La Revue

Le vide devant soi. A partir de "La terreur d'exister"
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 42-45 Auteur(s) : Maurice Corcos
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« Je me souviens du mal que j’ai eu à comprendre ce que voulait dire l’expression sans solution de continuité » Georges Perec.

À travers l’étude des inter-relations précoces et de l’intégration défaillante d’expériences primitives essentielles pour la structuration du soi, nous pouvons  observer comment le trouble central du patient limite se concentre dans l’éprouvé d’un vide interne. Ce vide en soi est moins originaire qu’on a tendance à le dire ; le vide originaire est en lui-même une terreur obscure et insondable sur laquelle très vite se greffent de multiples défensive, permettant l’attaque de la pensée trop pleine de l’objet d’emprise ou de l’objet défaillant et paradoxalement, omniprésent dans son absence. Attaque de la confusion entre le moi, l’objet et la pulsion (et non le fantasme ou le désir) ou mieux la confusion entre le moi, la pulsion et l’imago, c’est-à-dire l’objet crée par l’identification projective.

Après cette nécessaire mais jargonnesque introduction qui manque singulièrement de forces émtionnelles. Avançons ! Mettre du vide entre soi et l’objet, comme première façon de mettre de la distance. Mais à quel prix, quand à l’abri de la dépendance derrière cet « évidement », il y a la rencontre avec un fond de solitude absolue… et qu’« ainsi naît la mort de l’âme, cette enfant esseulée, fille de solitude et de désespérance. » 2. Sensation quasi physique de terreur, bloc d’angoisse concrète sans affect et représentation, plus que sentiment un tant soit peu contenu et élaboré comme le dit magnifiquement M. Little dans cette phrase. Le helplessness de Winnicott exprimé ici évoque dans une agonie sans fin, le mouvement du sujet naissant , d’aller à la rencontre de quelque chose qui allait exister, puis la chute, et enfin le désespoir d’être sans espoir d’être secouru… et aussi l’éprouvé d’un lendemain sans issue. Il fait éprouver au sujet  l’avortement de l’éveil au monde d’un corps, qui peut voir, entendre, goûter, sentir, toucher, mais qui ne peut accorder ses sens à ce monde environnant et déchiffrer sa réponse. L’acquisition d’un sens nouveau qui engloberait tous les sens avorte et laisse le sujet démuni quant à sa possibilité de contenir et de sortir du chaos sensoriel. Plus qu’une insécurité, c’est l’avortement du développement de ce sens nouveau qui aurait permis une intimité – affinité – amitié avec les choses du monde qui marque le helplessness. S’il y a des mots que les grammairiens n’ont jamais pu trouver pour exprimer certains affects, certaines réalités humaines sont mieux cernées dans le rendu de leur éprouvé par la langue anglaise plutôt que par d’autres langues plus corsetées, voire camisolées, ou ganguées de préciosité : le helplessness winnicottien 3 (plutôt que l’Hiflosigkeit freudien, la « terreur sans nom » de Bion, les angoisses catastrophiques de l’état de non-intégration 4 d’Esther Bick, le désarroi, la désaide, l’impuissance, la désolation, le désemparement) laisse écouter le poids et l’évanescence de l’oubli et du chagrin. « Une défaite sans avenir » plus que « l’effondrement d’un paradis » disait Rimbaud. Ce à quoi aurait répondu dans Gros câlin 5 Romain Gary, son compagnon d’infortune « prénatale » : « Un avenir, c’est deux avenirs, c’est élémentaire, ça s’apprend au berceau, il ne faut pas me faire chier ou je deviendrai vraiment mauvais ». Un rêve sans illusion, dans une infinie solitude où sans l’autre on verse dans la métamorphose négative. Entwerden disait R. Musil 6, c’est-à-dire littéralement « cessation du devenir », « dévivre » : « On ne sais quel rien, une solution de continuité qu’il y avait toujours eu entre le passé et le présent, avait disparu. » Cette sensation brutale de se sentir « seul au monde » qui témoigne qu’à un moment il y a eu désinvestissement, décrochage… qu’un mouvement tendre n’est pas venu au bon timing , n’a pas été donné, n’a pas pu être reçu… et n’a pas pansé et pensé la forme étrange que le corps en attente de l’enfant prenait. L’enfant souffrirait-il définitivement de cette « informité » ? Non si l’on distingue une gradation importante (problématique de perte contre problématique du non advenu.) : l’attente non de celui qui n’a plus rien à attendre, mais de celui qui n’a rien à attendre… ; l’attente désespérée 8 de celui qui a connu une expérience accordante avec l’objet (et en a acquis une certaine consistance conscience et connaissance) et l’attente désespérée de celui qui ne l’a pas connu..., l’attente dans un monde intérieur vide ou plein d’un objet interne.

Toute la question de la résilience pourrait alors se condenser dans la construction plus ou moins bonne et secure d’un monde intérieur où le sujet limite habite seul sans objet tuteur. Un monde en grande partie chaotique en écho à l’absence du monde externe, ou à ses soudaines interruptions, qui engendrent un désert affectif qui laisse le sujet seul face à ses pulsions… ses futurs démons, qui vont le hanter en devenant une puissante réalité interne.

Être seul au monde n’est pas la solitude mais l’esseulement 9 affirme M. Schneider : « La solitude est cet état où l’on est sans les autres, certes, mais où l’on se tient compagnie. Esseulement… Les temps où, que je sois seul ou en compagnie, où ma propre compagnie me manque, les moments où le "quelqu’un qui manque" n’est pas tant l’autre que moi-même. » On se manque et on se sent en trop : « J’éprouvais un surplus de moi-même pour cause d’absence et de zéro, dont seule la tendresse et une douce étreinte pouvaient me débarrasser. Lorsqu’on tend au zéro, on se sent de plus en plus, et pas de moins en moins. Moins on existe et plus on est de trop (…) on a envie d’essuyer tout ça, de passer l’éponge. 10 »

Quoiqu’il en soit, le sujet éprouve beaucoup de peine ou endure de rester seul avec lui-même. Soit qu’il n’aime plus sa compagnie depuis longtemps, qu’il implore la grâce d’une trêve d’avec lui-même que pourrait lui prodiguer une rencontre chaleureuse, … et alors la tentation de se supprimer est grande. Soit le sujet reste seul dans une absence à lui-même qui témoigne d’un processus de clivage du moi par lequel il s’est retranché ou amputé. Ainsi de ne pouvoir attendre indéfiniment, l’imminence d’un évènement signifiant (une révélation-représentation) qui ne se produit pas, l’élan de la quête retombant, advient la solution du vide autogénéré qui vient doubler l’abandon et littéralement s’y substituer, et devenir le plus fidèle compagnon de la solitude. Ce vide qui après avoir « tamponné » le monde, se retourne contre l’objet le déforme monstrueusement, crée les formes oniriques monstrueuses de l’angoisse d’esseulement, avant que d’entamer un processus d’effacement du soi. Processus terminal réparateur : le vécu monstrueux (monstre au sens de montre… celui qui est montré du doigt) oblige l’autre à la perception et à la vigilance, mais enclenche un éprouvé paranoïaque.

Michel Schneider 11 (à qui l’on doit un subtil et poétique texte sur Marylin Monroe 12) a vu se confirmer ses intuitions avec la publication récente des « fragments » de son héroïne, celle-là même qui posait des questions au monde, sur « la détresse implacable » en tant disait-elle que « membre de haut rang des borderlines anonymes ». Ecoutons-là après ne l’avoir que simplement vue (même pas perçue ) comme une ravissante idiote. « C’est calme maintenant et le silence est seul excepté le grondement de tonnerre des choses inconnues (…) et sauf des cris perçants et le murmure des choses, et les bruits aigus et soudain étouffés en gémissements, au-delà de la tristesse-terreur, au-delà de la peur (…) Tu dois souffrir de la perte de ton or sombre quand ta couverture de feuilles déjà mortes te quitte (…) solitude sois calme. ». Et plus loin : « plus jamais une petite fille seule et terrorisée. Souviens-toi que tu peux être artiste au sommet du monde (on ne dirait pas). » Nous rajouterons donc à cette définition de l’esseulement : l’absence à soi-même en miroir de l’absence de l’autre… Et aussi l’absence de quelque chose qui serait sa propre substance, plus que l’absence de quelqu’un : « Une inconcevable terreur sans pensée où la chair se retire. » 13 ; un éparpillonnement de la matière vivante en écho lointain de la chair maternelle qui s’est retirée ou dérobée, laissant l’enfant en proie à un bouillonnement d’affects, sans représentation.

Cette sensation aussi et enfin, que le réel, c’est-à-dire la réalité subie et non distillée, non tamisée par l’environnement, fait effraction dans le corps et la psyché de l’enfant qui pour parer à l’érosion de soi s’anesthésie de vide. Car la réalité subie dans la chambre des échos et des miroirs pleine de silences et de bruits, qu’est pour lui le monde, est toujours absurde, car incompréhensible pour l’enfant immature, et toujours violente car imprévisible. Elle peut même finir de ce fait par devenir abstraite, et c’est le refuge régressif, le désinvestissement, la défense par insensibilité, voire la démentalisation qui peut devenir la (sa) réalité : un ressort se casse, un élastique se détache.

En clinique, ce désaveu d’une capacité réflexive, et non cette démentalisation, ne ressemble pas à une idiotie cognitive et encore moins affective. Le visage du sujet témoigne d’une détresse dans une profonde solitude, qui ne comprend pas, littéralement ne comprend pas ce qu’on lui veut aujourd’hui encore... en regard de la violence d’un monde ancien où a été tué son advenir. Si l’on insiste un peu pour tenter de vaincre cette défense, le sujet glisse alors avec un tel calme jusqu’à l’extrême tension, comme si ces deux régisseurs émotifs étaient contigus ou superposés, qu’on ne sait pas s’il va fondre en larmes ou nous sauter dessus. C’est là un point d’importance dans l’observation psychopathologique que l’on ne saurait négliger : ce point de tension entre le besoin de s’enfouir dans l’objet et celui de s’enfuir de la relation terrorisante par le passage à l’acte destructeur. Ainsi ce désaveu reste de l’ordre du repli, voire du retrait, mais l’appareil psychique n’est pas verrouillé par un négativisme psychotique. Le sujet limite contrairement au sujet psychotique ne revit pas l’effondrement mais frôle à nouveau et itérativement la catastrophe. D. Anzieu 14 : « Il faut que le catastrophé ne soit pas trop catastrophé pour se rendre compte qu’il est catastrophé (…) frôler une catastrophe c’est flirter avec elle, l’attirer, chercher à la séduire et au moment où elle est sur le point de se produire, le sujet s’aperçoit qu’il n’a pas pris les précautions préservatrices nécessaires pour la chose en question. » Cette phrase ne résonne-t-elle pas avec les innombrables situations cliniques où le sujet limite adopte iterativement les mêms conduites à risque.

Ainsi dans le helplessness, il y a tout le vide d’une éternité sans l’objet, mais aussi toute la quête pour retrouver le monde unifiant de la chair. Et nous pensons que ce vide participe à l’hyper-sensibilité du patient qui conditionne sa créativité  ou sa destructivité dans l’aveuglement. Ce vide, ce contenu paradoxal, en quête d’une plénitude est une aspiration intense à être qui oblige le sujet à créer un substitut aux fonctions contenantes et accordantes défaillantes de l’objet, dans une puissance d’exister, où l’aspire dans un trou noir de destructivité dans une terreur d’exister.

Bien évidemment les représentations que nous proposons ici, sont ce que nous évoquent des patients adolescents lorsqu’ils ont à re-vivre des expériences physiques d’abandon et tout particulièrement lors de déceptions sentimentales, ce si fréquent facteur de décompensation. On ne dira jamais assez l’importance pour l’adolescent, en proie aux métamorphoses pubertaires et qui peut revivre des expériences archaïques d’abandon et d’absence à soi, de la première rencontre amoureuse, seconde rencontre avec un corps qui peut le relier enfin, pulsionnellement et charnellement au monde. Les vécus abandonniques observés lors des ruptures sentimentales sont en effet des moments aigus de reviviscence du helplessness où le sujet est anéanti affectivement et apparaît aussi désarmé qu’au premier jour, qu’il faut accompagner comme pour mieux les féconder. Comme le souligne A. Rojas Urrego 15 : « Certes le besoin d’être aimé est notre lot à tous, mais l’amour peut devenir parfois la promesse d’une réparation pour ceux chez lesquels l’Higlosigkeit du départ est resté sans réponse… ils chercheront désormais la réponse si espérée dans l’illusion et la passion amoureuses (…) une illusion qui se réaliserait un jour et mettrait fin à une attente interminable (…) il y a là comme une sorte de promesse… où le sujet ne saurait dire qui le lui a promis, ni quand, ni pour quel jour (…), mais le sujet a pourtant la certitude d’une réponse qui doit arriver du dehors. Depuis lors, il attend, quelqu’un viendrait là où il attend et se mettrait à sa portée. Il saurait alors l’inventer et s’inventer. Il pourrait tout défaire et tout recommencer. Le monde pourrait enfin être trouvé et crée, sans cesse recrée (D.W.). Il aurait alors la certitude de sa propre existence. » Mais quand l’intense besoin d’amour prend cette couleur passionnelle, l’union présente se nourrit du passé carenciel et appelle la mort, ... le désir de meurtre ou de suicide.

Vérité des dires de ces adolescents, non historique mais narrative. Vérité des sujets non dominés par leur passé mais par les images fragmentées de leur passé mosaïque. C’est le tohu-bohu de l’histoire qu’ils se racontent et nous racontent pour moins nous expliquer, que pour tenter de rassembler les morceaux épars mais terriblement vivants d’eux-mêmes, pour parvenir un peu à se ressembler et à consoler le délire de chagrin qui les envahit. Delirium qui ne fonctionne pas comme support d’une histoire de soi parce que son flux est celui du bouillonnement de larmes sans parole et de terreur sans nom. Une histoire qui suffoque, s’étouffe d’elle-même, un enfant sans parole intérieure et qui comble son vide en colorant sa vie de drame pour qu’elle ait une intensité et un intérêt, en s’inventant des personnalités multiples par besoin irrépressible de sortir de sa propre vie et de vivre une vie différente, d’être le centre d’une attention. Mentalisation productive et dispersée et non défaut de mentalisation. Mentalisation viciée pour combler un vide avec laquelle il faudra s’accorder et non mépriser. Mentalisation criblée source dans les bons cas, malheureusement rares, d’une créativité dans une puissance dionysiaque d’exister.

Nous voulons souligner que la psychopathologie et la clinique de ces patients sont limite entre une réponse à une problématique de l’objet perdu (quelque chose a été donné puis enlevé) et une problématique d’un non-advenu par absence de l’objet (quelque chose n’a pas eu lieu d’être). Les mères des sujets limite ont souvent souffert de pathologies psychiatriques avérées y compris limite, à l’origine d’une détresse empêchant la préoccupation maternelle primaire de s’exercer suffisamment bien… soit que le ralentissement ou le désordre psychique opéré par le trouble mental dont elles ont souffert a altéré la qualité de la réponse maternelle aux sollicitations de l’enfant… soit que la folie maternelle « physiologique » ait été amplifiée par le trouble dans une folie passionnelle où l’exacerbation de l’investissement en emprise est moins mue par un désir que par un besoin 16. Cette angoisse antérieure de la mère (toute la dimension transgénérationnelle serait à développer ici) devenue médium de l’attachement (en lieu et place de l’Eros) est évidemment perçue par l’enfant et s’imprime dans son corps et sa psyché. Surtout ce sont possiblement les variations d’humeur et de comportement maternel… une sur-réponse puis un lâchage inexplicable qui participent peut-être le plus à la genèse du trouble limite chez le sujet. Nous en voulons pour preuve dans la clinique, les moments aigus « parapsychotiques » ou le sujet, dans une proximité ou un vécu de séparation d’avec l’objet, manifeste ce qu’il subit, comme un renversement du familier en inquiétant dans une réaction de haine à la mesure de son amour et de son attachement à l’objet. Cette inquiétante étrangeté naît du sentiment du lâchage massif, brutal de la part d’un objet qui était quelque temps auparavant dans l’effusion affective passionnelle, témoin de l’indifférenciation. S. Freud 17 le rappelait dans une lettre à Fliess… : « Quand les mères vacillent, elles qui sont les seules à se tenir entre nous et la dissolution. » Cette dissolution du soi est un autre terme pour le vécu de néantisation ou d’annihilation.
Un autre exemple clinique est l’alternance de ces moments de vide et d’indétermination avec ceux d’une plénitude de l’existence. Mais cet effet on-off de la présence maternelle est encore trop mécanique, il est probable que l’engagement maternel se renverse, bouillonne ou se dissout dans certaines sollicitations affectives résonnantes, à une certaine proximité, à un certain degré d’humeur, quand un certain rythme s’est engagé. Cette seconde option est évidemment sous-tendue par la clinique des états aigus chez ces patients qui nous font ressentir le même déroulé d’un scénario d’excitation et de déception antérieurs… infiniment répété… une absence d’histoire… sans fin.

Ainsi pour l’enfant dans la chambre des échos et des miroirs, l’helplessness ne serait donc pas : quelque chose n’a pas eu lieu d’être ou quelque chose m’a été donné ou répondu puis repris ou devenu silencieux. Mais plutôt : quelque chose était en train d’arriver… quelque chose allait arriver c’est sûr… je l’attendais, je me préparais, il se passait déjà dans cette attente et dans cette préparation des choses en moi… et il n’arrivait pas… et en même temps ça n’arrêtait pas de vouloir arriver jusqu’à ce que ça en devienne menaçant. Aussi quelque chose s’est réellement passé en moi, sans que rien ne se soit passé ! Aussi me voilà confronté à cette angoisse singulière générée non par un sentiment d’injustice… mais par l’absurde. Et rien n’est plus effrayant que l’absurde qui crée progressivement les sentiments de futilité, de dérisoire, d’inutilité. Poussant plus avant ce raisonnement on peut entrevoir la nécessité pour le sujet limite de développer son imaginaire à partir de sa détresse corporelle et de sa chair excitée pour combler le trou de ce qui commençait à être et à advenir en lui. L’imaginaire n’est evidemment pas réductible à la capacité réflexive de Fonagy, et l’impact en termes de résilience de ce comblement du vide interne par l’imaginaire est une vue étroite… Il est surtout  question de survie et de transcendance dans le développement d’une créativité adossée au néant (cum-nihilo). « La peur abjecte et l’horreur sont des états de parfaite lucidité, avec prise de conscience objective de l’existoir. La confusion psychique totale témoigne d’un jugement parfaitement juste de l’état des choses. L’angoisse doit être à tout prix encouragée dès les prématurés dans un but de naissance. On peut naître de peur c’est bien connu (…) après on n’essaye pas de résoudre ses problèmes, mais de vivre avec eux, d’apprendre à les tolérer, à leur sourire en quelque sorte. On apprend à transcender voilà. » 18

Transcender et non pas pauvrement sublimer : « Faire un enfant d’âme » à une mère ralentie qui se refuse ou se donne et se dérobe comme le disait Henri Michaux. « Puis parler, vite, des mots, comme l’enfant qui se met en plusieurs, deux, trois, pour être ensemble dans la nuit 19 » disait Beckett dans son phrasé si particulier qui disait la crainte de l’effondrement et l’avidité de l’attente.

Notes
1- Maurice Corcos, La terreur d’exister, Dunod, 2ème Ed.  2011.
2- M.Little.
3- E.M Cioran et S. Beckett (Cahiers de l’Herne. S. Beckett. Livre de poche. Biblio Essais- 4034. 1976. page 47) connurent une nuit mémorable de discussions sans fin autour de la traduction française appropriée du mot lessness, vocable forgé par Beckett et qui devint le titre d’un de ses textes traduit par Sans : « nous avions envisagé ensemble toutes les formes possibles suggérées par sans et moindre. Aucune ne nous avait paru approcher de l’inépuisable lessness, mélange de privation et d’infini, vacuité, synonyme d’apothéose. J’écrivis le lendemain à Beckett que sinéité (du latin sine) me semblait le mot rêvé. Il me répondit qu’il y avait pensé (…) nous tombâmes d’accord…, il n’y avait pas de substantif capable d’exprimer l’absence en soi, l’absence à l’état pur, et qu’il fallait se résigner à la misère métaphysique d’une préposition ». S. Beckett qui fut analysé par Bion, avait probablement lu et Freud et Winicott quand il forgea pour ce texte les vocables lessness en anglais et Losigkeit en allemand.
4- « à distinguer de la régression, impliquant les types les plus fondamentaux de non-intégration partielle ou totale (c’est nous qui soulignons) du corps, de posture, de mobilité et des fonctions mentales ». in « Les écrits de Marta Harris et d’Esther Bick. 1967. Editions du Hublot. Coll. Tavistock clinic. 1984.
5- Folio Gallimard n°906, 1974, page 187.
6- R. Musil, L’Homme sans qualités, t. II, p. 102, Paris, Le Seuil, coll. « Point-romans », 1956.
7- D. Anzieu. Beckett. Ibid op. cité.
8- Mot valise de Samuel Beckett (« comment c’est » page 153) repris par D. Anzieu… qui signifie « perdre son appartenance à l’espèce humaine ». L’étymologie latine de expérimenter est « se dégager de la mort. » L’accordage, tuteur apaisant et messager mère-enfant permet l’humanisation et l’évitement de la confrontation dans l’informe au § chaos.
9- Michel Schneider, Glenn Gould piano solo, Aria et trente variations, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1988, p. 30.
10- R. Gary, Gros câlin. ibid op. cité.
11- Michel Schneider. Ibid op.cité.
12- « Marylin dernières séances ». Roman Grasset 2006
13- Pierre Michon.
14- Beckett. Folio Gallimard Essais. 1998. Page 83.
15- « À la recherche du temps manqué ». Colloque Babel, L’amour en soi, déc. 2008.
16- Trois illustrations cinématographiques : « De l’influence des rayons gama sur le comportement des marguerites » de Paul Newman, « The Hours » de Stephen Daldry.
17- « Lettres à Wilhem Fliess 1887-1904 ». Étude complète, Paris, PUF, 1985.18- Romain Gary, Gros câlin. ibid op.cité.
19- S. Beckett, Fin de partie, Éditions de Minuit, 1957.