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Doit-on tout dire aux parents ? Le bilan psychologique au service de la guidance parentale
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°176 - Page 22-35 Auteur(s) : Caroline Goldman
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Résumé
Nous constatons dans notre pratique clinique combien les parents sont demandeurs d’explications concernant la souffrance de leur enfant, mais aussi, surtout, de clefs pouvant les aider à amener eux-mêmes leur enfant vers la levée de ses symptômes. Or, l’accès à l’information et aux conseils de guidance parentale semble souvent refusé aux parents. Le bilan psychologique, si l’on sait en exploiter toutes les richesses, peut constituer cet outil informatif et didactique pour les parents. Pour cela, un certain nombre de facteurs doivent être mis en place par le psychologue : un interlocuteur unique pour tout le bilan, un entretien préliminaire suffisamment long avec les deux parents et l’enfant, plusieurs heures de travail à la rédaction du compte-rendu, une démonstration de pensée illustrée par des citations projectives de l’enfant, un abord transparent des figures parentales telles qu’elles apparaissent dans les protocoles, des hypothèses étiologiques à la lueur des apports de réalité offerts par l’entretien préliminaire, puis des conseils parfois très pragmatiques de guidance parentale découlant de ces données.
Mots-clefs en français : Clinique – enfance – bilan psychologique – tests projectifs – restitution - guidance parentale
Résumé en anglais
We notice in our clinical practice how much the parents are applicants of explanations concerning the suffering of their child, but also, especially, keys being able to help them to bring themselves their child towards the levying of its symptoms. Yet, the access to the information and to the advice of parental guidance seems often refused to the parents. The psychological assessment sheet, if we know how to exploit all the wealth, can constitute this informative and didactic tool for the parents. For that purpose, a number of factors must be set up by the psychologist : a single contact person for all the balance sheet, a preliminary interview enough long with both parents and child, several working hours in the writing of the report, a demonstration of thought illustrated by projective quotations of the child, transparent access of the parental faces such as they appear in protocols, hypotheses étiologiques in the light of the contributions of reality offered by the preliminary interview, then the sometimes very pragmatic advice of parental guidance ensuing from these data.
Mots-clefs en anglais : Clinical psychology - childhood - psychological assessment - projective tests - return - parental guidance


Rappel : la mission du psychologue pour enfants

Le travail du psychologue pour enfants est de comprendre quel conflit psychique se cache derrière le symptôme pour lequel il consulte (conflits et symptômes pouvant bien entendu se conjuguer au pluriel). La suite varie largement d’un professionnel à l’autre. Certains gardent la compréhension de ces fils invisibles pour eux-mêmes et choisissent de soigner le sujet dans un cadre thérapeutique individuel, par la seule force du transfert. D’autres -nous en faisons partie- estiment que cette mise en lumière de la nature du conflit, doit être, si cela est possible, exposée à l’enfant et à ses parents. Par exemple : « tu es agité parce que tu es triste, et que bouger est une façon pour toi de ne pas te laisser aller à ta peine », ou « tu voles l’argent de ta maman parce qu’elle te manque et qu’en prenant ses affaires, tu as le sentiment de ne pas la quitter tout à fait », ou encore « tu fais beaucoup de bêtises parce que papa n’a pas su suffisamment t’interdire d’en faire lorsque tu étais petit », etc.
L’idéal étant d’aller au-delà de ce partage, en présumant, devant l’enfant et ses parents, des raisons qui, à la lueur de leur propre histoire affective, les a empêchés d’honorer l’étape de construction de leur enfant ayant généré le conflit psychique. Par exemple : « tu es triste parce que lorsque tu étais petit, tu as senti ta maman triste, elle était préoccupée par sa  séparation avec ton papa », ou « ta maman n’imaginait pas qu’elle pouvait te manquer, parce qu’elle n’a pas été habituée à partager beaucoup de câlins et de tendresse avec ses propres parents, qui lui en donnaient peu », ou encore « papa n’a pas osé te punir lorsque tu faisais des bêtises parce que son papa à lui était trop brutal et parfois injuste dans sa façon de le punir : il n’a pas voulu reproduire ça avec toi, il avait du mal à imaginer qu’on pouvait punir sans être injuste », etc.

L’exposition, en toute transparence, devant l’enfant et ses parents, de la nature du conflit psychique de l’enfant et de son origine présumée dans l’histoire  affective parentale, a de nombreux effets positifs.
- Elle ôte à l’enfant le sentiment d’être responsable de ses symptômes (par exemple : « je suis hyperactif », ou « je suis un voleur », ou encore « je suis un enfant insupportable » devient : « j’ai développé ces symptômes malgré moi, parce que les peines et l’attitude éducative de mes parents m’y ont amené sans que je m’en rende compte »).
- Les parents n’en veulent plus à leur enfant de porter ces symptômes, qui cessent non seulement de les désunir, mais prennent une dimension d’héritage affectif favorisant au contraire le partage d’émouvantes blessures transgénérationnelles.

- Les prescriptions de guidance parentale seront parfaitement claires pour tous, et n’en seront que mieux appliquées (par exemple : « maman doit trouver des étayages externes pour aller mieux, et l’enfant doit voir davantage son papa », ou « maman doit être plus présente et démonstrative », ou encore « papa devra dorénavant être beaucoup plus ferme face aux
transgressions infantiles », etc.). Mais pour à la fois être bien certain de comprendre la nature du conflit psychique qui se cache derrière le symptôme de l’enfant, et pouvoir en présumer une origine dans l’histoire familiale, un certain nombre d’aménagements s’imposent ; ils constituent le « cadre » du bilan psychologique.

Or, aujourd’hui, les étapes propices au respect de ces  étapes apparaissent souvent entravées, pour des raisons diverses. Cet article a pour objectif de mettre en relief un format de passation favorable à des conclusions véritablement utiles et fructueuses pour l’enfant et sa famille.

La réalité de terrain : critiques et propositions

A- À propos du cadre du bilan
1- Réunifier une pratique institutionnelle morcelée
Dans les institutions (CMP, consultations hospitalières…), un premier « psy » (médecin psychiatre, psychologue), dit « consultant », accueille l’enfant et sa famille, puis peut prescrire un bilan psychologique auprès d’un collègue psychologue. Ce dernier n’a donc jamais rencontré ni l’enfant, ni ses parents, lorsqu’il réalise les tests avec l’enfant (et parfois, avec l’intervention d’un stagiaire psychologue). Il a généralement, au mieux, reçu quelques informations relatives à l’objet du bilan lors d’une réunion de synthèse. Dans ces conditions où les scissions sont multiples, aucun pacte thérapeutique de confiance n’a eu le loisir de se nouer entre l’enfant, la famille et le psychologue. Ce mode d’intervention apparaît par conséquent tout entièrement voué à encourager sa désimplication (déplaisir lors de la passation, protocoles inhibés, rétention). Le projectiviste n’est alors qu’un « faiseur » dont la pensée n’aura qu’une faible portée, le maillon d’une chaîne dans laquelle se perdra toute l’unité psychique de l’enfant, entre sa réalité familiale, son histoire, le point de vue de ses enseignants, et son monde interne (appréhendé par les tests). Or, la psychologie clinique ne nous enseigne-t-elle pas le sens d’une prise en charge éclairée et globale du psychisme ?

Les entretiens préliminaire et de restitution devraient à notre sens être menés par le psychologue qui fera passer les tests. La psychologie clinique a pour principe de mettre constamment en lien tous les indices palpables du fonctionnement du sujet, elle appréhende le psychisme comme pris dans un faisceau de liens constituant un ensemble logique et cohérent. Or, pour s’emparer de cette cohérence, il est préférable d’être seul réceptacle des aspects de la vie réelle (entretien préliminaire) et intra-psychiques (outils du bilan) de l’enfant.

Rappelons également ici que l’efficacité d’une prise en charge est toujours tributaire de la qualité du transfert, donc de la personnalité et de l’accueil offerts par le psychologue à la famille (implication, bienveillance, professionnalisme, confort, temps, sollicitation du père, pacte de confiance avec l’enfant, etc…). Ces indices de l’implication du clinicien lui permettront ensuite d’affilier les parents à ce qu’il aura compris du conflit psychique de l’enfant, en toute sincérité, pour finalement donner tout son sens et sa portée au bilan. Le psychologue doit se sentir investi d’une mission curative, il doit « mouiller sa chemise », aborder avec honnêteté son contretransfert, même très difficile, avec l’enfant, ou des aspects problématiques de son monde interne, car ils entreront en écho avec ce que l’enfant offre à voir dans sa vie sociale, signifie de sa souffrance. Cette transparence demande parfois du courage ; et ce courage ne sera possible qu’avec l’aide du transfert.

2- Impliquer les deux parents
Ne recevoir qu’un parent autour du bilan d’un enfant prive le clinicien d’importantes données de sa réalité (relation passée et manifeste de l’enfant avec cet autre parent, discours et projections de ce dernier sur l’enfant, etc.). Il est nécessaire de toujours prévenir les mamans au moment de la prise de rendez-vous par téléphone, que ne pas rencontrer le père de leur enfant lors de l’entretien préliminaire, équivaut à ne rencontrer que « la moitié de leur enfant ». Nous savons, de surcroît, l’importance, pour ce dernier, de voir ses deux parents adhérer à sa prise en charge, pour qu’à son tour lui-même l’investisse en toute confiance et avec générosité.

Sur le plan pratique, ce paramètre peut nécessiter quelques aménagements comme travailler le samedi, certains soirs, proposer des attestations de présence pour les employeurs, ou prévoir un rendez-vous téléphonique programmé avec le papa au cours de l’entretien préliminaire afin que l’enfant constate son implication dans le bilan.

3- Réaliser un entretien préliminaire complet
Cet entretien avec l’enfant, son père et sa mère, est réalisable en 1h30, et peut se découper en quatre étapes :
- Les soucis : lorsque l’enfant s’installe, il est important qu’il puisse donner sens à sa rencontre avec le psychologue. Il convient donc de se présenter : « Bonjour (prénom de l’enfant), sais-tu qui je suis ? (…) Je m’appelle (prénom, nom), je suis psychologue pour enfants (adolescents). Sais-tu ce qu'est un psychologue pour enfants? (…) je vais t'expliquer / compléter : c'est un métier que l'on choisit parce qu'on aime beaucoup les enfants et qu'on a envie de les aider à résoudre leurs soucis. Mais je ne m'occupe pas de tous les soucis. Ceux dont je m'occupe sont ceux qui concernent les difficultés à dormir, à manger, à bien travailler à l’école, à s’entendre bien avec ses copains, avec ses parents ou avec ses frères et soeurs. Est-ce que tu as l’impression d'avoir un ou plusieurs souci(s) que je pourrais t'aider à résoudre ? ». Cette première interaction, vouée à brasser tous les champs d’expression symptomatique des troubles psychiques infantiles (troubles de la vie instinctuelle, des relations et de la pensée) est importante, car elle pose directement le cadre de notre rencontre à l’enfant et ses parents (ce qui évitera d’éventuelles digressions inopportunes par la suite), et permet de nouer avec l’enfant un pacte de confiance (car il aura été le premier à qui nous aurons donné la parole).

Les soucis (symptômes) de l’enfant sont ensuite rigoureusement pris en note (avec datation de leur émergence, éléments déclencheurs, contextes d’apparition, illustrations précises, etc.) puis complétés, avec l’accord de l’enfant, par ses parents (« tu veux bien que je donne la parole à papa et maman pour qu’eux me disent ce qu’ils pensent de tes soucis ?»). Il est, pendant ce temps, proposé à l’enfant de réaliser un dessin (« celui que tu veux »).
- La « préhistoire » de l’enfant : il est ensuite demandé aux parents de raconter les circonstances de leur rencontre, les faits qui ont jalonné leur histoire relationnelle, leur projet de parentalité, la façon dont s’est déroulée la grossesse, puis l’accouchement, les pensées de chacun des parents sur le berceau de ce bébé à la maternité, le congé maternité, le développement précoce du bébé (appétit, digestion, sommeil, sourires, pleurs, « tempérament »), le mode de garde jusqu’à trois ans, l’intégration à la maternelle, les éventuels soucis. La « pré-histoire » devant rejoindre l’histoire actuelle, évoquée dans un premier temps par la question des symptômes (soucis). Si l’un des membres de la famille est d’origine étrangère, il convient d’évoquer le pays, les raisons et les circonstances de l’exil (de l’aïeul ou de lui-même), ainsi que les affects associés.
- Les relations familiales élargies : l’enfant voit-il ses grands-parents ? Ses oncles et tantes ? Ses cousins/cousines ? Cette exploration a pour objet de mettre en relief d’éventuels conflits familiaux, voire des ruptures transgénérationnelles touchant les parents, donc l’enfant par effet rebond. Il est toujours souhaitable, face à l’énoncé de possibles sources traumatiques de cet ordre, de mettre en mots des représentations rassurantes pour l’enfant, chez qui les non-dits peuvent être supports de fantasmes très anxiogènes (par exemple : « si maman a décidé de ne plus voir tes grands-parents, c’est parce qu’ils ont été très méchants et injustes avec elle lorsqu’elle était petite. Elle aurait préféré qu’ils soient gentils et pouvoir les aimer, c’est comme ça, elle est malheureusement obligée de les tenir à distance pour se protéger. Mais il n’y a aucun risque que cela vous arrive, à vous ; tu aimes tes parents, ils t’aiment aussi très fort, et vous serez toujours en lien, pour toute la vie », ou « papa a perdu sa petite soeur lorsqu’il était adolescent, ça lui a fait une peine immense, il s’est senti impuissant à la sauver de son accident, et c’est peut-être en partie pour cela qu’il te protège autant, toi. C’est comme s’il mélangeait un peu dans son coeur ces deux scènes, ces deux époques, ces deux enfants qu’il a aimés », etc.).
- La description d’une journée type, en semaine, de la vie de l’enfant, du lever au coucher.
Cette question permet par exemple la mise en relief d’éventuelles carences liées au retour très tardif des parents le soir, de ruptures successives dans le mode de garde, de changements de rythmes anxiogènes, de rituels de coucher maternels inappropriés car trop excitants pour un adolescent, d’emploi du temps trop lourd en activités extra-scolaires pour un petit, de parents ne partageant jamais un seul repas avec leur enfant pour fuir l’occasion de rencontre éducative qu’il constitue, de tyrannie infantile jamais limitée du lever au coucher, etc.

Le clinicien est averti, par sa formation et son expérience, des potentiels facteurs traumatiques susceptibles de faire jaillir des préoccupations affectives. Il doit les mettre de côté (personnellement nous les inscrivons en rouge sur nos notes lors de l’entretien préliminaire) et octroyer une place toute aussi importante aux observations cliniques visibles au cours de cette rencontre (dynamique familiale, attitude de l’enfant, interactions entre père, mère et enfant, sentiments contre-transférentiels).

B- Les enjeux puissants d’un véritable compte-rendu de restitution

L’article 12 du chapitre 2 du code de déontologique des psychologues indique que « Le psychologue est seul responsable de ses conclusions. Il fait état des méthodes et outils sur lesquels il les fonde, et il les présente de façon adaptée à ses différents interlocuteurs (…). Les intéressés ont le droit d'obtenir un compte-rendu compréhensible des évaluations les concernant, quels qu'en soient les destinataires ».

1- Critiques
a- La frilosité des comptes-rendus

Dans la réalité, les comptes-rendus écrits sont très rares. Et lorsqu’ils existent, tombent trop souvent dans les écueils suivants :
- Le premier, plus fréquemment rencontré dans un cadre libéral, consiste à ne proposer qu’un test de QI (généralement une échelle de Weschler) sans épreuve complémentaire de personnalité (alors que nous savons aujourd’hui combien derrière des chiffres similaires peuvent se cacher de multiples profils d’enfants, de souffrances et de besoins différents), sans part offerte à la clinique de la passation (pourtant susceptible de nous informer sur la nature des mouvements affectifs venant infiltrer la pensée), et souvent agrémentés de notices explicatives pré-écrites concernant les coulisses des tests ;
remplissage superflu voué à faire écran à la pauvreté du contenu personnalisé.
Et même lorsque des épreuves projectives ont été proposées, il arrive que le compte-rendu soit particulièrement opaque :
- parce que ponctué de platitudes descriptives n’apportant pas de nouvelle information au sujet : la famille repart avec des informations dont elle disposait déjà empiriquement et dont elle ne sait pas davantage que faire (« mon enfant manque de confiance en lui », « il a des difficultés de concentration », « il a un souci avec l’autorité », etc.). Ces descriptions superficielles et lapidaires aboutissant généralement à la prescription d’autres investigations complémentaires et/ou d’une thérapie à la justification tout aussi trouble.
- parce que déstructuré : sans plan, sans mise en lien entre les différents paramètres qui le composent (par exemple entre les modalités relationnelles et la problématique psychopathologique), sans construction interprétative et sans citation susceptible de l’étayer,
sans mise en ordre des différents éléments dans une perspective développementale qui permettrait pourtant de nourrir des hypothèses étiologiques, sans allusion à la réalité de l’enfant ou à ses symptômes… L’enfant apparaît ainsi sous le spectre d’observations très abstraites et coupées de tout ce qui le compose par ailleurs.
- Et dans tous les cas, nous regrettons de ne jamais voir émerger, sur un compte-rendu de bilan psychologique, d’allusion aux figures parentales. Il n’est jamais donné au patient l’occasion d'y voir plus clair avec la source du trauma, c’est-à-dire avec ce qu'il a reçu (ou ce dont il a manqué) de la part de son environnement éducatif. C’est ainsi comme si un interdit de penser entourait cette exploration pourtant aussi éclairante que légitime, offerte par ce matériel.

b- Le manque de formation des psychologues

La restitution du bilan psychologique est une notion plébiscitée par toutes les formations académiques et ouvrages consacrés à ce savoir-faire exclusif du psychologue (cf bibliographie), mais son approche y reste d’après nous à la fois très théorique et assez frileuse. Les psychologues arrivent donc sur le terrain en étant insuffisamment formés à cette dimension.

c- L’interdit d’exposer les projections de l’enfant

Les projectivistes s’interdisent de citer, dans le compte-rendu de restitution, certaines projections de l’enfant, au nom du respect du « secret professionnel ». Ce positionnement occulte leur fonction éminemment pédagogique lors de la restitution (nous aborderons ce point un peu plus bas) ; et suggère surtout de façon étonnante que les parents seraient tous enclins à accueillir de façon malveillante les productions de leur enfant (« pourquoi tu as dit ça, que la dame tape son enfant ? on t’a jamais tapé, nous ! »). Or, si cela peut être vrai pour de très rares familles particulièrement démunies, cela paraît tout à fait incongru pour la majorité des familles consultantes. A-t-on besoin de rappeler que les parents aiment leur enfant, souffrent au diapason avec lui, cherchent la vérité et souhaitent son bonheur ? Mais aussi que, si de façon exceptionnelle, cette bienveillance parentale venait à manquer dans un premier temps, nous serions puissants à favoriser son émergence, et plus largement, à adapter notre clinique à cette situation ?

2- Propositions
a- Conseils de mise en forme
Le compte-rendu écrit est remis et lu à l’enfant et ses parents le jour de l’entretien de restitution. Il clôt le bilan, met fin au pacte préalablement engagé entre ces quatre mêmes acteurs lors de l’entretien préliminaire. Idéalement, un compte-rendu de bilan psychologique doit récapituler : l’objet du bilan (autrement dit, la liste des symptômes), la traversée des différents tests et ce qu’ils ont donné à voir, puis une conclusion. Cette conclusion doit accueillir quatre composantes incontournables : une synthèse des éléments saillants recueillis par l’analyse des protocoles (organisation psychopathologique, préoccupations, caractéristiques des figures parentales…) ; leur croisement avec les éléments de réalité perçus au cours de l’entretien préliminaire (ayant valeur d’hypothèse étiologique) ; une explication éclairée du conflit en jeu derrière les symptômes ; puis des perspectives thérapeutiques ciblées (conseils aux parents, prescriptions de prises en charges…). L’ensemble pouvant difficilement figurer sur moins de quatre pages. Le fait d’imposer notre terminologie aux parents et d’ainsi prendre le risque de les exposer à un contenu qu’ils ne maîtrisent pas entièrement, ne nous semble pas pouvoir constituer un argument de rétention. Que les comptes-rendus psychologiques accueillent une dimension en partie très technique est bien normal et parfaitement toléré par les parents. La question de l’accessibilité des comptes-rendus ne semble d’ailleurs jamais posée par les autres professions (radiologues, orthophonistes, psychomotriciens, orthoptistes…).

Nous devons toutefois veiller à ce que le ton de la rédaction soit bienveillant, et la conclusion tout à fait claire. Certains mots (« sexuel, anal, fantasme incestueux, parricide, matricide, sadique… ») ou termes diagnostic (« psychose, névrose, paranoïa, perversion… ») doivent être évités dans le compte-rendu adressé à l’enfant et à sa famille. Il existe une traduction pour chaque mot, une façon de le contourner tout en restant palpable pour un lecteur professionnel : il faut toujours veiller à ce que les mots ne déclenchent ni peur, ni stigmatisation dans le regard parental. Ce qui nous semble le plus important est qu’ils entendent le clinicien les prononcer et les expliquer, qu’ils aient l’occasion de lui poser leurs questions, et surtout, qu’ils s’emparent du caractère sérieux de son travail : ces paramètres rendront les conclusions (donc les prescriptions) convaincantes. Elles laisseront leurs traces car ils les sentiront justifiées, étayées par une construction fine de la compréhension de leur enfant.

b- La décentration permise par les citations projectives
Bien que rien, dans les textes de loi, ne s’oppose à l’exposition de certaines citations projectives de l’enfant au cours de la passation des tests, ce parti pris soulève bien entendu des questionnements déontologiques. Notre propos n’est pas ici d’offrir à voir la totalité des protocoles de l’enfant, mais d’insérer certaines de ses projections dans le but d’illustrer notre
démarche de pensée, d’étayer notre démonstration de sa problématique, d’affilier progressivement ses parents à notre perception de ce qui lui est douloureux. Car seul l’accès aux citations de l’enfant permet, à notre sens, une décentration massive des parents. Ce sont toujours elles qui les font rire, pleurer, grimacer, les affilient à ses éprouvés, leur font réaliser la couleur de son monde interne et de ses besoins, que ce soit dans le sens de la distorsion hallucinatoire, de la logorrhée, de l’effondrement dépressif, de l’excitation libidinale ou de l’inhibition surmoïque d’une vive agressivité diffusant quand même par ailleurs… Nous remarquons surtout qu’il est difficile de nous en passer. Car des conclusions
« théoriques » sans étayage par les productions de l’enfant, sont à la fois indigestes pour le lecteur (qu’il s’agisse d’un parent ou d’un collègue, d’ailleurs) et susceptibles de ne laisser aucune trace. Ainsi par exemple, lorsque le parent convaincu que son enfant expulse des symptômes capricieux et manque de limite, découvre au CAT et au Patte-noire des scénarios projectifs carentiels récurrents mettant en scène des petits animaux affamés ou exprimant un sentiment permanent et douloureux de solitude, il en est toujours bouleversé, exprime entre deux larmes « ne jamais avoir imaginé que son enfant portait de telles préoccupations en lui », et il est assez certain que lorsque le psychologue prescrira une levée des punitions quotidiennes au profit de plus d’activités partagées et de câlins, le parent s’en emparera sans aucun délai. Car il aura rencontré dans ses affects, en empathie avec lui, une autre composante de son enfant. Comment remplacer ce voyage ?

c- Analyse des figures parentales au service de la guidance parentale
Les symptômes des enfants prennent leur source dans des modalités relationnelles inadéquates aux parents, qui n’en sont bien évidemment jamais « coupables » ; eux-mêmes étant pris dans les modalités de lien leur ayant été offertes par leurs propres parents, etc. Nous cliniciens le savons : les inadéquations relationnelles se répètent ou s’inversent dans un mouvement réparateur faisant bien souvent tomber l’enfant dans l’écueil inverse. Affilier les parents à notre regard sur cet écueil, mettre en sens la façon dont les besoins de leur enfant n’ont pas pu rencontrer leurs propositions relationnelles… et inverser ce mouvement par des axes très pragmatiques de guidance parentale… permet de réparer le trauma à sa source et de lever les symptômes très rapidement, grâce à la si gratifiante plasticité psychique des  enfants. Or, les comptes-rendus écrits et oraux des bilans psychologiques actuels n’abordent que rarement le réel, et encore moins les figures parentales, comme si cette dimension n’existait pas. Pourtant, elle constitue à notre sens une mine fondamentale d’information, peut-être la plus centrale d’entre toutes, puisqu’elle touche directement à l’origine de la problématique de l’enfant.

Tous les parents ont l’illusion que ce qu’ils ressentent à l’égard de leur enfant (intentions, sentiments profonds) est perçu par lui, de façon linéaire. Pourtant, ce que le parent a le sentiment d’adresser à l’enfant n’est pas toujours perçu par lui de cette façon. Ainsi par exemple, un parent convaincu d’être très limitant, réalisera-t-il à travers les scénarios projectifs de son enfant que les parents y crient sans arrêt mais ne  limitent en réalité aucun mouvement pulsionnel infantile. Cette analyse des figures parentales nous renseignera précisément sur ce qu’il y aura à remanier dans les modalités relationnelles intra-familiales (ici, par exemple : l’arrêt des cris, et davantage d’exclusions dans la chambre). Certains parents ont peu conscience des dysfonctionnements de leur parentalité. D’autres en ont l’intuition, mais ont besoin de nous entendre les confirmer, et leur expliquer de quelle façon précise ils ont impacté le développement serein de leur enfant. Il est à ce sujet toujours touchant de constater combien ils reconnaissent leur enfant à travers nos descriptions et nos conclusions. Il ne faut pas craindre de dire ce qu’ils pressentent déjà. Il nous est arrivé d’annoncer à des parents amenant leur enfant pour de légères difficultés scolaires, qu’il  évoluait en réalité dans une carence affective massive, ou encore dans des préoccupations envahissantes d’identité de genre (fille/garçon)… si nous, cliniciens, pouvons être étonnés du chemin parcouru
entre l’objet de la demande initiale et nos découvertes à l’issue du bilan, il est frappant de constater qu’eux le sont rarement. Ils vivent avec leur enfant tous les jours, et il s’est encastré dans leurs propres fonctionnements. Ils savent généralement quelles pensées et quels affects l’habitent, le monde qu’il traverse constituant un autre support projectif illimité dont ils ont palpé la résonance. Les parents d’aujourd’hui veulent des soins transparents, des prises en charge courtes et des modes d’emplois. Et s’ils avaient raison ? N’est-il pas tout à fait compatible, à la fois de passer par des outils psychodynamiques extrêmement fins pour lire le fonctionnement psychique des enfants, et d’aboutir à des prescriptions de guidance parentale très pragmatiques pour faire en sorte que cela aille mieux ? L’un et l’autre ne s’excluent absolument pas, et nous rejoignons en cela les regards contemporains de Serge Tisseron (2012) sur la nécessité de moderniser les pratiques psychanalytiques, et de Nathalie Nanzer, en association avec de prestigieux auteurs (2012), autour de l’encouragement à la psychothérapie centrée sur la parentalité.

Ajoutons que cette transparence participe largement à favoriser un transfert familial positif, ce que nous savons décisif pour l’efficacité de la prise en charge à moyen terme. Elle offre tout d’abord à voir nos compétences, car nous maîtrisons devant eux, manifestement, les rouages de ces « mouvements de l’âme » qui leur avaient échappé jusque-là ; et nouons aussi une alliance narcissique puissante en les estimant dignes de s’en emparer. La confiance est ainsi grandement favorisée.

L’idée est donc de rendre ces parents, en quelques sortes, « agents thérapeutiques ». Il y aura, certes, quelques familles pour qui l’information révélée ne suffira pas. Mais la très grande majorité d’entre elles s’emparera des conseils préconisés. La rupture d’équilibre générée par la symptomatologie de l’enfant, à laquelle s’associe la démarche de consultation, constituent la brèche essentielle dans laquelle notre regard, nos conseils, peuvent s’installer. Mais même sans cela, une information transmise n’a t-elle pas plus de chances de cheminer qu’une information      retenue ? Ne devons-nous pas à l’enfant de tenter de faire bouger ses parents, au risque, parfois, de générer un transfert négatif (qui aurait au fond sans doute émergé face à n’importe quel type de prise en   charge) ? L’accordage entre parents et enfants n’a-t-il pas une longue vie à vivre ? N’est-il pas sage de    favoriser une rencontre sereine entre eux au plus tôt de leur histoire relationnelle ? À la fin du compte-rendu écrit de restitution, la mise en forme de conseils de guidance parentale nécessite que le       clinicien ait bien réfléchi à l’articulation entre tous ces éléments internes et de réalité :
- En reprenant les dysfonctionnements relationnels parents/enfant perçus lors de l’entretien préliminaire ou retenus de ce qui en a été dit (par exemple : « la façon dont votre enfant met en scène des parents toujours pressés, en mouvement, m’a fait penser au rythme effréné de votre quotidien à la maison », ou « lorsque votre enfant refuse de me saluer dans la salle d’attente ou nous empêche de parler entre nous lors de l’entretien préliminaire, vous n’entendez pas suffisamment qu’il appelle votre autorité », etc.).
- Et en trouvant des aménagements relationnels concrets voués à colmater les brèches éducatives. Pour cela, il est bien sûr utile de convoquer nos connaissances des préoccupations qui se cachent derrière chaque problématique psychopathologique. Ainsi, par exemple, si l’enfant apparaît dans un vif conflit névrotique, nous conseillerons à son parent du sexe opposé de veiller à apaiser tout climat incestuel, et favoriserons l’établissement du « courant tendre » avec le parent du même sexe. En cas de problématique narcissique, nous solliciterons par exemple les occasions de gratification (hebdomadaires, symboliques) père/fils, ou encouragerons la maman à cesser de projeter à haute voix les défauts de son mari sur sa fillette... Face à certaines difficultés de séparation, nous favoriserons par exemple le lien privilégié au père en tant que tiers séparateur et encouragerons un étayage maternel thérapeutique externe. En cas de dépression carentielle, nous favoriserons la présence parentale, les occasions de plaisir partagé et les démonstrations physiques de tendresse... En cas
de problématique limite, nous distribuerons une « feuille de route » chargée de rétablir les places de chacun à la maison (éradiquant les cris et la violence physique, mais encourageant l’exclusion dans la chambre, la réactivité immuable et l’union entre les parents face au conflit...), etc.

Vignettes cliniques

Ces deux comptes-rendus ont été choisis au milieu d’une multitude d’autres, pour leur caractère assez complémentaire (âges, sexes, problématiques). Ils ont été entièrement lus devant l’enfant et ses parents, et remis à ces derniers le jour de l’entretien de restitution. La levée des symptômes de ces enfants s’est effectuée immédiatement après la restitution, et de façon pérenne (partie justifiant le tutoiement ôtée).

• Armelle, 4 ans 5 mois

Objet du bilan : Armelle peut tour à tour être délicieuse et entrer subitement dans une colère et une opposition totales. Plusieurs crises clastiques lui ont déjà fait déchirer les pages de ses livres et casser tous ses jouets. Elle peut alors avoir des mots très durs      (« je veux tout tuer ») qui montrent alors l’ampleur de sa détresse. Ses relations avec sa soeur sont prises dans cette colère et apparaissent très conflictuelles. Armelle présente aussi de l’eczéma, principalement réactivé lors d’événements mobilisants sur le plan émotionnel (ex. : changement d’école en septembre). Ses parents souhaitent réaliser ce bilan pour comprendre ce qui traverse Armelle dans ces moments de crise, qui s’invitent de plus en plus souvent dans leur vie de famille depuis quelques mois, et aussi enrayer la montée de violence qu’ils engendrent et qu’ils sentent inappropriée.
Patte-noire : Armelle est très mignonne au cours de cette passation – et elle le restera jusqu’à la fin du bilan. Face à l’arrivée de ce premier test, elle trie consciencieusement les images et les justifie de façon très adaptée (devant le jars : « j’aime pas parce qu’elle fait mal alors c’est pas bien. Devant la « nuit » : là c’est noir alors j’aime pas », etc.). Lorsque nous lui demandons de choisir des planches pour construire une histoire qu’elle aime, et une autre qu’elle n’aime pas, Armelle semble un peu débordée par la tâche. Elle se contente de livrer une sensation empirique positive sur le tas des planches aimées (« là c’est des bisous, là c’est des câlins ») et négative sur le tas des planches pas aimées (« là ils sont pas contents »). Elle ajoute en boudant, très consciente de sa difficulté : « c’est trop dur de raconter une histoire ». CAT : ce test est mobilisant, sans doute pour la dimension relationnelle qu’il sollicite tout particulièrement (tout autant que le PN). Après la troisième planche, Armelle formule à nouveau l’envie d’arrêter (elle insiste beaucoup, se lève, me demande si sa maman est bien dans la salle d’attente).

Les repères identitaires ne sont pas vraiment installés (perception d’un serpent sur le bout de la ficelle planche 1, mention d’un chat à la place de la souris planche 2 et d’un chat et d’un chien planche 10, mauvaise perception des générations planche 4, thématique redondante d’annihilation à travers les fantasmes de mort planches 6, 7, 8, 9, 10, etc.). Ce défaut d’installation des repères identitaires montre que l’affectivité d’Armelle est fragile, qu’elle est restée partiellement fixée à des stades de développement encore très précoces (ce qui entre en écho avec les commentaires de sa maîtresse l’année passée, à propos de son « immaturité »). On sent que le pouvoir de l’adulte sur l’enfant est déjoué par Armelle planche 3 puisqu’elle qualifie le trône du lion de « petite chaise » et projette en lieu et place de la souris, « un chat » (qui habituellement, domine et malmène les souris). Ces projections toutes personnelles témoignent de son aspiration à « reprendre le pouvoir ». Nous retrouverons d’ailleurs cette tentation tout au long du bilan puisque Armelle tentera, à chaque test, d’imposer un autre programme (« je veux faire l’exercice avec des poupées, je veux arrêter, je veux lire une histoire », etc.). Mais que craint-elle lorsque le pouvoir est laissé aux adultes ? Ce qui frappe dans les projections d’Armelle touche à l’absence d’intimité et de chaleur relationnelle dans ses récits. Son abord très descriptif et opératoire des planches va jusqu’à apparenter les objets aux personnages vivants, qui semblent mis au même rang : planche 1, « là une cuillère, là un papa, là une maman, là un bol, là une grande soeur ». Planche 2,  « un serpent, la ficelle et les loups. (Q : ils se connaissent ?) non, ils se connaissent pas ». Planche 4, elle projette « un vélo, une maman et un papa », puis     associe spontanément cette planche avec un conflit parental réel et fort insécurisant, vécu selon elle la veille : « hier papa s’est fâché contre maman et j’ai pleuré, ils faisaient trop de bruit ». Les figures parentales, même présentes, ne sont donc pas suffisamment rassurantes. Elles n’empêchent pas les « loups » et autres figures inquiétantes d’apparaître et de faire peur aux enfants (auxquelles s’identifie bien sûr Armelle) : planche 5, « le lit de bébé avec la lumière dans la chambre avec tous les loups, il est là le loup dans son lit, et là c’est papa et maman (dans le grand lit) ». Dans ce récit, le loup, figure anxiogène, est projeté en lieu et place de l’enfant. C’est comme si c’était l’enfant qui faisait peur aux parents… ce qui donne une idée du pouvoir de l’enfant sur ses parents, mais aussi de son fantasme que les enfants pourraient être « de trop ». Planche 8, « maman singe, petit singe et monsieur singe discutent, ils font n’importe quoi, celle-là est un peu morte (Q : tu connais des gens qui sont morts ? - oui maman elle a rêvé que papa et moi et Clara (sa soeur) on était morts ».

Cette impossibilité pour les figures parentales de rassurer les enfants va jusqu’à occasionner des fantasmes d’annihilation inquiétants qui rappellent les mots d’Armelle lorsqu’elle va très mal (je veux tout tuer). Planche 6, « ils dorment tous ici dans la forêt, les papa, les maman et les filles et les frères, ils sont couchés, ils sont morts. Ils ont pas fermé les yeux et ils sont pas morts. En fait ils étaient merveilleux alors qu’ils sont beaucoup morts ». Si cette représentation clivée (mort/merveilleux) rappelle les « deux tempéraments » très différents d’Armelle, elle traduit surtout l’authentique réalité de sa dépression infantile : les parties « tristes » de son psychisme ne parviennent pas toujours, on le voit dans ce récit, à maintenir à l’abri de la menace d’annihilation, les parties « joyeuses » : tous ses objets d’investissement (familiaux) peuvent s’effondrer et mourir. On remarque en particulier combien le « lit » des enfants apparaît comme un lieu d’abandon menant à des désespoirs insolubles. Planche 9, « le lapin va aller dans le lit et après il va sauter sur le lit, tomber en arrière, et après il va avoir du sang sur son front et il sera tout mort ».
La figure paternelle n’émerge jamais dans ce protocole indépendamment du groupe générique des « parents ». La figure maternelle, elle, émerge uniquement planche 10 dans un tête-à-tête mère-fille évoquant une forte vulnérabilité face à un monde décrit comme insécurisant : « y’a un chien et un chat… non, y’a maman chien et fille chien. Elles discutent et elles font des câlins. Y’a un loup dans les toilettes, elles vont se cacher, elles vont tomber dans la nuit, y’aura un loup dans le ciel et après elles seront toutes seules dans un trou avec du caca. Elles vont éteindre la lumière et ils seront tous seuls et ils seront morts ».
Jeu de figurines : Armelle est attirée par la maman, le bébé, la « jolie jeune fille » et le « trésor » (qu’elle dira plusieurs fois « vouloir cacher à sa maman »). Elle installe un tableau très bien construit (ce qui continue à traduire que ses repères identitaires, lorsqu’ils ne sont pas interférés par des conflits relationnels, sont bien posés) mais on ne remarque, encore une fois, que bien peu de relations entre les personnages. Et lorsqu’elles émergent, ces relations sonttoujours très opératoires : « la maman dit mange plus vite ! toi, bébé, tu vas manger sur le canapé, tu nous embêtes, on va au lit quand on a fini de manger, ceux qui veulent aller aux toilettes y vont »… ce ton rappelle la définition des soirées familiales par sa maman, lors de l’entretien préliminaire : « militaires » ! Le bébé vit à nouveau, au moment du coucher, une détresse conférant au sentiment d’annihilation : « après le bébé va au lit, il va aller tout seul dans le caca et il sera pas beau ». On lit à travers cette association l’origine de son agressivité lorsque Armelle va mal (fantasme sadique-anal à travers le caca) mais aussi les conséquences que cette agressivité peut avoir sur son narcissisme (« il sera pas beau »).  Armelle ajoute d’ailleurs : « je suis fâchée contre le bébé, il fait caca et il est pas sage ! ». Elle ponctue enfin ses jeux par cette remarque, qui métaphorise le désinvestissement et la peine : « j’ai plus envie de jouer à ça, j’ai envie de dormir ».

Dessins : ses dessins sont de bonne qualité (sur le plan de la qualité figurative, de la prise d’espace, du recours aux couleurs), on note leur progression pulsionnelle. Les premiers dessins ont lieu au cours de l’entretien préliminaire, ils représentent des coeurs (symboles de ses dispositions affectives à aimer, de sa capacité d’investissement), des petits ronds, un soleil et des arcs-en-ciel (qui semblent les contenir). Après les épreuves projectives, Armelle dessine « un trésor » (en vert, en écho avec l’émeraude du jeu de figurines, qu’elle avait aussi appelée « trésor »). Puis elle recher-che notre étayage et nous demande si nous pouvons lui faire un pliage (« un avion ou une petite fleur ») afin de contenir, là encore, ces investissements. Mais cette quête de contention s’effiloche et semble déborder : elle demande du scotch, va fouiller dans un mouvement un peu transgressif dans nos tiroirs, cherche le « trésor » précédemment rangé dans le placard avec le jeu précédent, etc. Elle nous sollicite avec une avidité très vive, et tente la transgression, mais elle est extrêmement sensible à nos limitations et s’y tient de façon très adaptée. Il est inutile de la reprendre une seconde fois pour qu’elle y renonce. L’envie de ne pas nous décevoir est plus forte, ce qui est très positif. Ensuite, toujours dans cet effort de contention et d’idéalisation, elle dessine « une montagne de fleurs très belles et commente : « moi j’étais dans un Spiderman dans la neige pendant les vacances ». La neige évoque la tristesse, et Spiderman est un objet de revalorisation narcissique. Puis, elle choisit de représenter tous ces éléments sur un même dessin, mais on sent la précarité de ces représentations un peu idéalisées, vouées à cacher une profonde vulnérabilité : « des cœurs et une montagne et des sapins et des très jolies fleurs (Q : il n’y a pas de personnages sur tes dessins ? -si, des anges qui sont morts, des trucs qui peuvent vivre dans la nuit, qui font du bruit, qui crient comme ça avec des sorcières, et je fais un ciel avec du grabouillage ». Le clivage apparaît une fois encore de façon très nette dans ce dessin : à l’abri de toute relation, Armelle représente un paysage idéalisé. Mais lorsque des figures humaines sont sollicitées, émerge un fantasme de destruction mortifère très anxiogène, mû par la « peur ».
 
Conclusion et perspectives
Armelle est une petite fille très mignonne et attachante, qui s’est adonnée à cette passation avec beaucoup d’implication et de sérieux, dans une attitude très adaptée. Nous avons tout à fait reconnu à travers ses protocoles, l’aspect « double » d’Armelle que ses parents décrivent. D’un côté, elle a donné la preuve de sa capacité d’investissement, de son       immense quête de paix et d’amour (son transfert avec nous s’est d’ailleurs établi dans ce registre très positif). Et de l’autre, nous avons rencontré une petite fille très vulnérable et insécurisée. C’est comme si une partie de son psychisme était restée fixée à des stades très précoces du développement, parce qu’il n’avait pas reçu les « nourritures affectives » entièrement propices à la faire grandir. Or, c’est bien évidemment de cet aspect douloureux de son affectivité que proviennent ses symptômes actuels. Cette « insécurité« a pu être mise en lien avec des figures parentales proposant des relations trop opératoires aux enfants (jeu de figurines), et elles-mêmes peu protectrices car ressenties comme vulnérables et pouvant prêter un impact inapproprié des enfants sur leur propre sentiment de sécurité (CAT). La figure paternelle s’est révélée assez absente (ce qui m’a fait penser aux difficultés d’investissement d’Armelle par son papa réel lorsqu’elle est née et qu’il traversait alors une période professionnelle très difficile). La figure maternelle s’est révélée, elle, investie sur un mode possiblement très tendre (câlins, bisous, soins), mais dans un tel état d’insécurité que les enfants se sont vus entraînés dans ce mouvement peu protecteur.

Comment comprendre ses symptômes ? Lorsque  Armelle malmène sa sœur, fabrique de l’eczéma,déchire les pages de ses livres, casse tous ses jouets et formule ce mouvement destructeur (« je veux tout tuer »), elle exprime sa frustration de ne pas recevoir ces « nourritures affectives » dont elle aurait besoin pour se sentir en paix, mais ne sait pas, du haut de ses quatre ans, réclamer. Ces symptômes disent donc exactement le contraire de ce qu’ils ont l’air designifier, c’est-à-dire : « accordez-moi du temps, câlinez-moi, signifiez-moi que vous m’aimez, que je vous rend fiers, que vous êtes heureux dans vos vies (parce que je vous aime), et que je fais partie des causes de votre bonheur ! ».

Comment l’aider ? Tout d’abord, en allant mieux et en le lui signifiant ! Armelle me semble aujourd’hui littéralement « prise » dans l’insécurité de sa maman, qui a vécu des années difficiles depuis sa venue au monde, mais lui a aussi prêté des intentions et un tempérament qui n’étaient que projection. Au cours de l’entretien préliminaire, nous lui avons fait remarquer qu’elle avait pris pour intentionnelles des manifestations infantiles involontaires et parfaitement innocentes, comme chez tous les bébés qui n’aspirent qu’à l’amour réciproque avec leurs parents (sentiment de rejet, de manipulation lorsqu’elle pleurait dès qu’elle était posée). Ces projections seront à élaborer dans sa propre histoire affective ; sans doute infantile. L’impact de sa maman est aussi lié au peu de place que son papa a pris auprès d’elle. Il est donc important que son papa se mobilise et vive avec       Armelle, tous les soirs (par exemple au moment du coucher) mais aussi à un moment du week-end, un temps privilégié, tendre et agréable (une histoire, une ballade, un retour de l’école ensemble, la confection du dessert dominical pour toute la famille, etc.).
Sa maman a vécu des années douloureuses lorsque Armelle était petite, mais aujourd’hui elle va mieux, elle a un travail épanouissant et fait une analyse. Il est important qu’Armelle profite de cette nouvelle disponibilité de sa maman et la sente plus heureuse et plus épanouie. Qu’elle n’hésite pas à lui parler de ce travail qui lui plaît, à rentrer plus tôt du travail et à alléger l’atmosphère familiale au quotidien, en privilégiant le plaisir pris à chaque étape de la soirée, plutôt que la rentabilité. L’ambiance qu’elle-même qualifie de « militaire » doit s’estomper aujourd’hui.
Quelques entretiens familiaux permettront d’accompagner le remaniement des liens intra-familiaux prescrits par ce bilan. Le bon transfert offert par Armelle au cours de ce bilan nous donne à penser que ces remaniements auront un effet extrêmement rapide sur ses symptômes et allègeront la vie de famille dans son ensemble. Armelle possède beaucoup de ressources (intellectuelles, de sensibilité, d’investissement de la relation) et des parents très aimants qui l’aideront à réajuster ce dont elle manque actuellement.

• Arthur, 11 ans 9 mois

Objet du bilan : Arthur m’est adressé par son pédiatre. Il n’a jamais beaucoup aimé l’école mais a néanmoins toujours maintenu un bon niveau de rendement scolaire. Actuellement en sixième, son second trimestre a connu une chute de moyenne (passant d’environ 15 à 9/20). Il semble en particulier avoir des troubles de la concentration et des difficultés de compréhension en mathématiques. Les conflits avec sa maman autour des devoirs prennent par ailleurs des proportions qui entachent l’atmosphère familiale dans son ensemble. Arthur présente aussi une tendance à se dévaloriser (« je suis nul en classe ») et une difficulté à se confronter à l’échec, même dans un contexte ludique (au tennis, il peut sembler « jouer sa vie » dans un match et jeter sa raquette s’il perd). Ses parents aimeraient comprendre ce qui fonde ces manifestations afin de l’aider à bien grandir.

WISC-IV :
Impression cliniques : avant la passation, Arthur part (se réfugier ?) aux toilettes et laisse le robinet ouvert. Pendant la passation, il apparaît au contraire tout en répression pulsionnelle : ce qui s’expulse par son acte manqué a bien du mal à émerger en face à face.
Arthur est extrêmement contrôlé, doux, mesuré, précis dans ses mots, parlant comme un adulte (« à vos souhaits ») et même en expirant, son souffle consiste en un très discret filet d’air qui semble vouloir passer tout à fait inaperçu. En dehors de ces singularités, Arthur offre un contact très agréable et s’adonne à cette passation avec beaucoup d’implication et de sérieux. Il prend plaisir à investir la pensée. Arthur réussit tous les items des Cubes que nous lui soumettons (jusqu’à l’avant-dernier) mais devient lent lorsque le chronomètre intervient (est-il paralysé par l’inquiétude de ne pas aller assez vite ?). Aux Symboles, il formule explicitement son manque de confiance en lui : « je sais pas si je vais réussir hein ». Aux Complètements d’images, arrivé jusqu’à l’item 33, il décrète « bah après j’y arriverai plus hein ». À la fin du test, il dit : « ben c’est un petit peu dur hein quand même, surtout pour moi qui n’ai pas de grande capacité ». Au Vocabulaire, le mot « rivalité » est ainsi défini : « c’est un peu comme son double, quelqu’un qu’on aime pas et qui a les mêmes capacités que soi, on veut le battre et être meilleur que lui ». Cette projection pouvant évoquer un conflit narcissique ou un conflit de rivalité oedipienne. À la Mémoire des chiffres nous constatons à ce propos que le chiffre « 3 » est toujours impliqué dans le désordre des chiffres qu’il restitue (il l’occulte ou l’ajoute de façon anarchique trois fois sur ses quatre fautes en tout). Cette confusion est-elle liée à une charge fantasmatique oedipienne (triangulation) ?
Analyse quantitative : le QI Total de 115 affiche une belle intelligence, caractérisée par des compétences verbales très élevées (ICV 120), un rythme rapide de traitement des données (IVT 112), une bonne mémoire (IMT 109) et des compétences logiques normatives (IRP 102). Les notes s’échelonnent de 9 (à Code, dont les points ont été perdus exclusivement à cause du dépassement de temps lorsque le chronomètre a été enclenché) à 15 (Vocabulaire). La cohésion intra-indices est bonne et les réussites et les échecs se répartissent de façon logique, respectant l’ordre de difficulté croissant.
Conclusion : Arthur présente un profil cognitif tout à fait fonctionnel et alerte, caractérisé par des compétences verbales particulièrement élevées (QIT 115 – ICV 120 – IVT 112 – IMT 109 – IRP 102). Cet ensemble lui permet d’envisager une belle scolarité et beaucoup de plaisir à investir la pensée au cours de sa vie. Ces résultats invalident par conséquent toute implication de son intelligence dans sa chute actuelle de rendement scolaire : Arthur n’a aucun problème de concentration, et aucune difficulté de compréhension en mathématiques. C’est donc du côté d’éventuelles interférences affectives dans son investissement scolaire, que nous trouverons des éclairages à ses difficultés. La clinique de la passation a mis en relief des fragilités narcissiques (anxiété de ne pas réussir) et une attitude adultomorphe très contrôlée, associée à une gestion de l’agressivité certainement conflictuelle (expulsion/rétention). Les épreuves de personnalité nous aideront à affiner notre perception de ces premiers éléments cliniques.

Épreuves de personnalité

Rorschach : Arthur est bien concentré et très agréable. Il exprime ses difficultés face au matériel (planche I,  « c’est très compliqué hein », planche VIII, « c’est pas facile, franchement »). Ses projections sont de très bonne qualité (adaptées, riches, variées, en bonne forme, sensibles à la couleur et au mouvement, parfaitement mémorisées entre la passation et l’enquête) et traduisent la solidité de ses bases psychiques (identitaires). Nous notons pourtant des préoccupations autour de l’étayage, entraînant les relations dans un mode de fonctionnement anaclitique, c’est-à-dire de soutien (planche II « deux têtes de chiens qui se collent le museau », planche II, « des petits oiseaux posés sur une branche », planche III,      « des gymnastes sur des poutres qui font des figures », planche IV, « un géant sur une chaise », planche VI,  « un tapis », planche IX, « un monsieur sur un cheval »).
Les représentations de soi sont adaptées (planche V, « un papillon, un oiseau ») mais elles semblent appeler à la vigilance et à davantage de puissance (« il est très grand, avec des ailes exprès pour voler vite et avec des grandes antennes pour capter le son plus facilement : les ultrasons, les petits craquements de pas dans la forêt… »). Ces descriptions font écho avec le langage et le positionnement très polissés et adultomorphes d’Arthur, dans la réalité. Ces traits se seraient-ils mis en place pour faire face à un sentiment de « danger » nécessitant une maturité vigilante ?
La planche paternelle témoigne d’une reconnaissance de la dimension de puissance associée au masculin (planche IV, « un géant »), elle suggère des préoccupations phalliques attendues (« avec de gros pieds, des bras tout petits et une petite tête ») et de vifs fantasmes autour de l’activité et de la passivité (planche IV, « sur une chaise », planche VI, « un tigre où on a gardé la peau et on fait un tapis avec, comme dans les westerns, genre Lucky Luke »). Nous notons la difficulté identificatoire à laquelle est également associée cette figure (planche IV, « une tête d’extra-terrestre, il fait un peu robotique », planche VI, « comme dans un dessin animé ») ainsi que les préoccupations autour de l’étayage (« des bras tout petits », « sur une chaise »). Les thématiques d’activité et de passivité resurgissent à de nombreuses reprises au long du protocole, même à l’intérieur d’un même personnage (exemple planche VIII, « un bébé taureau maigre avec une  grande queue » et « un paresseux en train de chasser »). Nous serons à ce propos assez frappés de surprendre l’insoupçonnable (mais saine) ardeur de la vie pulsionnelle interne d’Arthur dans ce protocole (« loup, vaisseau spatial, cœur, gymnastes, lutins, extra-terrestres, voler vite, tigre, danseuses, taureau, animaux qui chassent, guerre, bestioles pas contentes qui se grognent dessus »), bien sûr liée à sa puberté. La planche maternelle accueille une projection bien pulsionnelle (planche VII, « deux danseuses »), elle suggère des éléments phalliques (« avec leurs grosses jupes, une queue de cheval remontée ») et elle aussi des thèmes d’étayage (« elles se regardent, elles ont les mains derrière comme ça »). Sa construction face à la planche IX, dite maternelle archaïque, est très élaborée (G F+ Scène) : « un cheval avec un monsieur dessus et tout autour, des fumées de guerre, avec un petit bout de la cargaison du monsieur ; des documents très importants ». Elle convoque une fois encore les thèmes de la masculinité et de l’étayage, mais aussi ceux du conflit et du danger (« guerre »).
Est-ce parce que nous le félicitons pour sa construction à cette planche lors de l’enquête, qu’Arthur élit cette planche comme sa préférée à l’issue du test ?   (« parce qu’il y a des couleurs et qu’elle est plus construite que la première -son choix négatif-, ça ressemble vraiment à une image »).

TAT : les récits sont ici encore très érotisés. Planches 4 et 10, les couples sont des « amants » et se font des « câlins ». Planche 1, le violon est d’abord refoulé (Arthur l’occulte et décrit la scène comme la réalisation d’un devoir) puis le refoulement se lève (« ah non ! c’est pas du tout les devoirs, c’est une sorte de violon, je savais bien que j’avais oublié un truc ! ») et la suite du récit montre la charge d’érotisation projetée sur cet instrument (« il y a les cordes, les petites fentes pour faire la forme…  il se dit : Ah si seulement je pouvais en jouer ! et plus tard il arrivera à faire du violon et il sera très content »).

Les figures paternelles font l’objet d’un traitement très oedipien, puisqu’elles ont le bon goût de disparaître, laissant toute la place à la relation mère-fils (planche 6BM, « la maman du jeune homme est aux obsèques du papa du jeune homme, donc du mari de la femme. C’est tout ». Planche 13B, « un petit enfant en temps de guerre, dans sa petite maison, il attend son papa qui est allé à l’entraînement militaire, le papa va revenir annoncer qu’il part à la guerre et il reviendra pas parce qu’il est mort là-bas »). Planche 7BM, la culpabilité liée à la séduction de la mère/banque par le fils est bien sûr très vive : elle lui laisse un sentiment amer de rivalité et de trahison (« lui c’est le maire de la ville, et lui (jeune), c’est un arnaqueur. Ils sont dans une partie de poker et l’arnaqueur sympathise avec le maire pour avoir le numéro de code du coffre-fort de la banque »). Planche 2, la différence générationnelle est occultée mais ce rapproché oedipien laisse un sentiment diffus de danger, qui rappelle la planche V du Rorschach :     « le frère laboure le champs avec son cheval, une des sœurs regarde le paysage -au loin on dirait la mer-, mais l’autre sœur semble un peu inquiète, elle guette l’arrivée de quelqu’un qu’elle a pas vu depuis longtemps, elle se dit que s’il arrive pas, il lui est arrivé quelque chose ».

Les figures féminines veillent sur autrui, se font du souci notamment pour les personnages masculins. Planche 4, « l’amant va partir à la guerre et sa femme lui dit : Fais attention quand tu vois une balle qui te vise, tu te mets par terre ». Mais finalement, cet environnement féminin-maternel laisse globalement un goût un peu intrusif d’oppression (planche 5, « la maman ouvre la porte de la chambre de sa petite fille pour voir si elle est là et lui dire qu’on mange, mais la petite fille est pas là, elle est partie. À la fin, on la retrouve quand même et elle s’excuse d’être partie ». Planche 3, « quelqu’un qui est allé en prison, là il est dans sa cellule et il pleure sur son lit, il va pas être délivré ». Planche 11, dite maternelle archaïque « des explorateurs au fond d’une grotte, il y a une grande explosion, l’explorateur va rester bloqué avec de la fumée et de l’eau partout. La police réussit à désencombrer la grotte et à sauver les explorateurs »).
C’est également ce que semble dire le dernier récit de la planche blanche : « dans un aquarium, y’a plein d’espèces de poissons, d’étoiles de mer… un petit peu Némo, quoi, avec le décor d’un bateau échoué et les poissons, les étoiles de mer se connaissent, et ils sont contents ». Ayant le souvenir d’un scénario un peu plus tumultueux que celui-ci, nous interrogeons Arthur, qui nous livre, après ce premier engloutissement apparemment comblant dans l’univers marin (utérin) maternel, la contextualisation plus oppressante et inconfortable de cette situation : « Némo est capturé par le propriétaire de cet aquarium, il se retrouve dans ce décor, puis dans des sacs poubelle remplis d’eau qu’ils font rouler jusqu’à la mer, des pélicans les attaquent en criant Et moi ! et moi ! et puis il retrouve son père, qui l’a élevé, dont il avait été séparé, et qu’il voulait retrouver pendant tout le temps de sa captivité ». Arthur n’évoque t-il pas ici l’issue saine et attendue du complexe d’oedipe ? (un rapprochement identificatoire au papa, voué à lui faire renoncer à son projet amoureux avec sa maman…).

Dessins :
Dessins libres :
- Après le WISC : Arthur représente notre cabinet, il en commente le tableau : « c’est cette pièce là. La lampe, la peinture qui vient d’Afrique, une femme qui porte une pierre je crois, de loin j’vois pas trop. Là le bac à jouets, là l’aération, là c’est le losange qu’il y a. Là c’est le canapé avec les coussins, là le tapis, la porte et les deux petits traits d’en haut c’est les traits qu’il y a là (montre les jonctions entre murs et plafond) et là le fil noir (de la lampe) qui passe (derrière le canapé) ». Arthur exprime par ce dessin à la fois la force de son investissement transférentiel (sans doute largement inspiré par son propre vécu précoce face à sa figure maternelle, déplacé sur le tableau), une préoccupation autour de l’étayage (porter une pierre, canapé, tapis) et une recherche contenante de limites, à travers son attachement à décrire toutes les parois de cette pièce.
- Après les tests projectifs : au recto, Arthur entreprend de réaliser une voiture, mais il critique beaucoup sa façon de dessiner et estime ne pas y être arrivé, alors il recommence au verso. Il réalise alors une protubérance à l’avant de la voiture, qui l’encombre, lui apparaît « en trop » (ce qui apparaît comme une belle métaphore des transformations phalliques pubertaires). Il nous demande ce qu’il peut en faire, nous lui proposons de l’insérer dans les nouvelles dimensions de la voiture (en baissant le capot), ou de la gommer. Il s’exécute et commente : « on dirait un homme » (mais lui fait consciemment référence à un visage sur l’avant de la voiture). Ce choix de dessin est un choix phallique narcissique, car la voiture apparaît porteuse de prestige pour Arthur (« je voulais être designer de voitures, celle-ci pourrait être une très grande voiture familiale de 5 mètres de long, 2 mètres de haut, pour des gens privilégiés comme la famille du président de la république : une Berline limousine noire »).   

Dessin de la famille : Arthur continue à dénigrer ses capacités à dessiner, mais cette fois-ci elles sont un petit peu plus justifiées ! Le graphisme de ses bonhommes est en effet assez régressé, ce qui justifie sans doute en partie ses choix précédents de dessins sans personnages. Il représente : « une fille, un fils, le papa et la maman » de façon très rudimentaire, sans vêtements ni attributs sexués en dehors des cheveux, longs pour les filles. Nous notons bien sûr la façon dont tous les personnages s’entrelacent, dans un mouvement d’étayage mutuel. Il dessine à nouveau le décor du cabinet (ce qui confirme son investissement du cadre) et interroge à nouveau la virilité des personnages : « ça vous fait penser à quoi ça ? » (il nous montre les couettes ou oreilles de la fillette), dessine des jambes interminables, qui incarnent un nouveau déplacement phallique, et érotise les attributs à la fois creux et saillants de la fille : « elle a une mauvaise tête la fille, avec ses gros yeux et ses couettes de lapin ».

Dame de Fay : la dame réalisée par Arthur est bien proportionnée, vaguement féminisée (cheveux longs) et bien protégée (parapluie bien hermétique), mais toujours aussi simplement réalisée. Elle apparaît     mécontente (bouche qui tombe), la pluie est intense et le choix du noir et blanc ajoute à son air affecté : « elle revient des courses et il pleut ». En effet, cette figure maternelle « porte quelque chose » (comme sur le tableau du cabinet, qui avait déjà fait écho en Arthur) et est ainsi encore associée à l’étayage.

Conclusion et perspectives

Arthur est un adolescent riche et bien structuré, fort de tout l’amour que ses parents lui ont porté depuis sa venue au monde. Le WISC IV a mis en relief une intelligence tout à fait alerte (QIT 115 – ICV 120 – IVT 112 – IMT 109 – IRP 102) excluant toute implication de sa pensée dans ses difficultés scolaires actuelles.
Comment comprendre ses symptômes ? L’investigation projective s’est associée à la clinique de cette passation pour révéler les fondements psycho-affectifs de ces difficultés. Arthur a démarré depuis peu sa puberté. La puberté, avec les transformations
physiologiques, hormonales et fantasmatiques qui l’accompagnent, réactive les premiers tremplins pulsionnels amoureux de l’enfant à l’égard de son   parent du sexe opposé, pendant le stade oedipien (5-6 ans). Il est nécessaire pour dépasser sereinement cette étape très intense du développement, que l’adolescent soit aidé par ses parents à se détacher progressivement de la très grande proximité dans laquelle il a toujours évolué avec eux. Il va renoncer à eux en tant qu’investissements pulsionnels, pour déplacer nouvellement ces investissements vers l’extérieur (copains, pensée, idoles, petites amies). Pour cela, il est impératif que son environnement familial l’y aide, en ne l’excitant pas trop. Or, il me semble que sa maman, qui l’aime très fort, peine à le voir grandir, et ne réalise pas combien les relations qu’elle lui propose aujourd’hui induisent une proximité fantasmatique très fortement colorée d’érotisation pour Arthur. La réalisation des devoirs scolaires à la maison le soir apparaît tout particulièrement comme le lieu de ces rencontres mère-fils très passionnelles (à la fois conflictuelles et très tendres puisqu’il n’est pas rare que mère et fils se câlinent et s’embrassent dans ces mêmes temps). L’ennui est que cette mobilisation pulsionnelle n’est  plus appropriée à l’âge d’Arthur ; du fait de ses changements pubertaires et de sa maturité nouvelle, elle parasite sa pensée et ne le rend plus disponible sur le plan cognitif. C’est la raison pour laquelle ses résultats baissent. Cette grande proximité fantasmatique avec les enjeux du projet oedipien l’oblige également à se confronter à des préoccupations de puissance (virilité, force) voués à le renvoyer constamment à son  immaturité et à son impuissance. C’est cela qui cause ses douloureuses et paralysantes préoccupations de réussite et d’échec (au tennis, en classe, et partout ailleurs).

Nous pensons par ailleurs que l’inquiétude perçue par Arthur et l’obligeant à être vigilant, alerte et lui-même étayant, provient d’un pacte anaclitique inconscient avec sa maman, qui s’est sans doute installé lorsqu’il était très petit. Au cours de l’entretien préliminaire, la maman d’Arthur a en effet convoqué des souvenirs de grande solitude infantile où elle-même rentrait seule de l’école et avait certainement tiré de ces longs temps solitaires, un sentiment d’insécurité et d’inquiétude toujours actifs. Elle a offert à Arthur une enfance très protégée qui a certainement réparé inconsciemment ses propres fêlures infantiles, à travers lui. Il est probable que la sagesse apparente et la maturité sociale et verbale d’Arthur se soient en partie construites pour rassurer sa maman, dans un sentiment d’inversion générationnelle. C’est ce qui vaut à Arthur d’idéaliser beaucoup, dans son discours, ses relations aux autres, et en particulier à sa maman : il craint certainement de la blesser en apparaissant plus brut, plus sincère.
Comment l’aider? Il est important que ce bilan permette à la maman d’Arthur de réaliser combien son petit garçon n’en est plus un : il devient un homme, qui a bénéficié de façon merveilleuse de la très bonne mère qu’elle a toujours été pour lui, mais qui aujourd’hui a besoin, pour continuer à grandir de façon sereine, que leur lien change progressivement jusqu’à le laisser s’envoler vers sa propre vie, indépendante de la sienne. Ce processus devra commencer par une scission entre les devoirs d’Arthur et l’implication de sa maman autour du travail scolaire : son papa pourra s’en charger, ou bien un étudiant si Arthur a besoin d’aide le soir. Elle pourra également lui laisser plus de liberté (retours du Collège ou de ses activités, par exemple). Nous encourageons sa maman à s’emparer de cette occasion pour s’octroyer du temps pour elle et investir des projets qui lui tiennent à cœur !
Ce bilan a également fait émerger le besoin qu’Arthur avait de partager des moments privilégiés (en tête à tête) avec son papa, qu’il a appelé à plusieurs reprises dans ses récits. C’est sans aucun doute ce rapprochement qui figurera le meilleur moyen de l’extirper hors de ces inconfortables fantasmes oedipiens, de rivalité et d’agressivité coupable. Arthur ne nous semble pas avoir besoin d’un suivi thérapeutique mais des rendez-vous familiaux ponctuels pourront être mis en place pour accompagner ces réajustements intra-familiaux et apprécier la levée des symptômes qu’ils permettront rapidement, notamment autour de sa scolarité. Arthur possède de nombreuses ressources et des parents très aimants qui l’aideront à réajuster ce dont il manque actuellement

Conclusion

Un bilan psychologique bien maîtrisé permet un point de vue clair et rigoureux sur la problématique de l’enfant, mais aussi une décentration parentale vers ses éprouvés. Or, c’est l’alliance de ces deux facteurs qui permettra de mettre en place une guidance parentale à la fois ciblée et rapidement efficace. Cette façon de travailler réduit considérablement le temps relatif à la levée des symptômes de l’enfant, donc le temps de prise en charge (généralement, deux ou trois rendez-vous familiaux après le bilan sont nécessaires). Ce qui n’exclut absolument pas de laisser notre porte grande ouverte, et d’inviter chaleureusement la famille à revenir nous voir en cas de besoin ou de doute… Elle aura contribué à remanier en profondeur les liens intra-familiaux, dans un sens salutaire et pérenne pour l’enfant ; elle est extrêmement rentable en terme d’investissement pour les familles (temps réduit, mais aussi faible coût, gain d’organisation par rapport à des consultations régulières) ; et très gratifiante pour nous, cliniciens, qui voyons rapidement la souffrance infantile disparaître, et avec elle, bien sûr, celle des parents. Une pensée également pour le destin de ce compte-rendu écrit. Les parents pourront le relire, mais l’enfant également, et à tout âge. Il pourra s’emparer de cette mise en mots de sa problématique infantile sans se sentir coupable de ses symptômes… nous pensons en effet à tous ces adultes qui se présentent si tristement comme d’anciens petits « diables » ou  « cancres » sans avoir jamais été affiliés à l’idée qu’ils n’y étaient pour rien, que ces « juges » de leurs traits étaient souvent ceux-là mêmes qui n’avaient pas su leur offrir des relations appropriées pour les rendre sages ou plus scolaires…

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