La Revue

La psychanalyse en question : La dimension criminelle de la psychanalyse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°103 - Page 21-22 Auteur(s) : Nicole Delattre
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A l'évidence, le Livre noir de la psychanalyse est à l'usage d'un vaste public, ce qui est la fonction d'un livre noir : sur le communisme, le colonialisme, les affaires françaises en Centre Afrique, l'affaire du sang contaminé par le virus HLA, etc. Un livre noir sur Saddam Hussein accompagne à une semaine d'intervalle celui qui est consacré à la psychanalyse. Ce type d'ouvrages (en principe) consiste en dossiers rapportant des événements scrupuleusement établis à partir d'archives officielles dissimulées par l'autorité politique d'un Etat. Mais ici, l'Etat visé est une communauté de praticiens, une profession, voire une "idéologie", terme un peu excessif pour rendre compte d'un soi-disant monopole qu'auraient construit "les psychanalystes" pendant les années 1945-1970, une sorte d'empire. Le concept de livre noir se trouve donc étendu à une pratique thérapeutique plus ou moins liée à un corpus de théories, une "discipline" que son fondateur voulait scientifique et qui s'est énormément diversifiée en 110 ans. Par ailleurs, dans les livres noirs classiques, les responsables des horreurs sont clairement identifiés par leur noms, leurs fonctions et leurs actes dans l'organisation d'un crime collectif. Dans le cas présent, on ne trouve que les noms de Freud père et fille, Jung, Adler, Jones, Ferenczi, Rank, Klein, Abraham, Dolto, Bettelheim, Lacan. Pour une raison qui échappe, on ne trouve le nom d'aucun psychanalyste américain autre que B. Bettelheim et G. Fromm-Reichman ; ne figure pas davantage le nom de psychanalystes argentins, le pays le plus "enfreudisé" après la France, paraît-il.

Mais le plus étonnant de ce livre résolument tourné vers un avenir sans Freud, est l'absence de la bibliographie du moindre psychanalyste encore vivant sur l'un quelconque des continents touchés par le mal ; ce qui est une façon de montrer sans avoir à l'établir que la psychanalyse est morte, "n'a plus aucun succès", "n'est citée dans aucun livre ni publication sérieuse", et qu'il n'existe plus aucun citoyen responsable dans le monde civilisé pour la pratiquer professionnellement ou l'utiliser en tant que soin. Outre Freud, grand responsable de l'épidémie, le psychanalyste cité le plus grand nombre de fois est Jacques Lacan (19 mentions dans l'index). Ces choix ne sont pas sans significations, y compris géo- politiques : le dossier est bel et bien instruit au nom de la raison nord-américaine enfin réveillée de ses rêves contre une exception franco-argentine.

Bien avant Sokal et Bricmont, le physicien Henri Broch avait déjà épinglé la stratégie de base de l'imposture scientifique : faire parler des scientifiques agrées et réputés compétents dans leur domaine de recherches, dans un domaine qui n'est pas le leur. La notoriété du nom, des titres, des travaux, des publications joue comme argument indiscutable en faveur de la scientificité, ou de la non-scientificité, de n'importe quoi. C'est exactement ce qui se passe en ratissant très large dans le Livre noir de la psychanalyse. Une philosophe gagnée aux sciences cognitives, Joëlle Proust, intervient au nom de la neurobiologie contemporaine ; un sexologue, Jean-Pierre Sutter, réfute la théorie freudienne d'une sexualité infantile précoce ; un philosophe intéressé par la psychanalyse, M. Borch-Jacobsen, se fait enquêteur policier sur la moralité de Freud ; et surtout, l'essayiste Peter J. Swales, "connu pour ses écrits et ses conférences à New York sur la vie et l'oeuvre de Sigmund Freud, de Marilyn Monroe, de Samuel Burroughs et de Shirley Mason", fait figure "d'autorité reconnue dans le domaine de l'histoire de la psychanalyse".

L'imposture la plus criante de ce livre est qu'il n'y s'agit à aucun moment de la psychanalyse en 2005, mais entre 1896 et 1960. La deuxième imposture quasiment mensongère, est que dans cette période d'une soixantaine d'années, la psychanalyse n'aurait connu aucun changement, ni dans cette période, ni après. Or dans la tradition de critique de la psychanalyse, il se passe un phénomène curieux : pendant longtemps on a dénoncé la pluralité des écoles psychanalytiques et leurs querelles de clochers, de personnes, de pouvoir, leurs discussions incompréhensibles pour qui ne faisait pas partie de la profession, la sophistication souvent verbeuse de leurs terminologies et de leur langage d'exposition, et d'une manière plus générale, le splendide isolement où se tenaient les psychanalystes par rapport aux évolutions en tous genres du monde moderne, en particulier, au développement des sciences après la Deuxième Guerre mondiale. Il y a dans ces "vraies" données de l'histoire de la psychanalyse au XXème siècle, les éléments d'une critique absolument légitime. Dans le Livre noir, il n'est question ni d'écoles psychanalytiques, ni de querelles de clochers et de rivalités personnelles, ni de langage sophistiqué avec des variantes tribales et de discussions à n'en plus finir sur des questions dont l'intérêt échappe au plus grand nombre. La psychanalyse c'est-à-dire le freudisme se résume en 2005 à quelques "données bien connues : lapsus révélateurs, sexe partout". On se croirait revenus au temps où Karl Kraus vitupérait contre le succès de "la psychanalyse" dans les cafés et salons viennois ; le grand polémiste avait au moins l'honnêteté de ne pas mêler Freud, ni sa pratique thérapeutique ni aucune de ses théories, dans ce combat social contre les modes.

Il est impossible de discuter les affirmations du Livre Noir et même d'y répondre : car si les biographies de Freud et les histoires dites "officielles" de la psychanalyse au cours du siècle, sont écartées a priori comme mensongères et produites par un intention délibérée de désinformation, il est certain qu'on se heurte ici à un obstacle majeur et incontournable. Toutes proportions gardées, l'obstacle est de la même nature que celui qu'opposent les révisionnistes de l'extême-droite mondiale à la "question" des camps d'extermination nazie : si même les photos et les films réalisés par les armées de libération en 1945 sont truqués et commandités de l'extérieur par la conspiration juive modiale, on voit mal ce que pourrait rétorquer le naïf qui croit au moins aux films s'il ne croit ni aux témoignages des survivants ni aux archives nazies saisies après l'effondrement du Reich. Sans vouloir suggérer le moins du monde que les 80 collaborateurs du Livre Noir sont inspirés par une pensée d'extrême droite raciste et antisémite du type du Club de l'Horloge, sa méthodologie et parfois son style d'écriture relèvent exactement des mêmes démarches. Je n'en donnerai pour preuve que la révélation de la "vraie raison" pour laquelle les psychanalystes allemands, autrichiens, hongrois qui constituaient plus ou moins l'entourage de Freud dans les années 1930, "ont été chassés de leurs pays" avant d'envahir l'Amérique du Nord et du Sud puis la France : nous saurons maintenant que c'est pour leurs activités criminelles et leur enrichissement personnel sur le dos des malheureux malades mentaux. Chacun peut en effet "se faire une opinion", comme y invite généreusement le maître d'oeuvre du Livre Noir, Catherine Meyer, qui déclare dans la préface en assumer à elle seule la responsabilité.