La Revue

Rodin, 300 dessins. La saisie du modèle. 1890-1917
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 25 Auteur(s) : Simone Korff-Sausse
Article gratuit

Musée Rodin, Paris.
Jusqu’au 1er avril 2012.

La plupart des sculpteurs sont des dessinateurs, mais pour chacun le rapport entre sculpture et dessin est différent. Soit un travail qui prépare et accompagne l’œuvre sculptée, soit une activité créatrice à part entière, dont le rapport à la sculpture reste à définir. C’est le cas de Rodin. Les dessins ne sont pas datés, ils n’ont pas de rapport avec les sculptures.

Ils nous donnent à voir une autre manière de traiter ce corps de la femme qui a fasciné Rodin toute sa vie. Saisir les « mouvements
naturels » du corps, avec les « dessins instantanés », procédé qui consiste à dessiner rapidement, sans le quitter des yeux, le modèle qui évolue librement dans l’espace.

Si le corps humain est au centre de l’œuvre de Rodin, c’est essentiellement le corps féminin qui constitue le thème des 300 dessins exposés actuellement au musée Rodin, qui en possède 4300 sur les 6000 répertoriés. C’est dire l’importance de l’œuvre graphique de ce grand sculpteur. On s’attend à voir des représentations du corps en rapport avec les sculptures. Il n’est est rien car ces 300 dessins sont des visions oniriques, relevant du fantasme et non de la réalité perceptive.

On suit le cheminement de Rodin du corps représenté vers les métamorphoses du corps, avec des superbes jeux forme/fond au moyen de l’aquarelle, le lavis, les rehauts. La couleur déborde la ligne, ce qui  permet de s’affranchir de la forme du corps et d’introduire ainsi un rapport tout nouveau entre le corps et l’espace. Voici ce qu’en dit Klee : « Les contours sont tracés en quelques coups de crayon, un pinceau chargé de couleur à l’eau apporte le ton de la chair, un autre trempé dans une couleur verdâtre, disons, peut indiquer le vêtement. C’est tout et l’effet est monumental ».

Un corps qui surgit puis s’efface, qui émerge puis se dissout, dans un espace-temps marqué par l’éphémère. Elles baignent – elles volent ? - dans un milieu tantôt aquatique, tantôt aérien, ou dont on ne sait plus très bien de quelle matière il s’agit. On sent la lutte contre les représentations académiques du corps : les mouvements extravagants, le flou. Tout est ambigu et équivoque. Au point que pour certains dessins, on cherche où est le corps. Il faut en deviner les contours, tant il est pris dans cette matière onirique. Pour cela Rodin exploite avec une grande virtuosité toutes les possibilités de l’aquarelle, ses couleurs transparentes et sa fluidité, dont il suit les hasards, plus qu’il ne la contrôle. Telles les Nymphéas de Monet, les figures sont entre l’eau et l’air. Sont-elles dedans ? Sont-elles dehors ? Etrange renversement, où la femme contenante devient la femme contenue.

Dans les deux dessins sur La Naissance de Vénus, la femme est tellement penchée en avant que sa tête semble sortir d’entre ses jambes, c’est-à-dire de son sexe,  comme le bébé à la naissance. Comment naît Vénus ? Ici c’est comme si elle accouchait d’elle-même ou que l’artiste la mettait au monde. Ce n’est pas seulement un auto-engendrement, mais l’engendrement de la mère par le fils.

« J’étais où avant d’être né ? », demandent les enfants. On a en tête des images de Rodin, homme imposant plutôt vieillissant, le maître et l’amant de Camille Claudel, artiste très reconnu, très loin de l’image d’un petit garçon qui demanderait :
« Et toi, maman, tu étais où avant d’être née ? »
« Eh bien, mon enfant, j’étais dans ton ventre », pourrait être la réponse insolite.

C’est le fantasme central de Rodin : engendrer le corps de la femme qui engendre. Et le spectateur est fasciné par la beauté de cet univers trouble, à la limite du rêve et de la réalité.