La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°176 - Page 46 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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Jeudi 6 décembre 1906 - Lettre de Freud à Jung : « Je me suis réjoui de votre dernière lettre sans restriction ni hypothèse auxiliaire. Je pensais bien que vous laissiez vos véritables opinions se modifier en vue d’un effet pédagogique, et je suis très content d’en faire la connaissance libre d’une telle déformation. J’ai affaire, comme vous le savez bien, à tous les démons qu’on peut lâcher contre le "novateur" ; l’un d’eux, non le plus docile, est la contrainte d’apparaître à mes propres partisans comme un morose ou un fanatique, incorrigible et voulant perpétuellement avoir raison, ce que je ne suis vraiment pas du tout. Il est compréhensible que, laissé si longtemps seul avec mes opinions, j’ai été amené à accroître ma confiance en mes propres décisions, une occupation de quinze années, toujours approfondie et parvenue depuis des années déjà à une exclusivité monotone, me donne en outre une sorte de résistance contre les invitations à accepter des choses divergentes. (Je fais actuellement dix heures de psychothérapie par jour). Mais je suis constamment resté convaincu de ma faillibilité, et j’ai retourné la matière un nombre indéterminé de fois, pour ne pas me figer dans une opinion. »

Jeudi 15 décembre 1924 - Lettre circulaire de Sándor Ferenczi au Comité secret : « Je n’ai pas besoin d’informer de ma position. Monsieur le Professeur et Eitingon, qui ont été témoins de mon explication personnelle et scientifique avec Rank. Pour le moment, il suffira de faire savoir aux autres membres du Comité que je condamne le comportement personnel de Rank de la manière la plus sévère, que je le lui ai dit en face, devant le Professeur, Eitingon et Mlle Anna Freud. En ce qui concerne le "Traumatisme de la naissance", j'indique l’unilatéralité de sa tentative d’explication, la présentation insuffisante des rapports avec le savoir psychanalytique actuel. Le fantasme de naissance inconscient, comme déjà précédemment le fantasme du corps maternel, mérite notre attention ; son explication uniquement à partir du traumatisme de la naissance est certainement très prématurée. Je rejette totalement le mode de technique rankienne dont je n’ai eu connaissance que par les comptes-rendus de Mlle Anna Freud et de Brill. Il n’en est pas question dans notre livre commun ; il ne m’en a jamais rien communiqué personnellement. À l’occasion de la parution d’un travail personnel sur des questions techniques, je préciserai ma position à leur sujet. J’en arrive de plus en plus à la conviction que le fantasme de la naissance joue essentiellement un rôle comme régression devant le conflit œdipien. »

Vendredi 26 janvier 1981 - Lettre signée de Lacan : « Voilà un mois que j’ai coupé avec tout - ma pratique exceptée. J’ai un peu envie d’agiter ce que je ressens. Soit une sorte de honte, celle d’un patatras : alors on en vit un, qu’il avait vraiment privilégié vingt ans et plus, se lever et lancer une poignée de sciure dans les yeux du vieux bonhomme qui... etc. L’expérience a son prix, car ça ne s’imagine pas à l’avance. Cette obscénité a eu raison de la Cause. Il serait bien qu’un rideau fut tiré là-dessus. Ceci est l’École de mes élèves, ceux qui m’aiment encore. J’en ouvre aussitôt les portes. Je dis : aux Mille. Cela vaut d’être risqué. C’est la seule sortie possible et décente. Un Forum (de l’École) sera par moi convoqué, où tout sera à débattre - ce, sans moi. J’en apprécierai le produit. Pour avoir éprouvé ce qu’il me reste de ressources physiques, je m’en remets pour sa préparation à Claude Conté, Lucien Israël, Robert Lefort, Paul Lemoine, Pierre Martin, Jacques-Alain Miller, Safouan, Colette Soler, que j’appelle à mes côtés comme conseils. »