnel. L’incompréhension est totale entre eux et elle car, dit Nathalie, leur démarche vers elle n’est fondée que sur les mots.

Aujourd’hui, elle a trouvé un psychanalyste qui semble la comprendre au-delà des mots et cela lui donne l’espoir d’une vie meilleure qu’elle sent possible en elle à présent. Ainsi, pour Nathalie, toujours fragilisée par la catastrophe psychique vécue précédemment et, malgré sa peur des mots et la rupture qu’elle ressent encore entre eux et elle, il lui a été possible de transmettre sa propre souffrance. Et pour moi, il a été possible de lui rendre compte des conclusions de l’analyse de ses tests projectifs en utilisant les mots avec leur fonction première, comme des facteurs de liens entre elle et son monde interne, un monde interne repeuplé avec ses objets investis, dont le psychanalyste faisait déjà partie. Ce qui m’intéresse ici dans cette rencontre, c’est que dans mon contre-transfert j’ai pu ressentir un moment de tristesse profonde, un sentiment d’esseulement absolu, en provenance de l’au-delà des mots de Nathalie, cet au-delà des mots qu’elle ne pouvait pas dire de peur que les mots ne la tuent en détruisant sa pensée. On pense alors à L. Wolfson et son livre Le schizo et les langues (1970) dans lequel l’auteur explique la douleur qu’il ressent à entendre les mots prononcés par sa mère et décide de rompre avec l’anglais, sa langue maternelle. Il vit avec les oreilles bouchées pour ne pas risquer d’entendre les mots de sa mère, et grâce à d’autres langues qu’il apprend, comme le français, le russe, l’allemand, l’hébreu, et à l’invention d’un système linguistique très sophistiqué, il transforme les mots anglais angoissants en mots tolérables. L’exemple de L. Wolfson, constitue, me semble-t-il, un mouvement de création psychique ordinaire, fondé sur des liaisons extra-ordinaires, qui apaise la souffrance. Petit clin d’œil à J. B. Pontalis : c’est lui qui publia le livre de L. Wolfson chez Gallimard dans sa collection Connaissance de l’inconscient. De nombreuses années séparent ces deux expériences contre-transférentielles mais la seconde m’a remise la première en mémoire par l’intensité de la souffrance que j’ai éprouvée à ces deux occasions. Angoisse et douleur, angoisse ou douleur ? S’il s’agit bien de souffrance dans les deux cas, cette souffrance rend compte de deux états psychiques bien différents :
- Du côté de l’angoisse, un sentiment de perte du lien à la réalité et aussi dans le même mouvement, de perte de la signification accordée au monde, aux autres, à l’existence. C’est la fin et donc la perte du monde, sans reconnaissance de cette perte, une angoisse où, comme le disaient S. Nacht et P.C.
Racamier (1958), l’espace vécu n’a plus de structure, plus de perspective, plus de densité et le temps vécu a cessé de se dérouler, l’instant valant pour l’éternité. Les liens sont détruits.
- Du côté de la douleur, un sentiment de perte absolu d’un lien d’amour unique et primordial, sans lequel la vie s’arrête… mais au milieu de cette angoisse de perte du lien avec l’objet, la réalité est toujours là. C’est la fin et la perte d’un lien, mais avec reconnaissance de la perte, une angoisse de chute dans un trou sans fond, mais avec des bords qui permettent de penser qu’on pourrait s’y agripper. Les liens sont reconstruits ou du moins commencent à l’être.

Angoisse dissociative, déliante d’un côté, douleur mélancolique, reliante de l’autre côté. Néanmoins dans l’angoisse de déliaison, le sujet psychotique peut créer ou recréer du lien en recréant le monde et des objets dedans, en créant un délire. Je rappellerai qu’une des idées géniales de Freud (1911) fut celle de considérer la création d’un délire par le patient psychotique comme une tentative de guérison de son état pathologique. Avant la construction d’un délire, le monde est devenu étrange, lointain, dénué de sens. L’angoisse de morcellement est alors à son comble. La construction d’un délire est une opportunité de renouer les contacts, en retrouvant du sens aux choses et aux personnes grâce à une ré-interprétation du monde et ce faisant, de soulager l’angoisse. Le sujet psychotique produisant son délire procède d’un acte de création psychique qui contribue à lutter contre la déliaison par la trouvaille d’un rapport nouveau avec les objets du monde et la réalité. Pour Green (id), le délire comme tentative de guérison, est à entendre comme « une tentative de reconquête par la folie érotique du terrain perdu par l’abrasion psychotique. » (p. 179). Ce qui signifierait que par la création du délire, la folie, au sens de la passion soumise à Eros, s’installerait en faisant reculer la psychose, sous l’emprise quant à elle, de Thanatos.

Ce qui m’a fait penser que Nathalie était en mesure de tirer grand profit d’une prise en charge psychanalytique, c’est qu’elle a pu transmettre dans son approche transférentielle et, par conséquent dans les tests projectifs, la version originale (la V.O.) de son fonctionnement psychique, c’est-à-dire sa version authentique, non déformée par des mots qu’elle juge, à juste titre, trompeurs, version authentique qui la relie à la douleur de son histoire, et donc à elle-même et au reste de l’humanité.
La douleur, créatrice de liens, permet de retrouver et donc de recréer les liens rompus. Nous savons bien également combien certains patients tiennent tant à leur douleur, en tant qu’elle représente l’objet perdu, qu’ils peuvent ne jamais s’en séparer. C’est ce qui fait dire à la philosophe Simone Weil (1947) que « toute douleur qui ne détache pas est de la douleur perdue ». Toutefois, chez les patients psychotiques, il semble bien que ce mouvement soit inversé : « toute douleur qui ne relie pas ou qui n’attache pas est une douleur perdue. »
Si le délire et la douleur morale de type mélancolique sont des symptômes graves, la psychanalyse ne cherche pas à les combattre et encore moins à les éradiquer car elle a compris depuis le début, depuis Freud, leurs qualités positives pour la vie psychique du patient lui-même. Même s’ils fragilisent le sujet dans ses rapports au monde et aux autres, ces symptômes le maintiennent dans la relation au monde et aux autres. Toutefois, ce n’est pas l’avis d’une psychiatrie biologisante revenue dans le giron de la médecine avec la volonté de guérir, et qui cherche avant tout à appliquer au symptôme psychique un traitement chimique, avant tout traitement humain. Maurice Corcos, qui a récemment dénoncé, dans un ouvrage sans langue de bois (2011), la vision totalitaire d’un « nouvel ordre psychiatrique » conduit par le DSM, ne me démentira pas.
C’est dans ce mouvement de rébellion contre le « vouloir guérir » à tout prix que Pontalis se positionne, dans son article de 1978, qu’il intitule Une idée incurable. Pontalis évoque dans cet article, qui me semble toujours très actuel, l’omniprésence de la volonté de guérir et parle de la société toute entière comme d’une « machine à guérir ». La vie, du début à sa fin, est médicalisée, dit Pontalis, assurant par là le triomphe de la médecine, notamment en prônant l’ordre médical tout puissant et omniscient. Tout ce qui cherche à s’en échapper est rattrapé par la mise en symptômes : délinquance, violence, drogue, désespoir deviennent des symptômes dont il faut guérir pour assainir la société.

Pour la psychanalyse, on le sait, la guérison viendrait comme un bénéfice, de surcroît. Si l’idée de guérison ne fait pas partie du vocabulaire des psychanalystes, le désir de guérir n’est jamais absent d’une cure mais il est mis entre parenthèses, tant que l’analyse marche. Avec le tournant de l’introduction de la pulsion de mort et du masochisme originaire, Freud fait la découverte de la réaction thérapeutique négative comme d’« une puissance d’anti-vie, un désir de non-désir ». Une telle butée, dit Pontalis, ne vient-elle pas interdire toute possibilité de guérison ? Pour certains analystes (américains surtout) oui, c’est pourquoi ils ne veulent pas entendre parler de pulsion de mort. Pourtant, souligne Pontalis, c’est lorsque le travail de la mort est le plus actif dans la psyché d’un patient que l’analyste peut être le plus assujetti au désir de le guérir. Ce désir de guérir chez l’analyste peut prendre plusieurs formes : la réparation, le holding, la construction du fantasme, le fantasme d’une mise au monde, voire d’une résurrection. Tant que vie et mort restent unies dans l’union des pulsions, le terrain de la psychanalyse ne risque pas d’être miné ou laminé. C’est leur désunion qui aboutit au déchainement de la pulsion de mort avec l’émergence du clivage. Dès lors, le vouloir guérir vient réagir, et non pas répondre, au vouloir mourir, comme c’est le cas pour Pontalis dans l’acharnement thérapeutique…. « On se guérit de bien des choses plus facilement que de l’idée de guérison. » dit-il. A l’appui de la thèse de Pontalis, une recherche toute récente mérite d’être ici évoquée : il s’agit d’une recherche effectuée en Suède par une équipe d’épidémiologistes du Karolinska Institutet, publiée en octobre 2012 et janvier 2013 dans le Journal of Psychiatric Research : «Mental illness, suicide and creativity : 40-year prospective total population study ». Cette étude a intégré une population de près de 1 200 000 personnes sur une durée de 40 ans pour questionner la croyance selon laquelle la créativité est liée à la psychopathologie. L’étude a démontré que les patients et les proches des patients schizophrènes, bipolaires, autistes ou qui ont commis des tentatives de suicide ou des suicides, sont plus souvent des artistes et exercent plus de métiers créatifs (définis comme scientifiques et artistiques) que la population générale. Dans ses conclusions, l’auteur principal du rapport, Simon Kyaga, considère que le traitement de la pathologie mentale est ainsi mis en question et doit être revu à la lumière de cette étude. Patient et médecin dit-il, doivent se mettre d’accord sur ce qu’il faut traiter et à quel prix. L’auteur met l’accent en même temps sur le fait qu’en psychiatrie, comme en médecine en général, il existe une tradition qui fait voir la maladie en noir et blanc, c’est-à-dire en tout ou rien et tend à vouloir annihiler tout ce qui apparaît comme morbide. 

L’intérêt de cette étude me semble double : d’une part, elle objective « scientifiquement » ce qui est connu empiriquement depuis l’Antiquité, époque durant laquelle diverses formes de maladie ont été perçues comme la conséquence et parfois même la source du génie littéraire et artistique. Rappelons qu’Aristote place la mélancolie à la source des imaginations hors norme et de l’inspiration poétique. Plus tard la mélancolie sera reconnue par les médecins de la Renaissance, puis des XVIIème et XVIIIème siècles, comme un mal utile aux hommes de lettres. Le XIXème siècle, avec le développement de la psychopathologie, s’est intéressé aux liens entre le génie et certaines formes de folie. Au XXème siècle, études cliniques à l’appui, des spécialistes ont montré que la dépression et d’autres types de maladies mentales contribuaient à la création artistique et littéraire. Il fallait une recherche de cette envergure pour confirmer une thèse provenant de si loin dans le temps et admise tant par la croyance populaire que par les observations et écrits de nombreuses personnalités scientifiques de tous bords et de toutes époques.
Par ailleurs, l’étude et ses conclusions remettent en cause le bien-fondé de la volonté médicale de guérir la pathologie mentale, et tend à privilégier le respect de la part créative, c’est-à-dire humaine et vivante, du fonctionnement du sujet. Ce constat est évidemment intéressant, venant non pas d’un psychanalyste mais d’un chercheur épidémiologiste qui donne raison à Pontalis bien sûr mais aussi à l’ensemble de la démarche psychanalytique.
Le second axe de réflexions, interroge (ou réinterroge, cela n’est pas nouveau !) la douleur comme source de la créativité artistique. Il est devenu un lieu commun que d’associer l’artiste à une forme de folie douloureuse qui lui conférerait la capacité de voir, entendre, ressentir des choses du monde à lui seul révélées. De même qu’il est commun de penser que l’artiste crée dans la douleur au même degré symbolique que la femme qui enfante, au point qu’une croyance dans le pouvoir bienfaisant de la souffrance sur la création littéraire et artistique s’est érigée. Tel Rimbaud (1854-1891) dans le prologue d’Une saison en enfer, (1873) : « Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie. » Puis dans L’alchimie du verbe : « Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J'étais oisif, en proie à une lourde fièvre : j'enviais la félicité des bêtes, - les chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité ! » (p. 4)

C’est ainsi que les poètes maudits de la fin du XIXème siècle, puis le groupe des surréalistes, au début du XXème siècle, estiment que la folie est la condition sine qua non du génie littéraire. C’est pourquoi elle est recherchée, voire simulée par nombre d’écrivains et de poètes. Il s’agit de créer un état pathologique, par la torture du corps et de l’esprit, comme un voyage dans l’univers poétique qui peut certes se révéler dangereux mais qui vient aussi féconder, à l’instar de Rimbaud, la créativité de l’artiste. Notamment l’« hallucination artistique », notion inventée par Flaubert, et qui donne son titre à un ouvrage récent publié par J. F. Chevrier (2012) (Professeur d’histoire de l’art contemporain), l’hallucination artistique n’est pas considérée du côté pathologique, mais du côté de la transformation de la perception en vision créatrice.
Flaubert écrit au philosophe Hippolyte Taine en 1866 : « Dans l’hallucination artistique, le tableau n’est pas bien limité quelque précis qu’il soit. Ainsi, je vois parfaitement un meuble, une figure, un coin de paysage. Mais cela flotte, cela est suspendu, cela est je ne sais où. Ça existe seul et sans rapport avec le reste… La réalité ambiante a disparu. Je ne sais plus ce qu’il y a autour de moi. J’appartiens à cette apparition exclusivement. » (p. 499). Plus loin, il précise : « Dans l’hallucination proprement dite, il y a toujours terreur, on sent que votre personnalité vous échappe, on croit qu’on va mourir. Dans la vision poétique au contraire, il y a joie. C’est quelque chose qui entre en vous. Il n’en est pas moins vrai qu’on ne sait plus ou l’on est ? » (id.)
Ces descriptions renvoient au saisissement créateur théorisé par Anzieu (1981) et à la régression psychique, voire à la dissociation qu’il impose. Anzieu précise combien la limite est incertaine et fragile entre le processus qui mène à la création et celui qui aboutit à une pathologie mentale destructurante, car ce que le créateur peut éprouver au moment de la crise est de l’ordre de la « déréliction et de l’agonie ».

Toutefois, si certains artistes s’infligent à eux-mêmes une douleur morale et prônent la folie pour chercher l’inspiration, ou parviennent à jouer avec leur imagination délirante, d’autres, subissent cette douleur et tente toute leur vie de la surmonter grâce à leur œuvre à l’instar du plus célèbre d’entre eux Van Gogh, à propos duquel Antonin Artaud (1947) dira, sans aucun doute en parlant aussi de lui-même : « Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer. » (p. 38).

L’idée de guérison, idée incurable dans nos sociétés pour Pontalis, comprend-elle aussi la volonté médicale d’effacement de la douleur psychique ? Alors même que celle-ci fait partie de ces affects qui relient l’humain à l’humanité et qui relient l’humain à lui-même ? Alors, face à la douleur psychique extrême dans la psychose, l’idée, pour rejoindre Pontalis, ne serait pas d’empêcher le sujet de souffrir mais de l’aider à reconstruire la route qui mène au point d’origine de sa douleur pour qu’il devienne le créateur de son histoire et peut-être un créateur à part entière. N’est-ce pas à ce prix, qu’il pourra
dialoguer avec sa douleur, comme l’ont fait tant d’artistes, tant d’écrivains, et comme le poète se dire « Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.… Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici... » ? (Baudelaire, Recueillement, 1857, p. 171)

Bibliographie
Anzieu D., (1981), Le corps de l’œuvre, Gallimard, Paris.
Aristote, (1991), L’homme de génie et la mélancolie. Problème XXX, 1, Payot, Rivages poche.
Artaud A., (1947), Van Gogh ou le suicidé de la société, Gallimard, Coll. L’Imaginaire, Paris, 1990.
Baudelaire C., (1857), Les fleurs du mal, Pocket, 1989.
Brun A., (2005), « Historique de la médiation artistique dans la psychothérapie psychanalytique », Revue de Psychologie Clinique et Projective, 2005, 1, p. 323-344.
Chevrier J. F., (2012), L’hallucination artistique. De William Blake à Sigmar Polke, L’Arachnéen, Paris.
Corcos M., (2011), L’homme selon le DSM. Le nouvel ordre psychiatrique, Albin Michel.
Flaubert G., Correspondances, (textes choisis par) B. Masson, Paris, Gallimard (Folio classique), 1998. Freud S. (1911) « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Le Président Schreber) » in Cinq Psychanalyses, Paris, France : PUF, 1979, p. 263-324.
Green A., (1980), La folie privée, Gallimard, Paris.
Kyaga S. and al., (2013) « Mental illness, suicide and creativity : 40-year prospective total population study », J. of Psychiatr. Res., 2013 Jan ; 47(1) : 83-90.
Nacht S., Racamier P.C., (1958), « La théorie psychanalytique du délire », Revue Française de Psychanalyse, 4-5, p. 417-574.
Pontalis J.B., (1978), « Une idée incurable », Revue Française de Psychanalyse, 17, p. 5-12
Racamier P.C., (1976), L’interprétation psychanalytique des schizophrénies, E.M.C., 37-291-A-10
Rimbaud A. (1873), Une saison en enfer, Folio Classique, 1999
Weil S., (1947), La pesanteur et la grâce, Paris, Pocket, 1999.
Wolfson L., (1970), Le schizo et les langues, Gallimard, Coll. Connaissance de l’inconscient.