La Revue

La psychanalyse en question : L'ombre et la lumière
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°103 - Page 22-23 Auteur(s) : Olivier Douville
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C'est la rentrée. Nous avons donc droit à un livre "noir" de plus ! Catherine Meyer, copieusement assistée de ses quatre mousquetaires Mikkel Borch-Jacobsen, Jean Cottraux, Didier Pleux et Jasques Van Rillaer, sont las de voir la psychanalyse bien se porter en France, en passe de gagner sa reconnaissance dans l'opinion, et ils se lancent dans une grande croisade. Après le camouflet que fut pour eux le retrait d'un rapport de l'INSERM du site du ministère de Santé (rapport dont la synthèse fut forcée en faveur des Thérapies Comportementales Cognitives - TCC), il s'agit tout bonnement pour nos cinq héros de relever le museau et de se draper dans les plis d'une grande et juste cause. Leur tâche herculéenne sera de voler au secours des Argentins et des Français, derniers peuples encore égarés par leur vénération du freudisme, alors que, prétendent les contributeurs, ailleurs Freud a fait son temps. Oui, pensent et clament ces nouveaux sauveurs de la santé mentale rectifiée par la vieille tendance comportementaliste, boutons Freud, Lacan, Dolto, et par-dessus le marché Deleuze, hors de l'hexagone et les Français seront de bien meilleure humeur, moins tristounets, plus "en forme" et moins enclins, les pauvrets, à se prendre la tête en s'aliénant aux sculpteurs de chimères. Voilà le point de départ, voilà l'enjeu, voilà toute l'ambition, voici, enfin, la chose éditée !

Contemplons et considérons ce que nous avons entre les mains : c'est un gras pavé où s'agglutinent des contributions éparses et fort inégales. Elles sont, de plus, fort contradictoires entre elles. Que d'écarts, en effet entre le rapport à Freud que cultive Mahony (plutôt enclin à reconnaître sa dette au maître viennois) et celui de Cottraux (figure exemplaire du dépité haineux et jaloux). De même, les propos de Pignarre sur la dépression n'ont pas cet aspect de cavalerie lourde anti-psychanalytique où s'ébroue et s'échoue un Déglon survolté jusqu'à l'indécence dans son épuisant "Comment les théories psychanalytiques ont bloqué le traitement efficace des toxicomanes et contribué à la mort de milliers d'individus" (sic, mais si, on publie ça !). Tout cela mis bout à bout donne l'impression d'un ramassis de vieilles acrimonies sans cohérence et totalement dénuées de la moindre perspective scientifique. Une seule constante : la qualité généralement consternante du style employé. La psychanalyse a eu, en France de prestigieux critiques dont Ricoeur, et plus décisivement Lévi-Strauss, Foucault, Guattari et Deleuze. Bien évidemment nul ne saurait attendre des signataires du pensum recensé ne serait-ce que l'amorce de l'ouverture intellectuelle et culturelle dont ces prestigieux auteurs d'antan firent presque constamment preuve. C'est que nous sommes passés du règne des critiques au régime des calomniateurs et des détracteurs. Il ne s'agit plus de ferrailler avec Freud ou avec Lacan, mais de les récuser.

Envisageons ensuite la généalogie fantasque que nos scientistes façonnent entre neurosciences et comportementalisme. Si la psychanalyse est issue de la neurologie et des débats internes à cette discipline naissante, si ensuite elle a su nouer des dialogues avec d'autres sciences dont l'anthropologie et le droit, le comportementalisme n'a pas un lien aussi net avec le domaine scientifique, les thérapies comportementalistes qui sont des rééducations, sont plutôt, depuis Watson, un sous- produit de la lecture psychologique des thèses psychanalytiques du moi fort et elles ne s'opposent aux pratiques psychanalytiques avec virulence que très récemment et pour des raisons de marché bien davantage que d'épistémologie. Au reste, et c'est mon troisième argument, il n'est aucun chercheur sérieux en neurosciences qui affirmerait que l'on est en droit de déduire d'un montage neuronal un montage comportemental. Le référent neuronal est une pure chimère, gonflée comme un artifice pour des raisons de racolage commercial, le plus souvent. Les psychanalystes anglo-saxons le savent bien et seraient tout de même fort surpris de constater que l'on considère les U.S.A, comme un pays "rincé" de la référence freudienne. Cela est faux, consultons donc les programmes des universités de psychologie d'Amérique du Nord pour nous faire une meilleure idée des forces en présence. On le voit, la prétention à la science participe dans ce livre du bluff le plus grossier. Mais est-ce seulement au nom de la science que nos auteurs ont voulu nous faire ingurgiter ce pavé indigeste ? Il est à craindre qu'une forte dose de jouissance irrationnelle ait guidé la plume des plus acharnés d'entre eux. Livre Noir. Apparaît sinon le fond du fantasme, du moins le nez du fantasque. Réduire l'ombre par la lumière. Eh bien oui, cette fade prétention est par trop actuelle tant le social ne donne pas les moyens de faire avec sa part d'ombre. S'intituler Livre noir pour dénoncer c'est déjà se prendre pour la lumière. Nous avons pu démontrer que cette lumière clignote. Il reste à indiquer aussi qu'elle vacille dans l'obscurantisme le plus fade, le plus niais. La psychanalyse a su faire place à la part d'ombre de l'humain, aux créations hybrides du jour et de la nuit, aux rêves. La psychanalyse a su donner à chacun le goût bien tempéré de l'ombre. Dans ce vilain bouquin, les chantres du plein jour s'allient aux mystagogues des banlieues, et l'ethnopsychiatrie, finissant pleinement de trahir Devereux, et plus usine à gourou que jamais, prête son bras, si peu vaillant pourtant, aux diverses tentatives de rééducation comportementalistes. Et c'est sans doute pour une raison que Devereux lui-même avait entrevue : face aux signes, symptômes et conduites que présentait le sujet, Devereux précisait souvent combien, entre le déterminisme sociologique et la causalité psychique, il y a un hiatus. Ce hiatus, Devereux savait l'entendre. Ses modernes disciples auto-proclamés le résorbent dans des prescriptions comportementales d'allure exotique. Au final cette tendance rectificatrice de l'ethnopsychiatrie qui va dans la sens d'un soin ethnique file le même coton que la tendance rééducative des TCC. Colmater une solution de continuité entre la chaîne neuronale et la chaîne comportementale, colmater une autre solution de continuité entre la chaîne sociologique et la chaîne psychologique par une prescription de comportements supposés adaptés, tout cela participe de la même vision réductrice du symptôme. Tout cela se confond dans la même idéologie qui exige que la causalité intérieure ne puisse jamais influer sur le social. Et si il y a du totalitarisme dans un tel projet que souligne une telle alliance entre TCC et ethnopsychiatrie, ce n'est point parce que la science viendrait ici nous faire du mal, mais plus parce que le scientisme sert ici de bastion pour traiter de la même manière, pour tous, le rapport au social.

Se dévoile alors l'autre face du projet, qui est bel et bien politique. C'est celui de rafler la mise dans les établissements de soin et d'enseignement. La lutte sera rude. Nous la mènerons. A l'obscurantisme des rectificateurs nous choisirons le clair-obscur de la psychanalyse, et poursuivrons le dialogue avec les sciences humaines, les mathématiques, et la philosophie. Ainsi et la pratique féconde avec la psychiatrie humaniste, et la psychanalyse, comme doxa et comme pratique, en sortira renforcée.