La Revue

Le berceau vide
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°178 - Page Auteur(s) : Jessica Shulz
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Livre concerné
Le berceau vide (réédition)
Deuil périnatal et travail du psychanalyste

Avec cette nouvelle édition d’un ouvrage qui était déjà une référence dans le milieu de la périnatalité, Marie-José Soubieux nous livre une pensée en constant enrichissement clinique et théo-rique. Ce livre, dans l’esprit de la pratique de Marie-José Soubieux, est à la fois un véritable support de travail pour les psychistes, un outil de réflexion remarquable pour les somaticiens et un soutien aux mères et aux pères endeuillés qui peuvent y retrouver, à la manière d’un groupe de paroles, une mise en mot de leurs vécus et l’idée de ne pas être si seuls dans cette expérience. L’auteure nous fait ici réfléchir, avec un parfait équilibre entre théorie et illustrations cliniques, sur les nombreux chapitres du deuil périnatal, qui apparaît de plus en plus, du fait de sa singularité, comme un paradigme question-nant de manière beaucoup plus large les processus psychiques de la grossesse et du deuil.

La question du statut du fœtus apparaît comme fondamentale dans la compréhension du deuil prénatal mais aussi dans l’éclai-rage des mécanismes psychiques de la grossesse. Le chapitre consacré à cette question nous paraît essentiel. Marie-José Soubieux cherche à comprendre au travers de l’histoire, de la science et de la sociologie les différentes formes que peut prendre ce bébé du dedans dans la tête des parents. Elle met en garde sur la subjectivité pour chaque couple, voire pour chaque membre du couple, de ce vécu. « Il est bien difficile de savoir ce qu’un fœtus représente pour cette mère-là, pour ce père-là », et de ce fait, les pratiques actuelles lors de la mort d’un fœtus sont à penser dans cette individualité. Marie-José Soubieux note qu’en psychothé-rapie, aider les femmes à objectaliser l’enfant, à passer du statut narcissique « j’étais en-ceinte, je ne le suis plus », au statut objectal « j’avais un enfant, il n’est plus », leur permet d’élaborer un deuil qui peut parfois, dans le cas inverse, rester bloqué ou prendre une tournure mélancoliforme.

La problématique du statut du fœtus rejoint celle du lien entre l’enfant imaginaire et l’enfant réel lorsqu’il s’agit de comprendre les relations entre deuil périnatal et grossesse suivante. L’auteure consacre une partie importante de son ouvrage à la question de la grossesse suivante et de l’enfant puîné, et pour cause puisqu’il s’agit d’un des enjeux principaux lors de la prise en charge du deuil périnatal. De nombreux auteurs ont tenté de décrire l’intrication du deuil et de la nouvelle grossesse. Plusieurs ont cherché à définir un temps nécessaire avant de pouvoir être de nouveau enceinte décrivant une inhibition du processus de deuil lorsque la nouvelle grossesse survient trop vite et le risque que l’enfant suivant soit un « enfant de remplacement ». Marie-José Soubieux nous livre ici une hypothèse des plus pertinente. Partant de sa clinique, elle observe que la grossesse peut au contraire favoriser la dynamique du processus de deuil, « elle apporte un espoir et lutte contre l’immobilisme psychique ». Elle fait l’hypothèse que l’enfant puîné se verra attribuer le statut d’un enfant de remplacement lorsque l’enfant imaginaire ne peut être dégagé de l’enfant mort, alors qu’il pourra être pleinement investi, comme sujet à part entière, si l’enfant imaginaire, plus souple « peut retrouver une certaine liberté d’évolution et de trans-formation dans le psychisme de la mère ». Les cas cliniques et le chapitre dédié au travail du psychanalyste nous permettent d’appréhender la façon d’aider les couples dans ce processus.

Marie-José Soubieux nous livre dans cette nouvelle édition un chapitre dans lequel la problématique de l’enfant suivant atteint son paroxysme : celui de décès in utero d’un fœtus lors d’une grossesse gémellaire. La question de l’enfant vivant n’est plus celle du suivant mais se pose en simultanée avec celle de la perte et du deuil. Aucun délai, aucun temps d’élaboration entre le décès d’un des bébés et le nécessaire investissement de l’autre. L’auteure relève avec force l’impensable, l’intenable de cette situation : porter et accoucher à la fois d’un bébé mort et d’un bébé vivant, « comment ne pas devenir fou ? ». Néanmoins, au fil du texte elle nous permet, comme le ferait le psychanalyste dans une équipe, de penser à ce que peuvent vivre ces mères et ces pères et de comprendre l’importance de « respecter leur rythme d’élaboration avec leurs défenses et leurs protections ».

L’édition de 2013 du livre Le berceau vide comporte d’autres ajouts par rapport à son édition précédente que nous aimerions évoquer maintenant. Une partie de l’ouvrage est consacrée aux parents qui souhaitent, malgré un pronostic vital pour le bébé, continuer la grossesse. Cet ajout vient signifier une pratique de soins palliatifs en salle de naissance de plus en plus fréquente mais toujours très éprouvante pour les équipes soignantes. Marie-José Soubieux permet, avec son humanité, d’appréhender l’importance que cette décision puisse être prise par les parents et accompagnée par l’équipe médicale.

L’apport le plus important à l’édition de 2008 est le chapitre sur le groupe de mères endeuillées. Ce groupe de paroles a démarré à l’Institut de Puériculture de Paris en même temps que la première sortie du Berceau vide. Après quelques années de co-animation de ce groupe, Marie-José Soubieux nous livre ici les fondements de cette pratique. Dans le cadre d’une recherche (en cours à Necker, sur la grossesse qui suit une IMG et l’enfant qui naît après. S. Misson-nier, M-J. Soubieux, B. Beauquier, D. de Wailly, M-E. Meriot, J. Shulz),  nous avons montré l’importance des vécus de honte dans le cas des interruptions de grossesse et confirmé l’intérêt des groupes de paroles de mères endeuillées qui permettent de vivre à plusieurs les vécus de caché et d’exclusion propres à la honte et de retrouver par le biais de la contenance des thérapeutes une groupalité psy-chique. Les groupes d’entraide de parents endeuillés ne sont pas nombreux mais existent bel et bien. La différence du groupe proposé à l’Institut de Puériculture de Paris c’est qu’il n’est pas animé par des bénévoles, pouvant être eux-mêmes des parents ayant vécu un deuil, mais par deux psychanalystes, ce qui donne à ce groupe une toute autre dimension. Bien que l’idée principale soit de permettre à la parole de circuler et aux mamans de partager leurs expériences, la présence contenante et les interventions des deux psychothérapeutes permettent selon nous que ce groupe soit bien plus qu’un groupe de soutien, il est le lieu d’une élaboration psychique. Il est un véritable espace psychothérapeutique : « être deux (thérapeutes) paraissait une nécessité pour maintenir une possibilité de liaison des affects ». La clarté avec laquelle l’auteure nous en dévoile le fonctionnement ne peut qu’encourager les professionnels de la périnatalité à mettre en place ce type de groupe.
Le berceau vide fait, selon le souhait de Marie-José Soubieux, considérer la mort périnatale comme un réel événement à réfléchir aux travers de ses différents aspects, pour mieux accompagner les parents dans « la vie… qui continue ».