La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°177 - Page 46 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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Dimanche 20 février 1875 - Lettre de Sigmund Freud à Eduard Silberstein : « Si j’ai mis longtemps à t’écrire, cela tient à mon état d’esprit de ces derniers temps, dont il m’aurait été impossible de te faire part sans susciter en toi des inquiétudes superflues. Je m’étais surmené, bien que je n’aie pas beaucoup travaillé, mais j’ai travaillé dans trop de directions et d’une manière inadéquate, ne dormant que quatre heures par nuit, vivant certains jours avec autant d’impatience que si ce monde devait disparaître dans les quinze jours et que de l’autre côté une chaire de professeur m’attendait. J’étais aussi devenu on ne peut plus nerveux, mou, ennuyeux ; j’avais l’impression que mes membres étaient collés les uns aux autres avec de la gomme, puis se dissociaient ; j’éprouvais tout ce que la "gueule de bois" (mal qu’on rencontre également par ici) comporte de douloureux et de honteux. Durant quelques jours, je n’ai plus fréquenté ni cours ni laboratoires, j’errais par les rues de Vienne et me livrais à des études ethnologiques. Peut-être croiras-tu plus facilement à mon état qu’à ce qui l’a motivé. La faute, en réalité, n’en incombe à aucun principe mais, entre autres choses, à une certaine absence de principes ; les anciens ne servent plus à rien, les nouveaux ne sont pas encore trouvés; c’est précisément un temps de transition. »

Vendredi 7 février 1930 - Lettre de Sigmund Freud au pasteur Oskar Pfister : « Je peux me représenter qu’il y a des millions d’années, à l’époque du Trias, tous les grands -odontes et -thériens aient été très fiers du développement de l’espèce des sauriens, et Dieu sait à quel grandiose avenir ils s’attendaient ! Et puis ils se sont éteints, sauf le malheureux crocodile. Vous allez objecter : "Mais ces sauriens n’ont certainement pas songé à cela, ils ne pensaient qu’à manger. En revanche, l’homme a l’esprit qui lui confère le droit de penser et de croire à son avenir". Certes, l’esprit est quelque chose de très particulier, on est si peu renseigné sur lui et ses rapports avec la nature. J’ai beaucoup de respect pour l’esprit, mais la nature en a-t-elle aussi ? Il n’est en somme qu’un morceau d’elle, et le reste a l’air de pouvoir fort bien s’en tirer sans ce morceau. Se laissera-t-elle vraiment impressionner dans une large mesure par des égards pour l’esprit ? Qu’il est à envier, celui qui, sur ce point, est plus sûrement renseigné que moi ! »

Lundi 19 février 1934 - Lettre de Groddeck à Gisella Ferenczi : « Toutes ces dernières années, je n’ai pu penser à la vie de Sándor que le cœur lourd. Il a été victime de son esprit de chercheur, un destin que seule l’insuffisance de ma soif de savoir m’a épargné. Il me faut d’abord parler de moi-même. Bien avant que je ne passe à la psychanalyse, un principe de base de ma pensée médicale était la conviction que dans l’individu humain, en dehors de la psyché dont s’occupe la science, existent des milliers et des millions de vies psychiques plus ou moins indépendantes, qui se groupent tantôt comme ci, tantôt comme ça, travaillent ensemble ou les unes contre les autres, qui à certains moments peuvent aussi être tout à fait indépendantes. Dans l’étroite amitié avec Sándor, j’ai remarqué relativement tôt qu’il portait sur ces choses un jugement semblable. Mais je vis ensuite avec effroi qu’il s’était mis a étudier scientifiquement le Monde Homme (Welt Mensch) et même, tant que faire se peut, à le représenter, pour que d’autres aussi puissent prendre part à ce spectacle, on peut bien dire grandiose. Cette quête est devenue chez lui trop puissante. Devant moi il a utilisé l’expression : j’atomise l’âme. Mais une telle atomisation ne peut se terminer, si elle est sérieusement tentée, que par une dissolution de soi-même, car l’autre humain est, et reste, pour nous un mystère ; nous ne pouvons atomiser que notre propre âme, et cela nous détruit. Sous quelle forme Sándor, dont j’ai toujours admiré le génie et la vaillance, a finalement été déchargé des peines d’un combat surhumain, est tout à fait accessoire. Ici et là, j’ai tenté d’attirer son attention sur le danger du chemin qu’il avait pris ; mais pas plus qu’on ne peut arrêter un torrent impétueux du creux de la main, on ne pouvait venir en aide à Sándor. »